AD PROTECTEUR D'ANGLETERRE
Copie. Bi]»l. imp. Coll. Dupuy^ voL io2.
Monseigneur, combien que Dieu tous ait proveu d'une singulière prudence y magnanimité et aultres vertus requises à Testât où il vous a constitué , et aux affaires qu^il vous a mises en main , toutcsfois d'aultant que vous me tenez pour serviteur de son Fils auquel vous désirez surtout d'obéir, je me tiens asseuré que pour l'amour de luy vous recevrez humainement ce que je vous escris en son nom, comme de faict je ne prétends à aultre fin, sinon qu'en suivant ce que vous avez commencé de plus en plus, vous advanciez son honneur jus-
* Edouard Seymour, comte de Hertford, duc de Sommerset, régent d'Angleterre, sous la minorité d'Edouard YI. Ce fut sous son administration que la Réforme s'établit victorieusement en Angleterre. Appuyé sur le parlement, il comprima les troubles survenus dans le royaume après la mort de Henri VIII , confirma la suprématie du roi, abolit le culte des images, les messes privées, et rétablit la communion sous les deux espèces. Il entretint une correspondance avec Calyin, qui lui dédia, le 24 juin 4548, son Commentaire sur la première épî(re de saint Paul à Timotbée, et, docile aux conseils du réformateur, il offrit un asile aux bannis religieux du continent, Bucer, Fagi, Ochino et Pierre Martyr. Aimé du peuple, baî des grands, il se rendit impopulaire par Tinsuccès de la guerre qu'il soutint contre Henri II en Ecosse et en France, fut renversé du pouvoir par un complot de la noblesse , emprisonné à la Tour de Londres (octobre 4549) rt ne recouvra sa liberté. Tannée suivante, que pour périr, en 4552, sur l'écbafaud, victime de l'ambition de Warvick, comte de Northumberland, son parent.
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ques à ce que tous aiez establi sod règne en teUe perfection comme il se peult Toir au inonde. Et aussi tous congnoistrez par la lecture , que sans advancer rien du mien, le tout sera tiré de sa pure doctrine. Si je ne regardois que la digpité et grandeur où tous estes, il n'y auroit point accès pour un homme de ma qualité. Mais puisque tous ne refusez point d^estre enseigné du Maistre auquel je sers, mais que plus tost préférez à tout le reste 1^ grâce quUl tous a iaicte d^estre de ses disciples , il me semble que je n^ay besoing de tous faire longue excuse ne préface, pource que je tous tiens assez dbposé à recepToir tout ce qui procédera de luy.
Nous aTons tous à rendre grâces à nostre Dieu et Père de ce qu'il sV^t touIu servir de tous en œuTre tant excellente , qqe de remettre au-dessus la pureté et droicte reigle de son senrice en Angleterre par Toslre moien, et faire que la doctrine de salut ayt lieu , et y soit fidellement publiée pour tous ceux qui la Touldrontescouter; de ce qu'il tous a donné une telle Tertu et coustance à poursuyTre jusques icy contre tant de tentations et difficultés; de ce qu'il tous a tenu la main forte en bénissant tous Tos conseils et labeurs pour les faire prospérer. Ce sont choses qui incitent tous Trays fidelies à magnifier son nom. Mais cependant pource que Satban ne cesse d'eslcTcr tousjours nouTeaulx combats, et que c'est une chose de soy difficile tant que rien plus, de faire que la Térité de Dieu domine paisiblement entre les hommes qui de leur naturel sont adonnés à mensonge; d'aultre part qu'il y a [tant] de circonstances qui erapeschent aujourd'huy le cours d'icelle, et surtout que les superstitions de l'Antéchrist aians prins racine de si long temps
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ne se penrent aisément oster des cœurs , il me semble que TOUS avez bon mestier d'estre conferraé par sainctes eihortations. Et je ne doubte point que Texpérience ne le TOUS face sentir, qui sera cause de m*y faire procéder plus franchement y pource que ma délibération, comme j'espère^ respondra à vostre désir. Quant mes exhortations seroient superflues, si supporteriez-vous le zèle et sollicitude qui m'a induict à les faire. Par plus forte raison je crois que la nécessité que vous en sentez, fera qu'elle soit encores mieux receue. Quoy qu'il en soit , Monseigneur, qu'il vous plaise me donner audience en quelques advertissemens que j'ay proposé de vous desduyre icy en brief , espérant que quant vous les aurez escoutés , pour le moins vous y trouverez goust pour en estre consolé, et prendre tant meilleur couraige à continuer la saincte et noble entreprise où Dieu vous a voulu employer jusques icy.
Je ne doubte pas que les grands troubles qni sont advenus depuis quelque temps, ne vous aient esté bien durs et fascheux , et surtout que plusieurs en ont peu prendre occasion de scandalle; d'aultant qu'ils estoient esmeus en partie soubs umbre du changement de la religion. Parquoy il ne se peult faire que ce ne vous ait esté un assault bien rude , tant pour les pensées qu'il vous en pouToit venir à l'esprit, que pour les murmures des malins et ignorans, et aussy pour l'estoimement des bons. Certes le bruict que j'en ay ouy de loing me cause grande angoisse en mon cœur, jusques à ce que j'ay sceu que Dieu avoit commencé d'y mettre quelque remède. Toutesiois pource qu'ils ne sont possible encores du tout appaisés , ou que le diable les pourroit renouveller,
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qu'il vous souvienne de ce que l'histoire saincte récite du bon roy Ezéchias ( 2 Chroniques , XXXII), assavoir quant il eust aboly les superstitions en Judée, réforme Testât de TEglise selon la loy de Dieu , que alors il est tellement pressé de ses ennemys qu*il semble bien qu'il soit homme perdu et désespéré. Ce n'est pas sans cause que le Sainct-Esperit notamment exprime qu'une telle affliction luy est advenue, incontinent après avoir resta*bly la vraye religion en son ordre. Car il sembloit bien puisqu'il s'estoit efforcé de faire régner Dieu, qu'il dust avoir de son costé son royaume paisible. Ainsi tous princes fidelles et gouverneurs de paîs sont advertys par cest exemple , que d'aultant plus qu'ils mettront peine à chasser les idolâtries, et procurer que Dieu soit Trayement adoré, comme il doibt, leur foy pourra estre examinée par diverses tentations. Dieu le permet et veult ainsi, pour déclairer la constance des siens, et les exercer à ce qu'ils ayent à regarder plus hault que le monde. Cependant le diable aussy faict son office, taschant à ruiner la bonne doctrine par moiens obliques y comone par dessoubs terre , d'aultant qu'il n'en peult ouvertement venir à bout. Mais suivant l'admonition de saioct Jaques (Jaques, V ) , qui nous dit qu'en considérant la patience de Job , il nous fault regarder l'issue , il nous convient aussy. Monseigneur, jeter les yeux sur l'issue qui a esté donnée à ce bon roy. C'est que Dieu luy a secouru en toutes ses perplexités, et qu'il est demeuré a la fin victorieux. Sur cela puisque sa main n'est point accourcie , et qu'il a aujourd'huy en aussy grande recommandation la deffense de sa vérité et le salut des siens, comme il eust jamais, w doublez point qu'il ne
VOUS veuille subvenir, et non pas seulement pour ung coup, mais en aultant de tentations qu'il vous envoiera.
Si la plus grant part du monde résiste à TEvangile , et mesmes s'efforce avec toute raige et violence d'empescher qu'il ne vienne en avant, nous ne le debvons pas trouver estrange. C'est l'ingratitude des hommes qui a tousjours esté et sera de reculer, quand Dieu ap« proche d'eulx, et mesmes de regimber contre luy, quant il leur veult imposer son joug. D'advantage pource que de nature ils sont adonnés à Bipocrisie, ils ne peuvent souffrir d'estre amenés à la clarté de la paroUe de Dieu qui descouvre leur turpitude et honte , ne d'estre tirés hors des superstitions qui leur servent comme de cachette pour leur donner umbre. Ce nW doncques rien de nouveau, s'il y a contradiction, quand on tasche de réduyre les hommes à la pure obéissance de Dieu. Et aussi nous avons l'advertissement de nostre Seigneur Jésus , lequel nous dict qu'il a apporté le glayve avec son Evangile. Mais si ne fault-il pas que cela nous estonne, ou nous rende lasches et craintifs, car en la fin quand les hommes se seront bien mutinés, et auront jette tous leurs bouillons, ils seront confus en un moment, et se rompront avec leur impétuosité. Yray est, comme il est dict au pseaulme second : Que Dieu ne se fera que rire de leur esmoiion , c'est-à-dire qu'en dissimulant, il les laissera tempester comme si la chose ne luy attouchoit point. Mais si est-ce qu'en la fin ils seront tousjours rembarrés par sa vertu , de laquelle si nous sommes armés, nous avons une bonne munition et invincible , quelques conspirations que le diable dresse
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contre nons, et en la fin congnoistront par expérience que tout ainsi que l'ËTsngile est le meseage de paix et de récoDciliatioa entre Dieu et nous , qu'il nons servira i pacifier aussy les hommes et par ce moyen sentiront que Esaïe n'a point dict en vain (Esaïs II) que quand J^sus^rist régnera entre nous par sa doctrine, que ki eipiei uront convertUi en eharrae$ «( Ui lances m fautx. Cependant jaçoit qne la malice et rébellion des hommes soit cause des séditions et mutineries qui s'eslèvent contre l'Evangile , si est-ce qu'il nous fault regarder à nous et congDoistre que Dieu cbastie nos fautes par ceutx qui anltrement ne Teallent servir qneSathan. Ça esté une complainte ancienne que l'Evangile estoit cause de tons les maux et calamités qui adviennent aux hommes. De faict nous voyons par les histoires que quelque temps après que la Chrestienté fuFt espandue partout, il n'y eust quasi angle de la terre qui ne fust horriblement affligé. L'esraotion des guerres estoit comme un feu universel allumé en tous pals. Les déluges d'un coeté , les pestes et famines de l'aultre , une confusion énorme d'ordre et de police, en sorte qu'il sembloît que le monde se deust plainement renverser. Nous avons pareillement veu de nostre temps, depuis que l'Evangile a commencé d'estre remis au-dessus, beaucoup de pou- Tretés, tellement que chacun se plainct que nous sommes en ung siècle malheureux, et y en a bien peu qui ne gémissent soubs ce fardeau. Or en sentant les coups, nons debvons regarder à la main de celuy qui nous frappe, et debvons aussi penser pourquoy. La cause qui le raeust à nous faire ainsi sentir ses vei^s, n'est pas trop obscure, ne difficile à entendre. Nous sçavons que
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sa paroUe par laquelle il nous veult gnyder à salut est un trésor inestimable; en quelle révérence est-il receu de DOUSy quand il le nous présente? Puis donc que nous ne tenons pas grand compte de ce qui est tant précieux, à Dieu est bien raison qu'il se venge de nostre ingratitude. Nous oyons aussi ce que Jésus-Christ prononce (Luc XII, 47), que le ierviteur iachant la volunti de son maistrej et ne la faiiant potnl, e$t digne de double chas^ timent. Puisque nous sommes si lasches à obéyr à la Tolunté de nostre Dieu, qui nous a esté déclairée plus que cent fois cy-debvant, ne trouvons point estrange s'il se courrouce plus asprement contre nous, veu que nous sommes plus inexcusables. Quant nous ne faisons point profiter la bonne semence , c'est bien raison que les chardons et espines de Sathan croissent pour nous poindre et piquer. Puisque nous ne rendons point à nostre Créateur la subjection qui luy est deue , ce n'est point merveille que les hommes s'eslèvent contre nous.
A ce que j'entends , Monseigneur , vous avez deux espèces de mutins qiii se sont eslevéz contre )e roy et Testât du royaume : Les uns sont gens fantastiques, qui soubs couleur de l'Evangile vouldroient mettre tout en confusion. Les aultres sont gens obstinés aux superstitions de l'Antéchrist de Rome. Tous ensemble méritent bien d'estre réprimés par le glayve qui vous est commis, veu qu'ils s'attaschent non-seulement au roy, mais à Dieu qui l'a assis au siège royal, et vous a commis la protection tant de sa personne comme de sa majesté. Mais le principal moyen est de faire tant qu'il sera possible que ceulx qui prennent goust à la doctrine de l'Evangile pour y adhérer, la reçoivent avec telle
humilité et craincte qu'ils renoncent à eux-mêmes pour servir à Dieu. Car ils doibvent penser que Dieu les yeoll tous resveiller à ce qu'ils proffitent mieulx à bon escient à sa ParoUe , quMls n'ont pas faict. Ces forcenés qui Touldroyent que tout le monde se revirast en une licence confuse, sont subornés par Sathan pour diffamer TETangile, comme s'il n'engendroit que révolte contre les princesy et toute dissipation en la vie humaine. Parquoy tousfidelles en doibvent souspirer. Les papistes voullant soubstenir les ordures et abominations de leur idole romain , se monstr«nt ennemys manifestes de la grâce de Jésu»-Christ et de toutes ses ordonnances. Gela aussi doibt faire grand mal au cœur à tous ceulx qui ont quelque goutte de bon zelle. Parquoy ils doivent penser tous ensemble que ce sont verges de Dieu s'adressant à euh. Et pourquoy ? Sinon d'aultant qu'ils ne font valoir la doctrine de salut, comme il appartient. Ainsi le principal remède pour amortir telles séditions, est quant ceulx qui font profession de l'Evangile, sont vrayement réparez à l'image de Dieu , pour monstrer que nostre chrestienté ne cause nulle dissipation en la vie humaine, de donner bonne approbation par leur modestie et attrempance qu'estans gouvernez par la Parole de Dieu, nous ne sommes point gens desbordéz, ne sans bride ; et, par leur bonne saincte vie, clorre la bouche à tous mesdisans. Car, par ce moyen. Dieu estant appaisé, retirera sa main , et au lieu qu'aujourd'huy il punit le mépris qu'Us ont faict à sa ParoUe, il bénira leur obéissance en toute prospérité. Mesme que toute la noblesse et gens de justice se rengent droictement et en toute humilité à la subjection de ce grand Roy Jésus-Christ,
luy faisant entier hommage et sans feintise d'âme, de corps et de tout, afin qu'il corrige et abatte l'arrogance et témérité de ceulx qui se vouldroient eslever contre eulx. Yoylà comment les princes terriens doibvent gouyerner et régner, servant à Jésus-Christ et faisant qu'il ayt son authorité souveraine sur tous , tant petits que grands. Parquoy, Monseigneur, en tant que vous avez Testât du roy vostre nepveu cher et en recommandation, comme vous le monstrez bien, je vous supplye au nom de Dieu d'appliquer ici vostre principal soing et vigilance, que la doctrine de Dieu soit préchée en efficace et vertu pour produire son fruict , et ne vous lasser point, quoy qu'il en soit , à poursuyvre une plaine et entière réformation de l'Eglise* Pour vous mieulx exprimer mon intention, je distingueray le tout en trois points.
Le premier sera de la façon de bien endoctriner le peuple. Le second sera de l'extirpation des abus qui ont régné par cy-devant. Le troisième, de corriger soigneusement les vices, et tenir la main à ce que les scandalles et dissolutions n'ayent point la vogue, tellement que le nom de Dieu en soit blasphémé.
Quant au premier poinct, je n'entends point vous déclairer quelle doctrine doibt avoir lieu. Plus tost je rends grâces à nostre bon Dieu qu'après vous avoir illuminé en sa pure congnoissance, il vous a donné conseil et discrétion pour faire que sa pure vérité soit preschée. Ainsi loué soit Dieu, vous n'estes pas à enseigner quelle est la vraye foi des chrestiens et la doctrine qu'ils doibvent tenir, veu que par vostre moyen la vraye pureté de la foy est restituée. C'est que nous tenions Dieu
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pour le seul gouverneur de nos Ames, que nous tenions sa loy pour la seule reigle et régime spirituel de nos consciences, pour ne le point servir selon les folles inventions des hommes. Item que selon sa nature, il veult estre servy en esprit et en pureté de cœur. D^aultre part que congnoissant qu'il n'y a que toute malheureté en nous , et que nous sommes corrompus en tous nos sens et affections, tellement que c'est ung abyme d'iniquité que nos âmes, estans désespérez en nous, ayans aussi anéanty toute présumption de nostre sagesse, dignité ou pouvoir de bien faire, nous recourions à la fontaine de tous biens qui est Jésus-Christ^ recepvant ce qu'il nous donne, assavoir le mérite de sa mort et passion, aûn que par ce moyen nous soyons réconciliés à Dieu ; qu' estans lavés de son sang, nous ne craignions point que nos macules nous empeschent de trouver grâce au throsne céleste; qu'estans certains que nos péchés nous sont pardonnes gratuitement en la vertu de son sacrifice, nous mettions là nostre repos et appuy, pour estre asseurés de nostre salut; que nous soyons sanctifiés par son Esprit, pour nous consacrer à l'obéissance de la justice de Dieu ; qu'estans fortifiés par sa grâce nous soyons vaincqueurs de Sathan, du monde et de la chair ; finalement, qu'estans membres de son corps, nous ne doubtions pas que Dieu ne nous répute de ses enfans, et que nous n'ayons la confiance de l'invoquer comme nostre père; que nous soyons advertîs de réduy re à ce but tout ce qui se dict et faict en l'Eglise ; c'est qu'estans retirés du monde nous soyons eslevéz au ciel avec nostre Chef et Sauveur. Puis donc que Dieu vous a faict la grâce de rétablir la congnoissance de
ceste doctriae qui avoit esté si longtemps ensepvelie par r Aatechristy je me déporte de vous en tenir propos. Ce que j'ay touché de la façon d'enseigner, est seulement que le peuple soit instruit pour estre touché au vify et qu'on sente ce que dict Tapostre (Héb. IV), que la ParolU de Dieu est un glayve irenchant des deux costis^ transperçant les pensées et affections jusques à la moelle des os. Je dy cecy. Monseigneur, pource qu'il me semblé qu'ily a bien peu de prédication vive au royaume, mais que la pluspart se récite comme par lecture. Je voy bien les nécessités qui vous contraingnent à cela : car en premier lie tt vous n'avez pas , comme je croy, bons pasteurs et idoynes, comme vous le souhaitez. Parquoy il vous est besoing de suppléer à ce deffault. Secondement il y pourroit avoir beaucoup d'esprits volaiges qui sortiraient hors des gons, semant de folles fantaisies, comme souvent il se fait en nouveaullés. Mais toutes ces considérations n'empeschent point que l'ordonnance de Jésii^ Christ ne doibve avoir son cours, quant à prescher TËvangile. Or ceste prédication ne doibt point estre morte, mais vive, pour enseigner, eihorter et rédarguer, comme sainct Paul en parle à Timothée (it Tim. 111). Voyre que si ung infidelle entlrë, qu'il soit naivré et convaincu pour donner gloyre à Dieu, comme il dict en ung aultre passage (1 Cor. XIV). Vous sçavez aussy, Monseigneur, comment il parle de la vivacité qui doibt estre en la bouche de ceulx qui se vetiUent approuver bons et ûdelles ministres de Dieu, qui ne doibvent point avoir une parade de rhétorique pour se faire seulement valoir; mais que l'Esprit de Dieu doibt résonner en leur voix , pour besoigner en vertu. Tous les dan-
giers qu'on peuU craindre ne doibvent empescher que l'Esprit de Dieu n'aye sa liberté et son cours en ceuli auxquels il a distribué ses grâces pour édifier TEglise. Vray est cependant qu'il est bon et expédient d'obvier à la légèreté des esprits fantastiques qui se permettent trop de licence, de fermer aussi la porte à tontes curiosités et doctrines nouvelles ; mais le moyen y est bon et propre tel que Dieu nous l'a monstre. C'est premièrement qu'il y aict une somme résolue de la doctrine que tous doibvent prescber, laquelle tous prélats et curés jurent de suyvre, et que nul ne soit receu à charge ecclésiastique , qui ne promette de garder telle union. Après qu'il y ayt ung formulaire commun d'instruction pour les petits enfans et les rudes du peuple, qui soit pour leur rendre la bonne doctrine familière , en sorte qu'ils la puissent discerner d'avec les mensonges et corruptions qu'on pourroit introduyre au contraire. Croyez, Monseigneur, que jamais l'Eglise de Dieu ne se conservera sans catéchisme , car c'est comme la semence pour garder que le bon grain ne périsse , mais qu'il se multiplie d'aage en aage. Et pourtant si vous désirez de bastir ung édifice de longue durée , et qui ne s'en aille point tost en décadence, faictes que les enfans soyent introduicts en ung bon catéchisme qui leur monstre briesvement et selon leur petitesse où gist la vraye chrestienté. Ce catéchisme servira à deux usages, assavoir d'introduction à tout le peuple pour tous proffiter à ce qu'on preschera, et aussi pour discerner si quelque présumptueux avançoit doctrine estrange. Cependant je ne dy pas qu'il ne soit bon et mesme nécessaire d'astreindre les pasteurs et curés à certaine forme
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escripte , tant pour suppléer à l^igoorance et simplesse d'aulcunSy que pour mieulx monstrer la conformité et concorde entre toutes les églises ; tiercement pour couper la broche à toute curiosité et invention nouvelle de ceulx qui ne demandent qu'à extravaguer, comme j'ay desjà dict que le catéchisme doibt servir de bride à telles gens. Autant en est-il de la façon et manière d'administrer les sacremens; item des prières publiques. Mais cependant, quoy qu'il en soit, que telle police ne soit point pour amortir l'efficace qui doibt estre à la prédication de l'Evangile. Et que vous mettiez peine , tant qu'il vous sera possible, qu'on ayt des bonnes trompettes qui entrent jusques au profond des cœurs. Car il y a danger que vous ne voyez pas grant proffit de toute la réformation que vous aurez faicte, quelque bonne et saincte qu'elle soit , sinon que ceste vertu de prédication soit desployée quant et quant. Ce n'est pas sans cause qu'il est dict que Jésus-Christ frappera la terre par le sceptre de sa bouche , et occira le mescharU far V esprit de ses livres (Esaïe XI, 4). C'est le moyen par lequel il nous veult dompter en destruisant tout ce qui luy est contraire. Et voilà pourquoy aussi l'Evangile est appelé le Règne de Dieu. Ainsi combien que les édicts et statuts des princes soient bonnes aydes pour ad^ancer et maintenir Testât de la chrestienté, si est-ce toutefois que Dieu veult déclairer sa vertu souveraine en ce glayve spirituel de sa paroUe, quand elle est annoncée par les pasteurs.
Pour ne vous point ennuyer. Monseigneur, je viendray au second point que j'ay proposé de vous toucher : c'est d'abolir et extirper plainement les abus et corrup- I. 18
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lions que Sathan a meslé cy-deyant panny les ordon«» nances de Dieu. Nous sçavons que soubs le pape il y a une chrestienté bastarde, et que Dieu la désadTouera au dernier jour, puisqu'aujourd'huy il la condamne par sa parolle. Si nous désirons de retirer le monde d'un tel abyme, il n*y a rien meilleur que de venir à Teiempla de sainct Paul, lequel voulant corriger ce que les Corin-* thiens avoient mal adjousté à la Cène de nostre Seigneuri leur dict (1 Cor. 11) Tay receu du Seigneur ce que ji vous ay hailU. De là il nous fault recueillir ung enseignement général de retourner au droict commandement de Dieu et naturel, si nous voulons avoir une bonne ré» formation et approvée de luy. Car tant de meslanges que les hommes ont advancé de leur esprit , autant sont-ce de pollutions qui nous destournent du sainct usaige de ce que Dieu nous a donné pour nostre salut. Ainsi d*e»* brancher à demy tels abus ne sera poinct réduyre les choses en pur estât, car nous aurons tousjours une chreatienté déguisée. Je dy cecy pource qu^aucuns, soubs umbre de modération, sont d'advis qu'on espargne beaucoup d^abus sans y touscher, et leur semble que c'est asset d^avoir déraciné le principal. Mais au contraire nous voyons combien la semence des mensonges est fertile, et quHl n'en fault qu'on grain pour remplir le monde au bout de trois jours, selon que les hommes y sont enclins et adonnez. Nostre Seigneur enseigne bien une aultre iaçoa de faire, car quand David parie des idoles il dict (pseaume 16) : Que leur nom nefossem point par sa bouche, pour signifier en quelle détesUtion nous les debvons avoir. Surtout si nous regardons comment nous avons offensé Dieu du temps de nostre igno-
raqce, noas debyons estre doublement touchés pour fuir les inventions de Sathan qui nous ont induicts à mal faire^ comme de macquerellages qui ne servent qu'à s^ duire les âmes, D'aultre costé nous voyons ^ encores qu'on remonstre aux hommes leurs faultes et erreurs , qu'on les advertisse des ohjects tant qu'on peult, que néanmoins ils sont si endurcys qu'on n'en peult venir h bout. Quand doncques on leur laissera quelques reliques, ce sera une nourriture de tant plus grande obstioatioui et un voile pour leur obscurcir toute la doctrine qu'on leur pourra proposer. Je confesse bien qu'il fault tenir modération y et que trop grande extrémité n'est pas bonne, ne utile; mesmes qu'il fault accommoder les cérémonies à la rudesse du peuple. Mais il ne fault point que ce qui est de Sathan et de l'Antéchrist passe soubs ceste couleur-là. C'est pourquoy l'Escripture saincte louant les roys qui avoient abatu les idolâtres, n'ayant point raclé tout entièrement, leur donne une notte que toutesfois ils n'ont point abatu les chappelles et lieux de folle dévotion. Parquoy, Monseigneur^ puisque Dieu vous a amené si avant, faites, je vous prie, que sans ex^ ception il vous approuve pour réparateur de son temple, en sorte que le temps du Roy vostre nepveu puisse estre acomparé à celuy de Josias, et que vous iuy mettiez les choses en tel estât, qu'il n'ait qu'à maintenir le bon ordre que Dieu Iuy aura préparé par vostre moyen. Je vous allègueray un exemple de telles corruptions qui pourroient rester, pour estre comme ung peu de levain qui en la fin aigrira la paste. 11 se faiet de par delà quelque oraison pour les trespassés, quant on communique à la cène de nostre Seigneur, Je sçay bien que ce n'est
pas pour adYOuer le purgatoire du pappe. Je sçay aussy qu^on peult alléguer la coustume ancienne , de faire quelque mémoyre des trespassés, afin de unir ensemble tous les membres du corps. Mais il y a un argument péreraptoire contraire, que la cène de Jésus-Christ est un acte si sacré qui ne doibt estre souillé par nulles inventions humaines. D'avantaige en priant Dieu, il ne fault point lascher la bride à nos dévotions , mais tenir la reigle que sainct Paul nous donne (Romains XX). C'est que nous soyons fondés en la paroUe de Dieu. Ainsytellc mémoyre qui emporte recommandation , n'est convenable à la forme de bien et duement prier, est une addition mauvaise à la saincte cène de nostre Seigneur. Il y a d'aultres choses qui possible seroient moins à reprendre, qui toutesfois ne sont à excuser comme la cérémonie du chresme et onction. Le chresme a été inventé d'une phantasie frivoUe par ceux qui ne se conteatoient point de l'institution de Jésus-Christ , et qui ont voulu contrefaire le Saint- Esperit par un signe nouveau , comme si l'eau n'eust point suffy à cela. L'extrème-onction qu'on appelle a esté retenue par un zèle inconsidéré de ceux qui ont voulu ensuyvre les apostres, n'ayans pas le mesme don qu'iceux avoient. Car quant les apostres ont usé d'huile sur les malades, c'estoit pour les guérir miraculeusement. Quand le miracle est cessé, la figure ne doibt plus estre en usage. Parquoy il seroit beaucoup meilleur que ces choses fussent retranchées , tellement que vous n'eussiez rien qui ne fust conforme à la paroUe de Dieu , et qui ne servit à l'édification de TEglise. Vray est qu'on doibt supporter les infirmes , mais c'est pour les fortifier, et les amener à plus grande
perfection. Cela n'esl pas à dire cependant qu'il faille complaire aux fols qui appètent cecy ou cela, sans sça- Toir pourquoy. Je sçay la considération dont plusieurs sont retenus, c'est qu'ils craignent qu'un trop grand changement ne se puisse porter. Mesmes quand on a esgard aux voisins avec lesquels on désire de nourrir amitié, on leur veult bien gratifier en callant beaucoup de choses. Cela seroit à supporter en affaires mondains où il est licite de concéder l'un à l'autre , et de quitter de son droict pour racheter paix ; mais ce n'est pas tout un du régime spirituel de l'Eglise , lequel doibt estre ordonné selon la parolle de Dieu. Icy il n'est point à nostre liberté de rien octroyer aux hommes , ne de ileschir en leur faveur. Mesmes il n'y a rien qui desplaise plus à Dieu , que quand nous voulons par nostre prudence humaine modérer ou retrancher, ou advancer ou reculer, oultre sa voulunté. Parquoy si nous ne voulons luy desplaire, il nous fault fermer les yeut au regard des hommes. Quant aux dangers qui peuvent advenir, nous les debvons bien éviter en tant qu'en nous est, mais non pas en déclinant du droict chemin. Nous avons sa promesse qu'il nous assistera quant nous irons droict. Ainsi il ne nous reste sinon de faire nostre office, en luy recommandant ce qui en adviendra. Et voilà pourquoy les sages de ce monde sont souventes fois frustrés de leur espérance pource que Dieu n'est point avec eux , quant en se défiant de luy et de son secours ils cherchent des moyens obliques et lesquels il condamne. Voulons-nous doncques sentir la puissance de Dieu de nostre costé? Suyvons simplement ce qu'il nous dit. Surtout il nous fault tenir ceste maxime que la ré-
formation de son Eglise est œiivre de sa main. Parquoy il fouit qu^en cest endroict les hommes se laissent conduyre par luy. Qui plus est soit en restaurant son Eglise, soit an la gardant y il y veult le plus souvent procéder d'une foçon admirable et incongneue aux hommes. Parquoy de restraindre ceste restauration qui doibt estre divine à la mesure de nostre sens , et assubjectir ce qui est céleste à la terre et au monde , il n*y a point de propos. Par cela je n'exclus point la prudence qui est fort requise à tenir tous bons moyens et propres à ne point excéder ne çà ne là en quelque extrémité, à gai-* gner tout le monde à Dieu , si possible estoit. Mais il fault que la prudence de ITsperit domine, non point de la chair, et qu'ayant interrogué la bouche du Seigneur, nous luy demandions qu'il nous guide et conduise, plus tost que de suyvre nostre sens. Quand nous en ferons ainsy, il nous sera aisé de coupper broche à beaucoup de tentations qui nous pourroient arrester au milieu du chemin. Parquoy, Monseigneur, comme vous avex commencé à réduyre la chrestienté en son estât par les pals d'Angleterre , non point en confiance de vousmesmes , mais d'estre soustenus par la main de Dieu , comme jusques icy vous avec senty ceste main puissante, ne doubtee point qu'elle vous sera telle jusques au bout. Si Dieu maintient les royaulmes et principaultés des infidelles qui luy sont ennemys , par plus forte raison il aura en sa sauve garde ceux qui se rengent à luy, et le cherchent pour leur supérieur.
Je viens maintenant au dernier article qui est de chastier les vices , et réprimer les scandalles. Je tie doubte point qu'il n'y ait loix et statuts bons et louables
DE CilLVIM. 270
au royaume, pour tenir le peuple en bonesteté de vie. Mais les grands desbauchemens et énormes que je voy par le monde, me contraignent de vous prier à j)rendre aussy ceste sollicitude que les hommes soient tenus en bonne et honneste discipline. Surtout que Thonneur de Dieu vous soit recommandé, pour punir les crimes dont les hommes n'ont point accoustumé de faire grand cas. Je le dy pource que quelquefoys les larrecins, bat-* teries et extorsions seront asprement punis, pource que les hommes y sont offensés. Cependant on souffrira les paillardises et adultères, les ivrongneries, les blasphesmes * du nom de Dieu, quasy comme choses licites ou bien de petite importance. Or nous oyons au contraire en quelle estime Dieu les a. Il nous déclaire combien son nom luy est précieux. Cependant il est comme déchiré par piàces et fouUé aux pieds. Il ne se peult doncques faire qu'il laisse tels opprobres impunis. Qui plus est rEscripture nous monstre que par les blasphesmes tout un paÏB est ipfecté. Quant aux adultères ce nous doibt estre une grande honte à nous qui nons réclamons chres* tiens, que les payons y ayent tenu plus grande rigueur à les punir que nous, et mesmes quelques fois qu^on ne fiaict que s'en rire* Quant le sainct mariage, qui doibt estre une imaige vive de Tunion sacrée que nous avons avec le Fils de Di^u, est poilu, que l'alliance qui doibt estre la plus ferme et indissoluble de ce monde , est desloyaument rompue, si nous ne prenons point cela à ccBur, c'est signe que nous n'avons guères zèle de Dieu. Touchant la paillardise , il nous doibt bien suffire que sainct Paul la compare à sacrilège, d'autant que par icelle les temples de Dieu, qui sont nos corps, sont prophanés.
280 LETTKU
Ileni({ueles paillards et ÎTrogDessoatbsDDis Au roraume de DicD, tellemeDt qa'il doos eft deffeado de convener avec eaix, dont il s'ensuil bien qu'ils ne doibveDt point estre endnrés en l'Eglise. Or, Toylà qui est caose de tant de Ûéanx qai sont aajonrd'hny snr la terre. Cud'antant que les hommes se pardonnent telles éaomùlés, il faalt qae Dieu en bce la Tengeance. Parqooy afin de prévenir son ire, je tous prie, Monseigneur, d'y tenir la bride royde, et &lre que ceulx qui oyent la doctrine de TEvangile, s'approuvent estre chrétiens par sainctelé de vie. Car comme la doctrine est l'âme de l'Eglise pour la vivifier, anasy la discipline et correction des vices sont comme les nerfs piHir maintenir le corps en son estât et vigueur. L'office des évesqaes et curés est de veiller snr cela, afin que la Cène de nostre Seigneur ne aoit point polluée par gens de vie scandaleuse. Mais en Tautborité où Dieu vous a mis, la principalle charge revient sur vous, voyre de mettre les aultres en train , afin que chacun s'acquitte de son debvoir, et faire que l'ordre qui aura esté establi soit deument obsorvé.
Or, Monseigneur, suyvant la protestation que j'ay faicte cy-dessDS , je ne m'excuseray point plus an long , ne de la prolixité de mes lettres, ne de ce que je vons ay librement exposé ce que j'avoîs sur le cœur. Car je me confie que mon affection vous est congneue, selon vostre prudence , et comme vous estes exercé en l'Escriplure saincte, vous voyez de quelle fontaine j'ay puisé tout ce qui est icy contenu. Parquoy je ne crains point de vons avoir esté fascbeux et importun, en vous monstrant, selon que je puis, le bon désir que j'ay que le nom de Dieu soil tousjoun plus amplement glorifié par vous, dont je
le supplye journellement, le priant quUl luy plaise vous augmenter ses grâces, vous confermer par son esprit en une vraye constance invincible, vous soubstenant contre tous ennemis, vous avant avec toute voslre maison en sa saincte protection, faisant que heureusement vous administriez la charge qui vous est commise, tellement que le roy aye de quoy louer ce bon Dieu d^avoir eu un tel gouverneur en son enfance, tant pour sa personne , que pour son royaume. Sur quoy je feray fin. Monseigneur, après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce. Genesve, ce 22 d'octobre 1548.
A MADAME DE CANY
Copie. Bibl. de Génère. Vol. 107 a.
Madame, je n'eusse pas entreprins de vous escrire, si un homme auquel je me dois fier entre les aultres
* Péronne de Pisseleu, femme de Michel de Barbançon, seigneur de Cany, un des personnages les plus importants de la Picardie. Cette dame, instruite dans la foi réformée par Laurent de Normandie, lieutenant du roi à Noyon, et ami de Calvin, eut longtemps à souffrir des rigueurs de son mari qui devait plus tard partager ses croyances. Bèze, HUt. eccL, t. II, p. 244. De Thou, L. XXY. Madame de Cany, sœur de la duchesse d'Etampes, favorite du dernier roi, jouissait à la cour d'un crédit dont elle usa toujours noblement. Elle habitait d'ordinaire le château de Varannes, situé sur rOise, près de Noyon.
282 LiTTasf
ne m'en eu8t donné la hardiosse, m'asseurant que mes lettres vous seraient agréables* C'est Monsieur de Normandie, lequel se sentant obligé envers vous, pour Taffection que tous luy avet monstrée, aurait un singulier désir de vous faira service^ quant il en aurait le moyen, et pourtant a tel soing de Tostra salut que doibt avoir celuy qui se congnoist avoir esté aymé de vous, en tiltre et qualité de chrestien. A ceste cause il m'a incité à vous escrire, pensant que non-seulement vous prendriez plaisir à mes lettres y mais qu'elles vous seroyent aulcunement prafitables, tant à vous consoler aux extrémités où vous povez estre, que vous exhorter à persévérer, comme il en est bien mestier au milieu de tant de tentations. Et pleust à Dieu que j'eusse plus ample moyen à m'y employer. Mais puisque son plaisir est que nous soyons séparez par si longue distance de lieux, laquelle ne permect plus grande communication entre nous, je vous prie, Madame, de prendre ce que j'en fais comme ung tesmongnage de la solicitude que j'ay de procurer vostre salut. Si pour la confession que vous faictes de vostre chrestienté, il se dresse entre vous des murmures et des menaces, qu'il vous souvienne à quoy nous sommes appeliez, c'est que nonobstant toutes contradictions de ce monde, nous ftcions l'hommage au Fils de Dieu qui luy appartient. Mesme ce vous doibvent estre aultant d'advertisseraens pour vous préparer à plus grandes choses, car il n'y a ne grand ne petit qni se doibve exemter de soufirir pour la querelle de nostre souverain Roy, en laquelle gist tant son honneur que nostre salut. Surtout puisque luy-roesme a commencé par nous monstrer le chemin, qui sera celuy de nous
DK CALVIN. S83
qui osera refuser de l'ensnyYre? Quelle sera la grandeur ou haultesse qui nous pourra donner plus grant priyi«lége que luy? Qui plus est, si nous pouvons gouster quel honneur il nous faict , se voulant servir de nous à maintenir sa vérité qui est si précieuse, nous pren*^ drons cela à un singulier advantage, plus tost que d'en estre faschéx. Vray est que le sens de Thomme ne le peult apréhender, mais puisque la sagesse infaillible de Dieu prononce que ceux qui sont persécutez pour le tesmongnage de TEvangile sont bien heureui, quoy quUl en soit, il nous fault acquiescer à ceste sentence. Et de faict, qui sommes-^nous pour dire que nous dé-^ fendions la querelle de Dieu? Quelle est nostre sufQ*^ sance à ce foire, veu que (nous) sommes du tout encleins à mensotiges? Gomment serions-nous tesmoings de sa vérité, sinon quUl nous y reçust par une grâce singu-» lière? D'aultre part, au lieu que nous méritons de souffrir à cause de nos péchés toute vergongne et ignominie, toutes misères et tourmens, voire cent mille morts, si possible estoit, avons-nous à nous plaindre et non plus tost à nous resjouir, quant, en oubliant nos fautes, il veult que nous souffrions pour son nom? Au reste, d'autant que nous sommes si rudes et charnels que nous ne parvenons point jusques**là , prions ce bon Dieu qui luy plaise imprimer en nos cueurs ce que nottS trou** Tons si estrange« Oultre plus conservons •- nous en l'exemple des apostres qui ont réputé à grand honneur Topprobre du monde ^ et s'y sont glorifiez. Brief, ne pensons jamais avoir bien profité si nous ne préférons à tous les triomphes du monde, de combattre soubs Ten^ êeigne de nostre Seigneur Jésus, assavoir portakit sa croix.
284 LETTRKS
Ainsy, Madame, adyisez, je vous prie, si josques icy vous avez mis peine de servir et honorer un si bon maistre, de vous y efforcer plus que jamais, vous armer contre toutes résistances, prendre courage contre toutes difficultés pour les surmonter , car puisque les mondains ont souvent une constance invincible à la poursuyte de leurs vanités, endurant patiemment tant de travaux, molestes et dangers, ce seroit trop grand honte à nous de nous lasser au milieu du chemin du salut ; combien que ce n^est pas encores le tout de se montrer vertueux es persécutions, car quand il n^y auroit nuls ennemiz qui nous fissent guerre ouverte, nous trouvons assez de répugnance en nous-mesme et tout à Tentour, pour nous empescher de suivre nostre vocation, ce que tous ceux qui ont un vray zèle de se dédier à Dieu, expérimentent mieulx qu'on ne leur sçauroit dire. Or, pource que je vous tiens du nombre, je vous prie de vous exercer continuellement en ceste doctrine de renoncer de plus en plus au monde, afin d'approcher de nostre Seigneur Jésus qui nous a une fois acquis pour nous en retirer. J'entens le monde tel que nous le portons en nous, jusques à ce que nous soyons réformez à son image. Et puisque toute nostre nature, selon que par la corruption de peste elle a esté dépravée, est ennemie à Dieu, le royaulmede nostre Seigneur Jésus-Christ ne peult estre deuement estably, jusques à ce que tout ce qui est du nostre soit abbatu. Et non-seulement les vices patens qui sont condanméz des hommes, mais aussy jusques à nostre raison et sagesse. Je sçay que je ne vous parle point de choses nouvelles, et que par la grâce de Dieu vous avez conunencé de longtemps à
suivre ce chemin de la saincte vocation céleste. Mais c'est une estude où il nous fault profiter jusques à la fin. Et comme j^ay ample matière de louer Dieu des grâces qu'il vous a données , et dont il se magnifie en vous en y faisant reluyre sa gloire, aussy attendu nostre fragilité que nous sentons tous, je pense que n^est pas peine superflue de vous exhorter à poursuivre, comme vous faictes. Et selon que le propre des chrestiens est de se submettre en toute humilité à recevoir les admonitions qui leur sont faictes au nom de Dieu, mesmes que les plus sçavans se rendent voluntairement dociles, j'espère que vous recevrez le tout d'ung cueur bening et humain. Or pour vray quant j'entens que Dieu a besongné si puissamment en vous, et qu'il vous a donné des vertus tant singulières, je suis d'aultant plus esmeu à désirer qu'il augmente son œuvre en vous, jusques à ce qu'il ait du tout achevé, et voylà qui m'a poussé à vous déclarer plus librement mon désir et affection.
Sur ce, Madame, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce, je supplie nostre bon Dieu vous tenir en sa saincte protection, vous guider par son Sainct-Esprit en toute prudence et force, vous faire la grâce de servir à son honneur, jusques à ce qu'il nous recueille tous à soy. Ce 8 de janvier (1549).
Vostre serviteur et humble frère ,
Charles d'Espsville.
289 tBmBS
k MADEMOISELLE DE
Copie. BftI. de GenèTe. Vol. I08.
Madamoiflelle ma seur^ je suis bien aise que tcm lettres m^ont donné occasion de tous escrire f afin que, sans autre excuse, Taccèe et liberté m'en soyent donnés, et ne fût"*ce que pour tous déclarer l'aflTection que j'ay envers vous, desquelles j'en apperçois quelques bons signes et assex éTidens en tos dites lettres, et je ne doubte point que le cueur ne parle là autant ou pins que la bouche. Or tous monstret bien que tous n'aTes point une congnoissance Toiage de Dieu, eonome ont aujourd'huy beaucoup de gens, mais que tous estes touchée au Tif, et esmue d'un désir de tous desdier du tout à luy et à sa Tolonté. Vray est, comme tous dites, qu'en adhérant pour la crainte du monde aux superstitions qui régnent là, tous estes encore loin de la perfection où ce bon Dieu nous appelle. Mais encore est-<e aToir bien profité à nous de recognoistre nos Tices et nous y desplaire. U reste de passer plus oultre, c'est qu'en condamnant Tostre infirmité, tous mettiex peine à tous en retirer, et si tous n'en pouTez Tenir à bout si tost, si faut-il persister à y chercher remède, jusques à ce que tous soyez Tenue à pleine guérison. Pour ce faire il tous est expédient de tous rédai^er par chacun jour, et en recongnoissant vos fautes, gémir et soupirer devant Dieu, afin que la desplaisance du mal croisse.
Dl CiJLVlH. 287
tant que vous 8<yye2 pleinement confermée et résolue à le renoncer comme il faut, ainsy que de faict je me tiens asseuré que vous y travaillez. Et ce n^est pas en vain que vous me priez de conjoindre mes oraisons avec les vostres, afin d^impétrer de Dieu qu'il luy plaise avoir pitié de vous, et vous délivrer de ceste malheureuse captivité. Continuons donc à luy faire d'un commun accord ceste requeste, et en la fin il vous monstrera que vous n'aurez point perdu vostre temps. Vray est qu'il nous laisse souvent languir , et devant que déclarer par efiet qu'il nous a exaulcéz, il se tient comme éloigné, tant pour aiguiser nostre désir, que pour esprouver nostre patience, parquoy il ne vous faut pas estimer que jusques icy vous l'ayez prié en vain, mais plus tost prenez courage à vous efibrcer de plus en plus, sachant que si la persévérance est requise en toute nostre vie, elle est singulièrement recommandée en oraison. Et pourtant il vous faut aussi mettre peine d'enflammer à bon escient le feu que Dieu a desjà commencé d'allumer en vous, car toutes les bonnes afiections qu'il nous Inspire sont autant d'étincelles lesquelles nous ne devons pas laisser éteindre ne assoupir par nostre nonchalance. Ainsi donc, puisque Dieu vous a desjà ouvert les yeux, tellement que vous congnoissez qu'il nous faut estre siens et desdiéz à sa justice pour le glorifier tant en nos corps qu'en nos âmes ; puisqu'il vous a aussi touché le cneur, que vous sentez combien nous sommes malheu-* reux en nous aliénant de luy, il n'est pas question de vous endormir ne abuser à vostre escient y mais comme on attise le feu, quand il ne brûle pas, comme il doibt, aussi vous convient-il vous inciter de plus en plus jusque
288 LETTEES
à ce que l'affection de vous adonner du tout à luy et à sa justice, surmonte tous les empeschemens de Tostre chair et de ce monde. Je Toy ou pour le moins je considère assez les grandes difficultés où tous estes , mais puisque cela ne tous excuse point deTant Dieu , quand il est question de suiyre sa Parole , et mesme en chose si grande comme est de luy rendre la gloire qui luy apartient, et faire confession de vostre chrestienté, si je désire Yostre salut, comme je doibs, et que Dieu m'est tesmoing que je le fais, mon office est de tous réTeiller tant qu'il m'est possible, non pas que je tous enseigne rien de nouTeau , mais pour aider de ma part à faire Taloir ceste congnoissance que Dieu tous a donnée , assaToir que c'est bien raison que son honneur soit préféré à nostre Tie , et aussi que nous taschions d'oster tous ces subterfuges que nostre chair nous met au-dcTant, pour nous diYertir du chemin qu'il nous monstre. Pour ce faire, il nous faut apprendre en général de nous oublier nous-mesme, car les alleschemens de ce monde ne sont pas moins dangereux que les combats manifestes. Les plus petis en sentent leur part. Vous , selon la qualité où Dieu TOUS a mise , en pouTez expérimenter daTantage. Mais pensez que ce tous est autant d'exercice que Dieu tous donne, afin que tant mieux on congnoisse quelle Tertu et Tigueur a le goust que nous aTons de la Tie céleste, quand tous aurez surmonté ces grands empeschemens , poursuiTant néantmoins Tostre Tocation. Cependant, Madamoiselle, puisque tous sentez une telle infirmité en tous qu'au milieu des dangers tous ott pouTez donner gloire à Dieu, ne mesprisez point le remède qui est de tous retirer à l'enseigne^ où tous soyez
conjoincte avec le troupeau pour suWre la voix du pasteur, et quoy qu'il en soit , desplaisez-vous d'estre comme brebis esgarée par les déserts. Quand vous aurez telle affection y il n'y a double que Dieu n'ait pitié de tous, et qu'il y pourverra, quand vous n'y verrez nul moyen, car c'est ainsi qu'il retire les siens, non-seulement de la gueule des loups, mais du gouffre d'enfer.
J'ay receu les dix escus que vous avez icy envoyez pour subvenir aux pauvres fidèles qui ont nécessité ^ Je les ay mis en bonne main pour les distribuer selon vostre intention. Dieu vueille accepter ceste aumosne de vos mains comme un sacrifice de bonne odeur, et face que vous jouissiez quelque jour des biens spirituels dont il a fait participans ceux auxquels vous secourez en leur pauvreté terrienne.
Sur ce , Madamoiselle , après m'estre recommandé humblement à vostre bonne grâce et avoir prié nostre bon Dieu de vous maintenir en sa protection, vous gouverner tousjours par son Esprit, et vous assister en tout et partout, je feray fin à la présente. Ma femme aussy désire d'estre recommandée humblement à vostre bonne grâce. Ce 12 de janvier 1549.
Vostre serviteur et humble frère,
Charles b'Espeville.
* Les dons qu*une pieuse libéralité multipliait chaque jour à Genève, furent l'origine des fondations connues sous le nom de Bourses française, allemande, italienne. Au premier rang, sur la liste des donateurs étrangers, brillaient les noms de Marguerite de Valois et de la duchesse de Ferrare. Boisée, f^ie de Calvin^ C. XI.
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A MONSIEUR DE SAlNT-UDREN$
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Monsieur, combien que je tous soye homme in^ cogneu y toutesfois je croy que tous ne trouTerex pas egtrange que je prenne la hardiesse de tous escrire , estant requis de ce faire par deulx personnes qui me doyTent donner assez d'accès, assavoir Monsieur de Saint- Martin et Tostre fille , qui sera aussi la raison qui me déporte de tous en faire plus longues excuses, et aussy que j'ay entendu que mes lettres ne seroyent mal Tenues envers vous, mais que vous auriez la patience de les lire et penser au contenu, ce qui me donne bonne espérance qu'il y a bonne semence de Dieu en vous, la* quelle n'a besoin sinon d'estre cultivée pour la faire germer et produire son fruict. Or pource que c'est le but où je prêtons, afin d'y parvenir, je vous prie devant toutes choses, premièrement de considérer que c'est l'office de tous chrestiens de ne point consentir aux abus qui régnent au monde, mais plus tost s'enquérir de la pure Térité de Dieu pour y adhérer, puis me Touloir escouter touchant la doctrine que nous tenons, non pas que je tous en face déclaration ample et entière, mais seulement je tous toqcheray en peu de mots la somme de tout, tellement que par cela il tous
* En Mre : Au père de llademotseHe de Saint-Lorrans. Sms date. (1549?)
sera facile déjuger quel est notre principal but. Quant au premier il y en a beaucoup qui demeurent en leur igno* rance et superstition, par faulte de vouloir seulement ouvrir les yeulx, quand la clarté leur est présentée, Pource que je tous tiens de ce norobre^là , s^ns user de plus longues exhortations » il me suffira de vous avoir adverty. C'est bien raison que tous cbrestieps prennent garde comme ils doyvent vivre selon Dieu, pour n'estre pas abusez à leur escient , vojre en une chose de telle importance qui est le salut de Fème. C'est chose notoyre que la chrestienté a esté fort corrompue et abâtardie, tant par la négligence des prélats que (celle des) gouverneurs, et par leur bestise ou avarice et am* bition. Je n'entens pas que ceste corruption soit seulle^ ment aux mœurs, mais que pis est la doctrine et vérité a esté tournée en mensonge. Le service de Dieu a asté pollué par superstitions infinies. L'ordre de gouverner TEglise a esté renversé, l'imaige des sacrements barbouillé, tellement que tout y est confus. Si chacun ne s'en aperçoit pas, c'est d'autant qu'on ne réduyt pas le tout à la droicte reigle; mais si on fait comparaison de la religion et doctrine qu'on tient en la papaulté avec la pure ordonoance de Dieu, on y trouvera plus de contrariétés qu'entre le jour et la nuit. Ainsi, pour en bien juger, il ne se fauU pas tant arrester, ny à Tauthorité des prini^s, ny à la coustume ancienne^ ny à son sens propre, qu'on regarde devant tout à ce que Dieu a commandé ou défendu, car il n'a point parlé en cachette, mais a voulu que sa vollunté fust congnue des grands et des petits. Quand vous aurez seuUement ce point résolu d« votis rendra docile à Dieu pour acquies-
cer à ce que sa parole contient , désirant de savoir quel est le droit chemin de salut, ce sera desjà une bonne entrée pour parvenir à la pleine congnoissance de ce qui- nous est expédient de savoir.
La seconde requeste que j'ay dit que j'avoys à vous faire, est de considérer paisiblement la somme de nostre doctrine , quand je la vous auré touschée en brief , car il y en a beaucoup qui la rejectent et la condamnent sans Favoir ouye, pource quUls sont préoccupez de mauvaise opinion contre nous , qui destoume leur jugement. Je laisse les blasmes et crimes que l'on nous impose, pour nous rendre odieux à tout le monde, mais tant y a que Ton ne nous peult reprocher que nous prétendions autre fin que de ramener le peuple qui a esté esgaré longtemps, et le réduyre à son enseigne qui est la pure paroUe de Dieu. Cependant nous demandons que tous dififérens soyent désignés par là , et que chascun se renge à ce que nous savons estre veu de Dieu. Nos adversaires font un bouclier du nom d'Eglise, lequel ils prétendent faussement. Et c'est le mesme combat qu'ont eu de leur temps les prophestes et apostres , avec ceux qui usurpoient la prééminence en TEglise, faisant tout le contraire de leur office. Mais quoy, nous savons que TEglise est fondée sur la doctrine des prophestes et apostres , et qu'elle doibt estre unie à Jésus-Christ son chef, qui n'est point variable. Ainsy ce n'est qu'une Eglise bastarde où la doctrine de Dieu ne règne pas. Suivant cela nous désirons que Dieu soit servy selon ses commandemens , et rejectons toutes fasçons de faire inventées à l'appétit des hommes , car il n'est pas licite aux hommes d'imposer loix ny statuts sur les consciences.
et Dieu aussy s'est résenré ce privilège de nous ordonner ce que bon luy semble. Voylà pourquoy c'est qu'on nous accuse d'avoir aboi y et mis bas les ordonnances de nostre mère saincte Eglise, assavoir pource que nous disons avec Esaîe et Jésus -Christ , que c^est en vain qu'on pense trouver Dieu par traditions humaines. Item , que nous disons avec S. Jaques , qu'il n^y a qu'un seul Ugislafeur qui puisse sauver et damner. Or quand vous auriez bien cherché, vous trouveriez que tout ce qui est appelé de par delà service de Dieu , n'est que pure invention forgée à playsir. Sémblablement pource que l'Ecriture saincte traictant de nostre salut, et où gist toute nostre iBance d'iceluy , nous renvoyé à la seule grâce de nostre Seigneur Jésus-Christ , nous déclarant povres pécheurs, du tout perdus et inutiles à bien faire, nous taschons d'amener tout le monde à ceste grâce , et qu'elle soit congneue et magnifiée comme il appartient , ce qui ne se peult faire sans abattre la fausse opinion qu'on a de pouvoir mériter paradis. Par cela on prend occasion de nous accuser comme si nous ne tenions compte de faire bonnes œuvres , en quoy on nous fait tort , car nous sommes plus diligens beaucoup à recommander qu'on vive sainctement que ne font tous nos adversaires. Mais afin que les hommes ne s'abusent point à une folle outrecuydance , (qous) enseignons que nous ne pouvons rien de toute nostre vertu , sinon en tant que Dieu nous conduict par son Sainct-Esprit, et encore que nous aurions tout faict, que ce seroit un appuy trop débile de fonder là nostre justice , mais qu'il nous convient avoir tousjours nostre recours à la miséricorde de Dieu , et au mérite et passion de Jésus-Christ , et que
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c'est là que nous detoiii esire arreslés « ne répatant rien tout le reste. De là vient que nous disons aussy qa^on se doit adresser à Dieu en toutes prières, car il dooi appelle à soy, et d'autant que nous sommes trop maK heureux et indignes d'en approcher, il nous donne aon Fils Jésus->Christpour nostre advocat.C^est pourquoy ihi nous reproche que nous sommes ennemis des saincts et saincteSy et que nous defféndons de leur porter honneur. Mais c'est sans propos , car nous rendons aux saincts l'honneur que Dieu leur attribue. Seulement nous ne pouvons souffrir que l'on en face des ydolles, les constituant au lieu de Dieu, ou de son Fils nostre Sauveur, ce qu'ils ne demandent pas aussy, mais au contraire le prennent à grande injure; et quelque chose que soubs ombre de dévotion on leur pense faire plaisir, ils en de^ mandent vengeance devant Dieu.
Les sacremens qui nous doyvent servir pour nous confermer en la vérité de Dieu, et à le craindre, ont esté renversés à merveille. Quand nous mectons peine de les réduyre à leur vray usage et première origine , on nous veult faire accroire que nous les destruisons. Mais quand on voudra regarder à ce qui a esté ordonné par le Maistre , il sera tout évident que nostre observation que nous tenons ne dérogue en rien à ce qu'il en a dit. Vray est que nous n^avons pas la messe comme par delà , mais nous avons la Cène telle que Jésus-^Christ la noas a laissée, et nos adversaires ne peuvent dire le contraire, seulement ils nous objectent leur coustume pour toute raison, mais nous avons bien un aultre bouclier qui est le commandement qui doibt estre inviolable jusques à la fin du monde, fbtfes e^cy , dit le texte , jusqwê A n
M cjarm. 295
qiêejè ^rienM. Pahjuoy quiconques attentent de rien chan* g^r jttsques à TaTénement de nostre Seigneur Jésus , se monstrent rebelles à lu^. Je seroys trop long si je pour* suytois les autres choses que je laisse à tous touscher pource quHl me suffira bien quMl plaise à Dieu de TOUS donner goust à ce que je tous en ay tousché , es-^ pérant que par lecture plus ample tous poutez estre encore plus confermé des mesmes propos. Ainsi > Mon*sieur, après m'estre humblement recommandé à Tostre bonne grâce, je prie nostre bon Dieu de tous guider par son Esprit, TOUS rendre du tout conforme à sa Tolunté, et TOUS euToyer ce qu'il congnoist tous estre bon et salutaire. De GenesTO .... (1549?).
VoBtre serriteur,
CfiÂ&LfiS n*EsPEYILLli.
A MADAME DE CANY
Gopto. BOrf. àb Qwfèi: Vol. lOT.
Madame, combien que les nouvelles que je vous mande sont tristes , et pour contrister celuy auquel je TOUS prieray les communicquer , toutesfois j'espère que mes lettres ne laisseront pas d'estre bien receues de tous. Il a pieu à mon Dieu de retirer de ce monde la femme de
" Voir la lettre et la note, page 284.
mon bon frère ^ M. de Normandie *• La consolation est pour nous qu'il Ta recueillie à soy ; car il Va conduicte jusques au dernier soupir, comme sUl luy eust visiblement tendu la main. Or pource qu'il fault que le père d'elle* en soit adverty, nous avons pensé qu'il n'y avoit | moyen plus propre que de vous requérir qu'il tous plaise prendre cesle peine de l'appeller à vous , affin que la douleur soit adoulcie par vostre moyen. Ce que nous a escrit le gentilhomme qui tous présenta naguères nos lettres, nous a donné hardiesse de ce faire. C'est qu'aviez introduict le bon homme, dont est question, au droit chemin du salut , et lui aviez donné goust de la pure et saine doctrine à laquelle il nous fault tenir. Ainsi nous ne doubtons point que vous ne soyez preste à continuer, et mesme en telle nécessité comme cestecy. Car nous ne pourrions mieux nous emploier qu'à porter ce message au nom de Dieu, pour consoler celuy auquel vous avez desjà faict tant de bien, à ce qu'il ne soit desconforté oultre mesure. Or, Madame, je vous
* Laurent de Normandie, issu d'une famille noble de la Picardie, compatriote et ami de Calvin, exerçait les fonctions de maître des requêtes et de lieutenant du roi à Noyon, avant de se retirer à Genève. Reçu habitant de la ville, le 2 mai 4547, bourgeois, le 25 avril 4555, il y vécut dans Tintimité de Calvin, qui lui dédia, en 4550, son Traité des scandales. Il avait épousé en premières noces Anne de la Vacquerie, d'une famille noble éteinte dans celle des ducs de Saint-Simon, et illustrée, sous le règne de Louis XI, par le premier président Jacques de la Vacquerie. Peu de temps après son arrivée à Genève, il perdit sa femme, dont la mort édifiante est le sujet de la lettre de Calvin à Madame de Cany, et il épousa en secondes noces (1 i septembre 4550) Anne Colladon. Galiffe, Notices généalogiques sur les familles de GenécCy t. II, p. 527.
• Eloi de la Vacquerie.
laisseray à luy amener les arguments et raisons que vous congnoissez estre propres à Texhorter à patience. Seulement je vous réciteray en brief Thistoire qui vous donnera assez ample matière de lui faire telle remoustrance qu'il aura de quoi se contenter. Et selon vostre prudence et la grâce que Dieu vous a faicte, vous en puyserez ce que l'opportunité requerra.
Ayant entendu l'indisposition de la bonne femme, nous fûmes esbahis comment elle avoit pu si bien porter le travail du chemin , car elle vint toute fresche, et sans monstrer signe de lassitude. De faict elle recongnoissoit bien que Dieu lui avoit singulièrement aidé depuis ce temps-là. Selon sa débilité , elle se portoit assez bien jusques un peu devant Noël. Toutesfois le désir et zelle qu'elle avoit d'ouïr la paroUe de Dieu la soutint jusques au moys de janvier. Alors elle commença à tenir la couche y non pas qu'on estimast encores le mal estre mortely mais afin de prévenir le danger qu'on y jugeoit estre à la longue. Tant y a qu'attendant bonne issue, et espérant de recouvrer santé, elle se disposoit néantmoins à mourir, disant souvent que si ce n'estoit pour le coup, elle ne pouvoit tarder longtemps. Quant aux remèdes, on n'y a faict ce qu'on a peu. Et si elle a esté servie de ce qui concernoit le souUagement de son corps, ce qu'elle prisoit le plus ne luy a pas deffailli, assavoir sainctes admonitions pour la confermer en la crainte de Dieu, en la foi de Jésus-Christ, en patience, en espoir de son salut. De sa part elle a bien monstre tousjours qu'on ne travailloit pas en vain, car en tous ses propos, vous eussiez veu qu'elle avoit le tout imprimé au profond de son cœur. Bref, en tout le cours de sa maladie,
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elle B^est monstrée une vraye brebis de doêtre Seigneur Jésus, se laissant paisiblement mener 6 ce grand pasteur. Deux ou trois jours devant la mort, comme elle avoit le cœur plus eslevé à Dieu ^ aussy parloit-elle d^une plus véhémente affection que jamais. Mesme le jour devant, comme elle exbortoit ses gens, elle dict au serviteur quMl se gardast bien de jamais retourner en lieu où il se polluast à Tidolàtrie ; et puisque Dieu Fatoit conduit en une église chrestienne, qu'il advisast d*y vivre sainctement. La nuyt suyvante elle fut pressée de grandes douleurs et continuelles. Toutesfois jamais on n^ouït aultre complainte d'elle qu*en priant Dieu qu'il eust pitié et qu'il la délivrast de ce monde, luy faisant grâce de persévérer tonsjours en la foy qu'il luy avoit donnée. Environ cinq heures du malin, je vins à elle. Après qu'elle eust ouy fort patiemment la doctrine que je luy proposaj, selon que le temps le requéroit, elle dict : -^ « L'heure approche , il faut que je parte du monde; ceste chair ne demande que de s'en aller en pourriture; mais je me tiens certaine que mon Dieu me retira en son roiaume. Je congnois combien je suis pauvre pécheresse» mais je me confie en sa bonté et en la mort et passion de son Fils. Ainsy je ne doute point de mon salut puisqu'il m'en a asseuré. Je m'en vais à luy comme à un Père. » — Comme elle tenoit ces propos, il arriva bonne compagnie. J'entrelaçois parfois quelques mots, selon qu'il me sembloit estre expédient. Et aussi nous faisions prières à Dieu selon l'exigence de sa nécessité. Après avoir monstre derechef congnoissance qu'elle avoit de ses péchés pour en demander pardon à Dieu, et la certitude qu'elle avoit de son salut^
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mettant sa fiance en un seul Jésus ^ et ayant à luy tout son refuge, sans estre incitée de nui, elle commença à prononcer le Miêerire, comme nous le chantons à l'église, et continua à haulte voix et forte, non sans grand peine, mais elle pria qu'on lui permist de continuer. Sur ce je lui feis un brief recueil de Targument du pseaume, toiant le goust qu'elle y prenoit. Elle après, rae prenant par la main, me dist : — -« « Que je suis heureuse, et que je suis bien tenue à Dieu , de ce qu'il m'a icy amenée pour y mourir. Si j'estois en ceste malheureuse prison, je n'oserois ouyrir la bouche pour faire confession de ma chrestienté. Icy non^seulement j'ay liberté de glorifier Dieu , mais j'ay tant de bonnes remonstrances pour me confermer en mon salut. » Quelquesfois elle disoit bien : a Je n'en puis plus. » Quand je lui répondois : a Dieu pourra pour vous, il tous a bien monstre jusques icy comme il assiste aux siens ; » elle disoit tantost : < Je le croy, et me faict bien sentir son aide. » Son mary estoit là, s'esYertuant en sorte qu'il nous faisoit pitié a tous, et cependant nous faisoit esbaïr de sa constance. Car menant un deuil tel que je sçay, et estant pressé d'extrêmes angoisses, il avoit gaigné ce point sur soy d'exhorter sa bonne partie, aussy franchement comme s'ils eussent deu faire un Toiage bien joieux ensemble. Les propos que j'ay récités estoient au milieu des grands tormens d'estomac qu'elle enduroit. Environ les neuf ou dix heures ils s'appaisèrent. Cependant comme aient plus de relâche, elle ne cessoit de glorifier Dieu, s'humiliant tousjours pour chercher son salut et tout son bien en Jésus^Christ. Quand la parole luy fut faillie, elle ne laissa pourtant de parler
de son irisaige, combien elle étoit ententive tant aux prières qu^aux admonitions qu^on faisoit. Au reste elle estoit si paisible qu^il n^y avoit que la veue qui donnast apparence de vie. En la fin, pensant qu^elle fust passée, je dis : « Or prions Dieu qu^il nous face la grâce de la suy vre. » Comme je me levois, elle tourna ses yeux sur nous, comme se recommandant à ce qu^on persévérast à prier et la consoler. Depuis n'apperceusmes nul mouvement, et trespassa aussy paisiblement, comme si elle se fust endormie.
Je TOUS prie. Madame, de m*excuser si j^ay esté trop long. Car j'ay pensé que le père seroit tant mieux contenté, estant pleinement informé de tout, comme si luymesmes eust esté sur le lieu. Et j'espère que pour une œuTre si saincte, tous ne trouverez rien fiischeux. Sainct Paul traictant la charité, n^oublie point qu'il nous Ciult pleurer avec ceux qui pleurent, c'est-à-dire que â nous sommes cbrestiens, nous debvons avoir telle compassion et tristesse de nos prochains, que nous prenions voluntiers une partie de leurs larmes, pour les soulager d'anltant. 11 ne se peult faire que le bon homme ne soit de prime fiice navré de grand deuil. Toutesfois il doibt estre préparé de longue main à recevoir les nouvelles, attendu la maladie qui avoit desjà tant gaigné en la personne de sa fille, que les remèdes en estment désespérés. Mais le principal est de l'exemple qu'elle luy a monstre, et à nous tous, de nous ranger à la volunté de Dieu. Ainsy puisqu'elle s'est oflerle si paisiblement à la mort, suyvons-la en cest endroit, acquiesçans à ce que Dieu en a disposé, et si le père l'a aymé» qu'il dédaire son amour en se amformant an désir qu'elle a ea de s'as-
subjectir à Dieu. En voiant que son issue a esté si heureuse , qu'il se resjouisse en la grâce que Dieu luy a faicte y laquelle surmonte tous les biens que nous pouvons avoir en ce monde.
Sur quoy ^ Madame , après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce , je supplie nostre bon Dieu de vous estre tousjours protecteur, de vous augmenter en tous ses biens spirituels, et se servir de vous à glorifier son nom jusques à la fin. Ce pénultième d'apvril 1549.
Vostre humble serviteur et frère,
Charles d'Espe ville.