A RICHARD LE FÈVRE
Imprimée. Hùioire dct martyn^ Edii. de 159T, L. V, p. 26$.
Très cher frère, comme Dieu vous a appelé pour rendre tesmoignage de son Esvangile, ne doutez point aussi qu^îl ne vous fortifie par la vertu de son Esprit; et que, comme desjà il a commencé , il ne parface , se monstrant victorieux en vous contre ses ennemis. Il est vrai
* Richard Le Fèvre, naUf de Rouen, un des martyrs de l'Eglise réformée de Lyon. Saisi dans cette ville en 4554, et condamné à mort, il en appela au parlement de Paris, et fut délivré, durant le trajet, par des amis inconnus. Surpris, deux ans après, à Grenoble, il fut ramené dans les cachots de Lyon, vit sa première sentence conflrmée par le parlement de Paris, et monta joyeusement sur le bûcher, 7 juillet 4554. H écrivait le 3 mai à Calvin : « La présente est pour vous faire sçavoir que j*espère aller faire la Pentecoste au royaulme des cieux et aller aux nopces du Fils de Dieu..., si plus tost ne suis appelé de ce bon Seigneur et Maistre auquel je suis prest d'obéyr à sa voix, quand il dira : Fenez, les bénicts de mon Père; possédez le royaulme qui vous est appareillé devant la fondation du monde.,. » (Lettre originale autographe. Bibl. de Genève. Vol. 409.) Durant sa première captivité à Lyon, Richard Le Fèvre avait consulté Calvin sur quelques points de doctrine, et en avait reçu de pieuses exhortations.
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que les triomphes de Jésus-Christ sont mespriséz du monde ; car cependant que nous sommes en opprobre y les meschants se glorifient en leur orgueil; mais tant y a qu'ils ne laissent point d'estre confus par la puissance de ceste vérité que Dieu nous a mis en la bouche , et aussy nous sommes soustenus en nos cœurs pour nous glorifier contre Sathan et tous ses suppôts, en attendant le jour que la gloire de Dieu sera pleinement révélée à la confusion des méchants et incrédules. Ce que vous avez senti et expérimenté jusques aujourd'hui de la bonté de Dieu , tous doit confermer en certaine espérance qu'il ne tous défaudra non plus à TaTenir; cependant priez-le qu'il tous face sentir tousjours mieux quel thrésor c'est que la doctrine pour laquelle tous combattez, afin qu*au regard d'icelle vostre Tie ne soit point précieuse. Ayez tousjours aussy les yeux levez en haut à ce bon Seigneur Jésus , lequel sera vostre garant, puisque vous n'estes persécuté que pour son Nom. Pensez à ceste gloire immortelle laquelle il nous a acquise, afin de pouvoir endurer en patience les afflictions où vous estes. Priez ce bon Dieu continuellement qu'il vous donne telle issue qu'il a promis à tous les siens ; et selon qu'il a voulu tirer vostre foy à l'examen , qu'il vous face pratiquer la vertu de ses promesses. Et comme il est le Père de lumière , qu'il vous esclaire tellement que toutes les fumées que les malins vous mettront audevant ne vous puissent esblouir les yeux, et que toutes leurs finesses et cautelles ne vous puissent obscurcir l'entendement, que tousjours vous ne contempliez le vray Soleil de justice, qui est le vray Fils de Dieu. Quant est de respondre aux arguments, vous faites
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bien de respondre en toute simplîdté , parlant selon la mesure de rostre foy » comme il est escrit : Tay creu , pourtant je parkray. Vray est que toutes les subtilité! quMls Guident avoir ne sont que sottises ridicules ; tnaîs eontedtes^Toos de oe que Dieu tous a départi de sa oon^ noissancoy pour rendre pur tesmoignage et sans feintise à la vérité* Car quelque risée qu'ils en faeent , ce leur Sera comme une foudre à leur confusion, quand ils n'orront que ce qui est fondé en Dieu et en sa parole. An reste tous savez qui est celui qui a promis de donner boucbe et sagesse aux siens à laquelle ses adversaires ne pourront résisteri Demandet^loi qu'il vous conduise » selon qu'il connaistra estre bon. Ils ne laisseront pas pour cela de Vous tenir convaincu d'hérésie, mais autant en a-t-il esté fait a tous les apostres et prophètes , et i tous les martyrs. Le greffier n'escrira sinon ce qui loy viendra à plaisir } mais vostre confession ne laissera pas d'estfe enregistrée da?ant Dieu et ses anges, et il la fera profiter aux siens selon qu'il est à déeirer.
Je toucbetay en brief quelques poincts sur lesquels ils ont tasché de vous molester. Pour vous donner à en*'' tendre que nous ne sommes point justifiés par la seule gface de Dieu, ils voUs ont allégué que Zacharie et plusieurs autres sont nommés justes. Or, sur cela il tous convient r^rder comment Dieu les a acoeptéx pour tels* S'il se trouve que G*est par sa bonté gratuite, en leur pardonnant tout ce qui étoit à redire en eux, et ne leur imputant point leurs fautes et viûes, voilà tout le mérite exclud , car en disant que la seule foy en Christ nous justifie, nous entendons en premier lieU que nous sommes tous maudits, et qu'il n'y a que péchés en nons;
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et que nous im poavons penser ne faire atieun bieni rinon autant que Dieu nous gouverne par son Saint^Es^ prit, comme membre^ drà corps de son Fils* Darantege edcores qae Dieu nous iaoe la grâce de cheminer en sa crainte , que nous sofnmes bien loin de nous acquitter de nostre debVoir < Or il est escrit : Quê quiconque H'accim^ pUra tout o€ qm e$t commandi^ $9ra maudit; et ainsy nous n^avons autre refuge qu*ad sang de nostre Sei-« gneur Jésus^hrist qui nous purge et lave au sacrifice de sa mort| qui eët nostre sanctification» Par ce nièsme moyen Dieu reçoit {>our agréable les bonnes CBOtres que nous faisons par sa vertOi combien qu'elles soient tou-> jours entaobées de quelque^ poTiiatés* Ainsy quiconque se voudra appuyer sUr wé mérites^ il sera comme pendu en Pair pour brafisler à tous vents. Bref ceui qui pen^ seùt mériter aucune chose ^ se font Dieu redevable ^ au lieu de quoy il iious faut tenir le tout de sa pure bontés Nou6 serons riches et abondaUs en tnérilds j cstans en Jésus-Christ ; estans hors de sa grâce, ne pensons point avoir une goutte de bien. Si les ennemis voUs allèguent ce mot de loyer^ n'en soyefe point troublé^ car Dieu rend aux siens loyer, combien qu'ils il'ën soyent point di** gnes; mais d'autant qti'il accepte les œuvres qu'il a mië en eui , les ayant consacrés au sang de son Fils Jésus*' Christ I afin que de là ils prennent leUr valeur « Par» quoy le loyer que Dieu promet à ses fidèles^ présuppose la rémission de leurs péchéa ^ et le privilège qu'ils ont d'eitre supportez comme ses eufans^ Et de iaict ce mol de justifier emporte que Dieu nous tienne comme ju»* teS) afin de nous aimer^ ce que nous obtenons par la seule fdy } car Jésua-^hnst seul est la cause de nostre
salut. Vray est que saint Jacques le prend en autre signification quand il dit : Que les œuvres aydent la foy pour nous justifier; car il Tentend pour approuver par effect que nous le sommes ; comme aussy il ne dispute point sur quoy nostre salut est fondée et en quoy il nous faut mettre nostre confiance, mais seulement comment est connue la vraye foy, afin que nul n^en abuse, se glorifiant en vain du titre seulement. S^ils retournoient h vous plus importuns sur ce poinct^ j*espère que Dieu tous donnera de quoy pour les vaincre.
Quant à Tintercession de la vierge Marie et des saincts trespasséz, revenez tousjours à ce principe, que ce n'est point à nous à faire des advocats en paradis , mais à Dieu, lequel a ordonné Jésus-Christ un seul pour tous. Item, que nos prières doivent estre faites en foy, et par conséquent reiglées par la parole de Dieu , comme dit sainct Paul au 1 0 des Romains. Or est-il ainsy qu'en toute la parole de Dieu il n'y a point une seule syllabe de ce qu'ils disent ; parquoy toutes leurs prières sont prophanes et desplaisantes à Dieu. S'ils vous répliquent plus qu'il ne nous est pas desfendu , la responce est facile. Qu'il nous est défendu de nous ingérer à rien faire de nostre propre sens , voire en chose beaucoup moindre ; mais sur tout que l'oraison est une chose beaucoup privilégiée ^ et trop sacrée pour nous y gouverner en nostre fantasie. Qui plus est ^ ils ne peuvent nier que ce qu'ils ont recours aux saincts, ne vienne d'une pure défiance que Jésus-Christ seul ne leur soit assez suffisant.
Quant à ce qu'ils vont répliquant que la charité des saincts n'est point diminuée , la responce est facile :
que la charité se range et limite à ce que Dieu requiert d'un chascun. Or il veut que les vivans s'exercent à prier les uns pour les autres. Des trespasséz il n'en est nulle mention et en si grandes choses , il ne nous faut rien imaginer de nostre cerveau , mais nous tenir à ce qui nous est récité en l'Escriture.
Quant à ce que les adversaires allèguent, qu'il est dit en Genèse que le nom d'Abraham et Isaac doit estre invoqué après leur trespas; vray est que le texte le porte ; mais c'est une pure moquerie de l'amener à ce propos. Cela est écrit au quarante-huitiesme de Genèse, où il est dit que Jacob bénissant Ephraïm et Manassé les enfans de Joseph , prie Dieu , que les noms de ses pères Abraham et Isaac et le sien soyent invoquez sur ces deux enfans, comme sur les chefs des lignées descendantes de luy. Or c'est autant comme s'il disoit, qu'ils soyent réputéz et contez au nombre des douze lignées , et qu'ils facent deux testes comme s'ils estoyent ses enfans en premier degré ; joinct aussi qu'ils estoient néz en Egypte. Il les joinct par sa prière au lignage que Dieu avoit béni et sanctifié, pource que de ce tempslà, ils en estoyent comme séparez, selon l'apparence extérieure. Ainsy ceste façon de parler ne signifie sinon de porter le nom d'Abraham , et d'estre réclamez de son lignage, comme il est dit au quatrième d'Esaïe : Que le nom du mari est réclamé sur la femme , d'autant que la femme est sous l'ombre et conduite de son
mari.
Sur ce qu'on vous allègue sainct Ignace, vous n'avez point à faire grande responce. Il y a une sentence là où il dit : Que Jésus-Christ luy est pour totUe ancienneté. î. 21
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Armez^vous donc de ce Mul mot, pour les ramener à im pure doctrine de TEvangUe.
Pource que j'ay usé de ce terme-là contre les papisteê, ils prenent couleur de dire que j'aproute et prise te livre-là. Or afin que tous n'en soyez point eatonné , Je TOUS asseure qu^il y a un amas de badinages si lourds , que les moines d^aujourd'hui n'escriroient point plus sottement. Mais pource que n'aves point coonaissatiee de la langue latine, encores moins de la grecque en làquelle saioct Ignace a escrit (si nous avons quelque chose de luy à la vérité), vous n'avez qlie faire d'eotrar en ceste dispute. Contentec'^vous de leur respondre qile ne pouvei faillir en suyrattt Jésus-Christ, qui est la Lumière du monde. Quant aux docteUrè anciens, ceux qui sent plus excitéi leur en pourront dire attec pour ieUr clorre la bouche. Que ce tous soit assez d^avoir Traye foy asseurée eu la seule parole de Jésus-Christ lequel fte peut faillir ne mentir. Et mesme que c'est où les ren- Toyent tous les docteurs anciens , protestans de ne Touloir estre crens, sinon entant que leur dire sera trouté conforme à ce qui nous est enseigné de Dieu, et qui est contenu en sa parole.
Sur la matière du sacrement de k Cène , quand ils TOUS parleront de leur transsubstantiation > il y a nsponce propre : que toutes ces sentences qu'ils ameineM, encores qu'elles deussent estre entendues à leur sens, Ée se peuvent appliquer à la messe. Car, comme il est dit : Cecy est mon corps et mon sang ; il est aussy quand et quand adjousté : Ptenez, mangez et benvet tous de te ca- Hce. Or entre eux, il n^y en a qu'un qui mange tout ; et eneorês à Pâqtiei , H n^en dontie que k Inoitié «u
peuple. Mais qu'il y a encores un plus grand mal , qu'au lieu que Jésus-Christ dit : Ptenez; ils présument de faire un sacriflce qui doit estre unique et perpétuel. Et ainsy pour s'ayder de ces paroles y il faudroit qu'ils eussent l'usage de la Gène, ce qu'ils n'ont pas. Au reste, vous ate» tousjours à protester que tous ne niez pas que Jésus-Christ ne nous donne son corps , moyennant que nous le cherchions au ciel. Sur toutes les cavilletions qu'Us TOUS pourroyent amener, vous n'atet sinon à leur déclarer ce que tous atez teu et ouy, sachant bien que c'est Dieu de qui tous le tenez ; car nostre foy seroit bien maigre, si elle estoit fondée sur les hommes. Il n'y a donc rien meilleur, sinon de méditer continuelle^ ment la doctrine où gist la traye substance de nostre chrestienté, afin qu'en temps et lieu tous puissiez monitrer que tous n'atez point creu en tain. Et comme j'ay dit du commencement, si les ennemis de vériié combattent par ambition, de tostre part montrez quMi tous suffit de donner gloire à Dieu contre leurs ruses et sophisteries. Contentez-vous d'avoir pour tostre bouclier Une simple confession de ce que Dieu a imprimé en tostre cœur. Tant moins tous faut-il lourmentef, s'ils usent de calomnies impudentes contre moy ou contre d'autres, puisqu'ils ont licence de mesdire sans raison ne propos. Portons patiemment tous les opprobres et tilenies , qu'ils nous jetteront dessus ; car nous ne aommes pas meilleurs que saint Paul, qui disoit quUi nous faut cheminer par blasmes et par vitupères. Moyennant que nous facions ce qui est bon, quand on dira mal de nous, c'est assez pour nous descharger. Mais encores quand ils nous imposent telles calomnies , nous atons
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bien à rendre grâces à Dieu , quand nous avons nostre conscience pure devant luy et devant les hommes, et que nous sommes hors de toute suspicion mauvaise. Et d^autre part combien que nous soyons povres pécheurs , si pleins de povreté que nous avons à en gémir continuellement , toutesfois qu^il ne permette aux méchants de mesdire de nous, sinon en mentant; voire pour les condamner de leur propre bouche , d'avoir controuvé de nous ce qu'ils ne doyvent point chercher loin^ d'autant qu'il est en eux. GloriGons-nous donc en la grâce de Dieu avec toute humilité , quand nous voyons que ces povres malheureux^ comme yvrongnes, se glorifient en leur turpitude. S'il vous fait mal de les ouyr détracter ainsy frauduleusement de moy, vous devez estre bien plus marri de les ouïr blasphémer contre nostre Sauveur et Maistre, auquel tout honneur apartient, quand avec toute l'innocence qui sera en nous , nous sommes dignes d'estre accablez en toute confusion.
Or cependant consolez- vous en nostre bon Dieu , qui nous a fait la grâce de nous conjoindre totalement avec son Fils et que tous les diables d'enfer et tous les iniques du monde ne nous en peuvent séparer. Esjouissezvous en ce que vous soutenez sa querelle , en bonne conscience , espérant qu'il vous donnera la force pour porter ce qui luy plaira que vous souffriez. Nous avons telle souvenance de vous en nos prières , comme nous devons, en suppliant ce bon Dieu, puisqu'il luy a pieu vous employer à maintenir sa vérité, qu'il vous donne tout ce qui est nécessaire à un ofGce tant honorable ; qu'il vous fortifie en vraye persévérance; qu'il vous donne vraye prudence spirituelle, pour ne chercher
sinon l'avancement de son nom, sans avoir égard à vous, et qu^il se montre tellement vostre protecteur, que vous le sentiez à vostre consolation , et que les autres aussy l'aperçoivent pour estre esdifiéz. Tous les frères de par deçà vous saluent en nostre Seigneur, s'esjouissans de ce qu'il a besongné si puissamment en vous , ayans aussi compassion de vostre captivité , et désirant qu'il plaise à ce bon Dieu desployer sa bonté et mercy sur vous. De Genesve, ce 19 de janvier 1551.
Vostre frère en nostre Seigneur,
Jehan Calvin.