‹ Lettres de Jean CalvinChapitre 23 sur 44 · A MADAME DE LA ROCHE-POSAY · texte numérisé non relu

A MADAME DE LA ROCHE-POSAY

Copie. Bibl. de Genète. Vol. 107.

Madame et bien-aimée sœur, comme nous debvons estre joieulx quand le règne du Fils de Dieu nostre Sauveur se multiplie , et que la bonne semence de sa doctrine est espandue partout , j^ay esté fort resjouy

* Ju dos : On pense que ceste lettre est escrite à Madame de la Roche-Posaz, abbesse de Tbouars.— Un seigneur de ce nom' Joua un rôle important dans les guerres religieuses du Poitou, mais il figurait dans les rangs de Tarmée catbolique. Bèze, Hist. eccL, t. II, p. 588. 11 existe (Bibl. de Genève, vol. 407 • ) une lettre de l'Eglise réformée de la Roche-Posay à Calvin, du 27 mai 4564.

30S UTTRES

^o\wt i^ar \os lettres sa grâce et boQté estre ptirenue jusqu'à TOUS , pour tous attirer eu la coonaissaiice de st \énlé , en laquelle gist postre salut et tout bieii. Et de faict C'est comme un miracle quand il lui plaist de (aire luire sa clarté au lieu de si profondes ténèbres , ce que je dis afin que tous et tos compagnes soyez tant plus incitées à priser le bien inestimable qu^il tous a laict. Car si les mensonges de Sathan par lesquels il a ayenglé et ensorcelé le pauvre monde régnent aujourd^bny par* tout , ils ont principalement leur siège en ces malbeureuses prisons qu'il a basties pour y tenir les âmes doublement captives. Congnoisscz donc que nostre bon Dieu TOUS a tendu la main jusques aux abysraes, et qu'en cela il a déclaré une miséricorde infinie envers tous. Parquoy Tostre office est, suÎTant ce que nous dict sainct Pierre , de TOUS employer à magnifier son sainct nom. Car en nous appelant à soy, il nous desdie afin que toute nostre TÎe serre à son bonneur, ce qui ne se peult faire sans nous retirer des pollutions de ce monde. El de iaict c'est bien raison qu'il y ait différence entre ceux qui sont illuminés par Jésus-Christ , et les pauvres aTeugles qui ne sçaTent où ils Tout. Ainsi mettez peine que la congnoissance qu'il tous a donnée ne soit point opive , de peur qu'il ne vous soit reproché au grand jour que tous aurez anéanty sa grâce. Mais pource que je me confie que vous le faictes, tant qu^il vous est possible, je ne TOUS en tiendray point plus long propos. Yray est que nous ne pouvons estre trop sollicitez en cest endroit. Pourtant je crois que tous recevrez œste exhortation comme tous devez, ne Testimant point superflue » «1- "«imt qu^elle tous peult senrir contre beaucoup d^

saulx que Satlian ne cesse de faire k tous enfans de Dieu. Or s'il a beaucoup de moyens eu ce monde pour nous desbaucher du droict chemin , nous sommes tant fragiles que c^est pitié pour estre tantost vaincus. Pourtant nous avons bon mestier de nous armer de toutes pièces* Au reste , sentant l'infirmité qui est en nous , laquelle nous faict souvent défaillir il nous fault conjoindre avec les exhortations qui nous sont faites au nom de Dieu» oraisons et prières» afin qu^il plaise au Père ce-leste nous fortifier par sa vertu » et suppléer à nostre défaut. Quoy qu'il en soit» que nous ne cherchions nulles excuses pour nous flatter en nos vices » comme font la plus part ; mais que nous soyons tous résolus que son honneur mérite d'estre préféré à toutes choses» voire à nostre vie mesme. Et ne trouvons point estranga » s'il fault que pour son nom nous soyons chassés de lieu à aultre , et qu'il nous faille abandonner le lieu de nostre naissance » pour nous transporter en lieu incongnu ; car mesmes il nous fault estre prests de sortir de ce monde, toutesfois et quantes qu'il nous appellera, J'entens bien qu'en telle servitude où vous estes» vous ne pouvez pu-» rement servir Dieu » que la rage et cruauté des iniques ne s'élève incontinent contre vous» et que le feu ne soit allufné. Voyant cela quand vous devriez circuir mer et terre » ne vous lassez jamais de chercher le moyen de vous pouvoir régler du tout à la volonté de ce bon Père céleste. Toutesfois qu'il vous souvienne cependant que partout où nous irons, la croix de Jésus-Christ nous suivra ; mesmes au lieu que vous pouvez avoir là vos aises et commodités. Faictes vostre compte qu'estant venues en pays où vous aurez liberté tant d'honorer Dieu

que d'estre confirmées par sa paroUe , vous aurez à endurer beaucoup de fascheries. Car Yoylà comment Dieu veut ebprouver nostre foy, et sçavoir si nous le cherchons renonçant à nous-mêmes. U est bon que vous soyez advertie de cela, afin que vous ne le trouviez point nouveau , quand ce viendra à la pratique, comme je ne double point que vous et vos compagnes ne vous y soyez desjà préparées. Mais le principal est de prier Dieu qu'il vous prenne en sa conduitte , tant pour vous guider que pour vous tenir la main forte, afin comme il a commencé en vous, qu'il continue jusques à ce qu'il vous ait amenées à la perfection à laquelle il nous fault aspirer, tant que nous soyons sortis de ce monde. Et pour vous conformer à ce, réduisez tousjours à mémoire quel malheur c'est d'estre en perpétuelle inquiétude et tourment de conscience. Sur quoy il vous sera facile de détester ceste condition tant misérable en laquelle vous estes j et tenir pour fiente toutes délices et tous biens qu'il vous fault acheter par un si grand mal que d'offenser Dieu journellement. Quand vous penserez que nostre vie est maudite et par conséquent pire que nulle mort, si nous ne sommes en estât approuvé de Dieu , il n'y aura liens si fermes de toutes commodités terriennes, qui ne vous soyent aiséz de rompre pour vous retirer d'une façon de vivre que Dieu condamne , mesme pour vivre en lieu où non-seulement il vous soit licite de suivre une vocation saincte et chrestienne , mais aussi où vous aurez moyen de vous exercer tous les jours en bonne doctrine, comme il nous est bien monstre de profiter. Une telle récompense nous doibt bien suffire pour n'avoir nul regret aux friandises et voluptés d'E-

gypte y et nous donner courage de suivre plustost Dieu au désert, que de nous amuser à tout ce que nostre chair souhaitle et désire.

Cependant y Madame et bonne sœur, après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce et de vostre compagnie , je prieray nostre bon Dieu de vous augmenter de plus en plus ses bénédictions spirituelles, TOUS tenir du tout en son obéissance , et vous avoir en sa protection et défense contre toutes les embûches de Sathan et des siens. Ce 10 de juin 1549.

Vostre humble serviteur et frère y

Charles d'Espeville.

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