AU PROTECTEUR D'ANGLETERRE
lAinuU originale. BibI* de Genève. Vol. 10T«.
Monseigneur, ce que j'ay si longtemps différé à vous escrire , n^a pas esté par faulte de bon désir, mais je m'en suis abstenu à mon grand regret , craignant que
* Ju dosy de la main de Calvin : A Monsieur le Protecteur d'Angleterre. — Remise.
Cette lettre fut adressée au comte de Sommerset après sa première disgrâce (voir la lettre du 22 octobre 4548 et la note, p. 264). Rendu à la liberté, le 6 février 4 550, par la faveur du roi son neveu, il reprit sa place dans le conseil de la couronne, mais en perdant le titre et la dignité de protecteur. La lettre de Calvin est sans nul doute de février ou mars 4550.
306 LlTTfiEt
durant les troubles qui ont esté^ mes lettrée ne tous fussent occasion de fascheries. Maintenant je rends grâces à mon Dieu de ce quUl m'a rendu Topportunitéquefay attendue jusques iey. Je ne suis pas seul qui tbe suis csjouy de la bontie issue que Dieu â donnée à Tostre affliction , mais tous vrayà fidèles désirant Tadtancement du royaulme de nostre Beigneur Jésus-Christ, d'aultattt quMls sçatent la peine et solicitude que vods atez priiise k ce que TEtangile ftist restitué en son entier par delà, et que toutes superstitions fussent abbatuèâ. Et ne doubte pas que tous de soyez prest k faire le setnblable pour Tadreniri en tant que tous en aurez le moyen. Quant à tous , Monseigneur, non-seulement tous ayez à recoognoistre le bien que Dieu tous a faict en tous tendant la main pour tous déliTrer, mais aussy aToir souTcnance de sa Tisitation pour en faire Tostre profict V Je sçay les rdgrets que tous pouTez aToir, et comment TOUS pouTez estre solicité de rendre la pareille à ceux que TOUS estimea aToir pensé plus grand mal contre tous quUl n'est adTenu. Biais tous sçaTez la remonstrance que sainct Paul nous faict sur cela, à sçaToir que nous ti^avons poitit à batailler contré la chair et le sang, mais
* Durant sa disgrâce qui fut regardée comme une calamité publique [Kir le parti de la Réforme eu Angleterre et en Europe, le duc de Sommerset avait eli«rehé des cotisolaHons dans tes lectdres et les méditations pieuses. D fit traduire en anglais un Oin/Rge Sttr k patience, auqael fi ajotiui une préface cotitenant i'eipresdon des sentiments les plus élevés. Il reçut aussi les exhortations de fterre Martyr, et ne se montra pas tnoins constant dan^ son attachement à TEtangile que résigné S la perte de » fortune et de son cféàïL Voir ! BuHlet, ffitMfe de êa kéfoMmtUm éf» AngMéire. EAiC. de Genève, 4686, Mil, p. 350.
D8 GALVilf. 307
contre le» àdtuoos cichées de nostre eotietny spirituel. Parquoy ne nous amusons point aui hoitimes, mais pitis tost addressons-nous à Sathan pour résister à tout ce qu'il machine contre nous, comme il n'y a nul doubte qu'il n'ayt esté autheur du mal qui a esté dressé contre vous, afGo que par ce moyen le cours de TEvatagilë fUst empesché^ et mesmes que tout tint éù confusion. Ainsy, Monseigneur, oubliant dt pardonnant les faultes de ceux que vous pourriez juger atoir esté vos ennemys, applicques tous yos sens a repousser la malice de celuy qtii s'est serry d'euli pour les ruyner, quand ils ont tasché àvostre ruyne. Geste magnanimité noti-^eulement plaira à Dieu > mais elle vous rendra tant plus amyablé aut hommes^ et je ne doubte pas que vous n'y ayez tel esgard que vous devez. Mais si vostre humanité s'estend jusques là, tant plus me dois'^je confier que vous recevrez bénignemedt ce que (je) vous en dis , sachant qu'il n'y a rien qui m'incite à vous faire telles exhortations , sinon l'amour et soin que j'ay de Vostre bien et honneur. Et aussy c'est une vertu si difficile de surmonter nos passions, jusques à rendre le bien pour le mal, que nous n'en pouvons estre trop exhortez. Mesmes puisque le Seigneur a conduict la chose mieulx que beaucoup ne pensoyent, qu'il vous souvienne^ Monseigneur, de l'exemple de Joseph^ A grand peine trouveroit^n aujourd'huy au monde un tel mirouer d'intégrité. Toutesfois voyant que Dieu a converty en bien ce qu'on avoit brassé de mal contre luy, il s'efforce à se raonstrer ministre de la bonté de Dieu envers ses frères qui l'avoient persécuté. Geste victoire sera plus excellente que celle que Dieu voua a desja donnée, quand il a saulvé et garenty vostre
personne , et vos biens , et vos honneurs. Cependant , Monseigneur, i^ous avez aussy à penser que si Dieu tous a Toullu humilier pour un peu de temps , ce n'a pas esté sans cause. Car combien que vous fussiez innocent quant aux hommes, vous sçavez que devant ce grand juge céleste il n*y a celuy qui ne s'y trouve redevable. Voylà comment tous les saincts ont faict valoir les verges de Dieu y ployant le col et baissant la teste sous sa discipline. David avoit cheminé bien droict, mais encore confesse-il quUl luy a esté bon d'estre humilié par la main de Dieu. Parquoy si tost que nous sentons quelque chastiment que ce soit, le premier est d'entrer en nousmesmeSy et bien examiner nostre vie, pour congnoistre les biens qui nous estoient cachés. Car aucunes foys la prospérité trop grande nous esbloyt les yeux , mesmes que nous n'appercevons pas pourquoy Dieu nous chastie. C'est bien raison que nous luy facions pour le moins aultant d'honneur qu'à ung médecin, car c'est à luy de guérir nos maux intérieurs qui nous sont incongneus , et procedder à la guérison non pas selon nostre souhet , mais comme il sçait et juge qu'il est à propos. Qui plus est, il fault quelques foys qu'il use des remèdes préservatifs , n'attendant pas que nous soyons desjà tombés au mal , mais pour y obvier avant coup. Dieu , oultre vostre estât ordinaire , vous ayant colloque en une haulte dignité, a faict de grandes choses par vous, et qui possible seront plus louées après vostre mort , qu'elles ne sont prisées vostre vie durant. Sur tout il a faict que son nom ayt esté magnifié par vous. Or les plus vertueux etexceilens sont en plus grand danger que nuls aultres , d'estre tentés à s'oublier. Vous
DK CALVIN. 309
sçavez , Monseigneur, ce qui est escript de ce sainct roy Ezéchias , qu^après avoir faict des actes si mémorables , tant pour la religion et service de Dieu que pour le bien commun du pays , son cueur s^est eslevé. Si Dieu a voulu prévenir cela en vous, c'est un bien singulier qu'il vous a faict. Quant il n'y auroit aultre cause sinon à ce qu'il fust glorifié en vostre délivrance , et qu'il fust congnu tant de vous que de tous en vostre personne vray protecteur des siens, cela seul vous doit bien suffire. Il reste, Monseigneur, puisqu'il vous a mis au-dessus, que vous luy faciez bommage de ce bénéfice , tel qu'il apartient. Si nous sommes relevez d'une maladie périlleuse, nous devons estre songneux au double, et honorer ce bon Dieu , comme s'il nous avoit donné une seconde vie. Vous n'en devez pas moins faire en cest endroict. Vostre zèle à exalter le nom de Dieu, et restaurer la pureté de son Evangile a esté grand. Mais vous sçavez, Monseigneur, qu'en une chose si digne, quand nous aurons estendu toutes nos forces , nous n'y pourrons satisfaire à beaucoup près. Pourtant si Dieu en vous obligeant à soy de nouveau, a voulu par ce moyen vous inciter à faire mieulx que jamais, vostre office est de vous esvertuer et appKcquer toutes vos estudes à ce que l'œuvre tant saincte qu'il a commencée par vous, soit advancée. Je ne doubte pas que vous le faciez ; mais aussy je me confie que sachant de quelle affection je suys induict à vous y exhorter, vous recevrez le tout bénignement, comme vous avez accoustumé. Quand l'honneur de Dieu vous sera ainsy recommandé sur tout, il est certain qu'il veillera sur vous et sur toute vostre maison, pour y espandre ses grâces plus amplement, et
3 \ 0 IIETTRKI
Yoas fera sentir que c'est que vault sa bénédiction. Car ceste promesse ne tous peult faillir : qui me hmwarera, je U rendruy konnorablen Vray e^t que oeulx qui feront le mieuU leur debvoir, seront souventesfois les plus molestés de plusieurs assaults. Mais ce leur est bien asses que Dieu soit à leur secours pour les releyer. Or combien qu'il tous convient regarder à Dieu , et tous contenter entièrement de ce qu'il a rostre service aggréabte , toutesfoys » Monseigneur» ce vous est une grande consolation de venir le Roy si bien afieclionné qu^il préfère la restauration de TEglise et de la pure doctrine a tout le reste » comme c^est une vertu admirable en luy, qu'en telle jeunesae les vanités de ce monde n^empes^ cbent point que U crainte de Dieu et la vraye religion ne domine en son cueur, et vng don singulier pour fe royaume '• Aussy ce vous doibt estre une ayde et confir^ mation grande» que vous luy foictes le principal service qu'il désire et demande » en servant au Roy céleste y le Fils de Dieu*
Monseigneur» apràs maestro très bumblement reeooi»mandé à vostre bonne grâce» je supplie nostre bon Dieu qu^en tous maintenant en sa saincte garde» il vous ang-
^ hi jeune roi Edouard VI. Instruit par les maîtres les plus h$bUes, ce prince manifesta de boone heure une raison forte çt uae Yive piété. A peine âgé de quatorze ans, il exposa dans un discours dont un fragment nous a été consené, le plan de la Réforme en Angleterre. Il rédigeait avec beaucoup de soin un journal des éTénemepts accomplis sous son règne. Enfin il composa un recueil de passages de TAncien Testament condamnant TidolAtrie et le cuUe des images. Ce recueil, écrit en français, était dédié par le jeune roi au duc de Somraerset, son oncle. Bumet, Histoire de la Réforma-
Hon, t. H, p. au6 k aes.
mento de plus en plus les doue de son Sainct Esprit, et les face servir à sa gloire , tellement que noue ayone tous de quoy nous esjouyr. (1550.)
Vostre très humble senritenr,
Jehan Galtin.
AUX SEIGNEURS DE GENÈVE
Puisqu^il a pieu à messieurs me demander n)pn advis quant au livre de Gruet^ il me semble avant toutes choses qu'ils doibvent par voye juridique faire recongnoistre la main , non pas tant pour la condamnation de Fhomme qui desjà est assez condamné, que pour I|i conséquence y tant affin qu'on ne pen^e pas quMls se soyent esmus légièrement pour un livre incertain, que pour le regard des adhérents et complices.
Cela fait, il me semble que Tabolition du livre ne
^ Trois ans après la mort deGruet, décapHé pour crime de rébd-
1km et de blasphème (voir la nota p. 3i2) , on découvrit, dans on galetas de sa maison, un écrit de. sa main, en 26 pages, qui fut déféré aux seigneurs de Genève. Ceux-ci le soumirent à Calvin, qui formula son jugement dans le Mémoire que nous reproduisons M conmie un irrécusable document des doctrines rdigieuses et morales professées par quelques-uns des chefs du parti des libertins.
L'écrit en question fut condamné, le 23 mai 4550, comme rempli de détestables blasphèmes , et il fut brûlé de la main du bourreau devant la maison de Gruet.
doîbt pas cstre comme sépulture, mais avec tesmongoage qu^ils Tout eu en telle détestation , comme il mérite, et ne fust que pour Pexemple.
Vray est que puisquMl nous convient abstenir de toutes paroles déshonnestes y et ne doibvent sortir de nostre bouche, que tels blasphesmes et si exécrables ne doibvent estre récitez, comme si nous n'en avions nul borreur; mais suyvant la reigle que nostre Seigneur a donnée en sa loy , il est expédient que magistrats fidèles spécifient les impiétés qu'ils punissent. Dadvantage, messieurs sçavent qu'il est nécessaire pour beaucoup de raysons lesquelles je leur laisse à considérer, combien que ce qui en a esté ordonné de Dieu nous doibt bien suffire.
La forme , sous correction , nous sembleroit bonne ^ telle qu'il y eust un dicton ou narré semblable à ce qui s'en suit.
Gomme ainsy soit que tel an et tel jour Jacques Gruet tant pour blasphesmes énormes contre Dieu et mocquerie de la religion chrestienne que pour meschantes conspirations contre l'estat public de cestecité, mutineries et aultres maléfices et crimes, eust esté condamné à telle punition , depuis il est advenu qu'on a trouvé un livre escrit de sa propre main, comme il a esté recongnu suffisamment, auquel sont contenus plusieurs blasphesmes si exécrables qu'il n'y a créature humaine qui ne doibve trembler à les ouyr, comme en général de se mocquer de toute la chrestienté jusques à dire de nostre Seigneur Jésus-Christ le Fils de Dieu et Roy de gloire, devant la majesté duquel les diables sont contraints de s'humilier, qu'il a esté un bélitre , un menteur, un folz, un séducteur, un méchant et misérable, malheureux fantasticque.
un rustre plein de présumption glorieuse et maligne qui a bon droit a esté crucifié; que les miracles qu'il a faits ne sont que sorcelleries et singeries, et qu'il cuidoit estre Fils de Dieu comme les Hireges cuident estre en leur synagogue, qu'il faisoit de l'hypocrite ayant esté pendu comme il l'avoit mérité, et mort misérablement en sa foUie, follatre insensé, grand yvrongne, détestable traître, et meschant pendu, duquel la venue n'a apporté au monde que toute meschanceté y malheureté et baroche ; et tous opprobres et outrages qu'il est possible d'inventer.
Des Prophestes que ce n'ont esté que fols , rêveurs , fantasticques ; des Âpostres qu'ils ont esté des maraux, et coquins, apostats, lourdaux, escervelés ; de la vierge Marie qu'il est plus à présumer qu'elle fust une paillarde ; de la loy de Dieu qu'elle ne vaut rien, ni ceux qui l'ont faicte ; de l'Evangile que ce n'est que menterie ; que toute l'Escripture est fausse et meschante, et qu'il y a moins de sens qu'aux fables d'Esope , et que c'est une faulse et folle doctrine.
Et non-seulement se desborde ainsi villainement contre nostre saincte et sacrée religion chrestienne, mais aussy renonce et abolit tonte religion et divinité , disant que Dieu n'est rien, faisant les hommes semblables aux bestes brutes, nyant la vie éternelle , et dégorgeant telles exécrations dont les cheveux doibvent dresser en la teste à tous, et qui sont infections si puantes pour rendre tout un pays mauldict , tellement que toutes gens ayant conscience, doibvent requérir pardon à Dieu de ce que son nom a esté ainsy blasphémé entre eux.
314 UTTUi
Sur ce , il iQfl semble qu'il «e doîbt dimner amteiioe 60 telle oa semblable CDrme :
Comme aÎDSÎ soit qw rescrifaîn da Uvre ail esté par jugement condamné et eiéquuté , alfin tootesfois qoe la Teogenœ da Dieo ne demeura point sur nous poor a?oir endufé ou dîssîiualé une impiété si bwrihla » et ausei pour donner exemple à toqs oompUoes et adhérentsd'uoe s^cte si infecte et plus qcie diabolîcque, masose pour fermer b bouche à tous ceux qui Tenldfoiantauoaar ou couvrir telles énormités» et leur monstfor quelles condamnations ils méritent , que Messieurs ont ordonne • • • eic* • •
Le plus tost sera le meilleur, car daqà ca malhautan livre n'a que trop esté entre 1^ mains de ces messiamns... (Maii550.)
A MONSIEUR DE PALAIS
Orig. mi^pip^. aiM. 4fè Gmtm. Vfl. tM.
Monseigneur , je vous remercie au nom de tous , de la poine qu'il vous a pieu prendre à nous ayder, si d'advanture le mauhais train qui s'est mené en cacheté
* Depuis son départ de Bâle et sod établissement à Genève (juillet 4548), ce seigneur habitait le village de Veigy, situé à quelques ^ lieues de la ville, entre Hermance et les Voirons.
se pourra corriger \ Totilefoia je trouve que l'examen ne suffira pas pour en venir à bout. Nous avons bien deffendu au garsoq çt è c^ste malb^ureu^ (le hanter ensemble poyr Tadv^nir. Mais si on les veult convaincre du temps passé , il seroit mestier de les serrer de plus près. Mesme il n^y a qu^un tesmoin qui dépose que le frère s^en est courroucé. Or il nous a nyé que jamais il s'en fust apperçu.
Hier je fus tiré du consistoire par quelque affaire extraordinaire, tellement que je ne peus voir comme on traicta ce gallant. Et mes frères sont à ceste heure empeschéz à la Visitation *y où il me fault aussi bien aller. Cependant j'espère que ce que nous avonç^ servira beaucoup pour entrée. De ce qu'il deffauldra, je vous en advertiray de bouche au plaisir de DieU| vpus remerciant humblement de vostre convy tant libéral, combien que je me tiens tousjours asseuré du bon vouloir, encor que vous ne m'en eussiez dit mot.
Surquoy, Monseigneur, estant contrainct de faire fin, je supplye nostre bon Dieu vous a^oir en sa saincte garde et vous guider par son Esprit à ce qui luy est agréable pour glorifier son nom en vous jusque à la fin. J'espère qu'il nous fera la grâce de faire la Cène ensemble, conoibien que nous soyons séparez de lieu* Ainsi je me recom*
^ Allusion à la mauvaise conduite d'un serviteur de M. de Palais.
* On Ut dans la chronique manuscrite de Michel Rosat, L. Y, cb. XXYII : « Sur Tadvis des ministres il fut ordonné, le 3 avril 4550, une Visitation annuelle de maison en maison, pour interroger bommes et femmes de leur foy, pour discerner les ignorans et endurcis d'avec les chrétiens , laquelle a produit avec le temps un grand profit. »
manderay à la bonne grâce de tous et de Madamoiselie. Ce 24 de décembre. (1550.)
Voslre humble frère et serviteur,
Jéhàn (LaYiif.