A DENIS PELOQUIN ET A LOUIS DE MARSAC
Imprimée. Histoire det Martyre^ L. IV, p. 344
Très chers frères, combien qu'en escrivant vostre lettre vous pensiez que les ennemis de vérité vous deus-
* Réunis dans un même cachot, durant les derniers jours de leur
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sent sacrifier bientost , je n'ay poinct laissé de tous escrirela présente, afin que s'il plaist à Dieu qu'elle vienne à temps, TOUS ayez encore quelques mots de consolation de moy. C'est très bien et très prudemment considéré â TOUS les grâces de Dieu , quand vous connoissez qu'il a encore mieux confermé en tous ses promesses , tous donnant une telle constance , comme vous l'avez senti naguères en vos dernières responses. C'est bien de Iny à la vérité y qu'estes demeurez ainsi fermes pour ne point fleschir. Âinsy je me tiens bien asseuré que ce sceau qui porte la vraye marque du St-Esprit ne sera jamais effacé. D'autre part il a si puissamment besongné en Michel Girard ^ que la foiblesse qui avoit esté en luy par cvdevanty donne tant plus grand leustre à ceste vertu lacaptivité, les deux prisonniers ne furent séparés que pour mourir. Denis Peloquin fut tiré de sa prison le 4 septembre, et conduit à Villefrancbe où sa constance héroïque sur le bûcher excita Tadmiration et Tattendrissement des spectateurs. Louis de Marsac, as^odé à deux autres victimes, Etienne Gravot, de Gyen, et Marsao, sou cousin, qui l'avait suivi dans les cachots, « rendit grâces à Dieu de rhonneur Inestimable qu'U leur présentoit de souffrir pour son nom. » —Au moment où les trois condamnés allaient être conduits au supplice, on leur mit une corde au cou, selon l'usage : « Voyant (Louis de Marsac) qu'on l'espargnoit en cest endroit pour quelque respect de sa qualité, il demanda à haute voix si la cause de se$ deux frères estoit différente d'avec la sienne, adjoustant ces mots: Hélas! ne me refusez point le collier éCun ordre tant excellente • Le lieutenant se rendit à ce vœu, et les trois martyrs, entonnant d'une même voix le cantique de délivrance, montèrent peu après sur le bûcher, dressé à la place des Terreaux, et expirèrent au milieu des flammes. Hist. des Martyrs, L. IV, p. 254. HisL eccL. t. I, p. 92.
^ En note, dans VHistoire des Martyrs : Ce Michel Girard n*;i persévéré.
quelle il a receuë d'en haut. Je ne doute pas que les ennemis mesmes ne soient convaincus que ce changement n'est pas procédé de Thomme. Ainsy par plus forte raison nous devons bien avoir les yeux ouverts pour contempler la main de Dieu, laquelle s'est icy estendue d'une façon admirable, pour retirer sa pauvre créature de l'horrible confusion où elle estoit tombée. Du temps qu'il a esté conduit de son sens, il cuidoit avoir beaucoup gagné y ayant racheté quelque peu de temps ceste vie caduque et misérable, et s' estant plongé aux abysmes de mort éternelle. C'est donques une œuvre divine, que de son bon gré il soit rentré en la mort pour parvenir à la droite vie , de laquelle non-seulement il s'estoit eslongue, mais du tout forclos , en tant qu'en luy estoit. Car la bonté de Dieu s'est tant plus richement desployée en cest endroit, qu'il a relevé sa créature d'une chuste, qui pouvoit sembler mortelle , voire pour triompher en icelle , et magnifier sa gloire comme il a commencé , et j'espère qu'il le parfera.
J'ai veu la confession qu'il a faite , laquelle est pure et franche, et digne d'un homme chrestien. Toutesfois, il est bon, il me semble, qu'il soit adverti de quelques poincts, afin que les adversaires soient tant plus confus, quand il leur fera response plus distincte. Non pas que ce qu'il a dit ne soit vrai , mais pource que les malins, prennent tousjours des occasions bien légères de calomnier et pervertir le bien.
Estant interrogué , si le corps de Jésus-Christ n'est
pas sous l'espèce du pain, il a respondu que c'estoit un
pur blasphème anéantissant la mort de Jésus-Christ. Or,
il faloit qu'il réprouvasl notamment deux choses eu la I. :2G
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inëssé : Tune est une idolâtrie , en ce qu'ils font nne idole d'un morceau de pain, Tadorant coihine Dieo ; la seconde est qu'ils en font un sacrifice pour réconcilier les hommes à Dieu. Or comme Jésus-Christ est le seol sacrificateur ordonné de Dieu le Père, aussy lui-mesme s'est offert une fois pour toutes , et sa mort a esté le sacrifice unique et perpétuel pour nostre rédemption. Mesme sur le premier article, il eust esté bon de protester qu'il croit bien qu'en la Cène nous communiquons au corps et au sang de Jésus-Christ , mais que c'est en montant en haut au ciel par la foy , et non t>as le fiiisant descendre icy-bas, adjoustant toutesfois que cela iie fkit rien pour leur messe , veu que c'est nii acte dti iodt cbntraire à la Cène de Jésus-Christ.
Estant interrogué si la vierge Marie et les saincts intercèdent pour nous , il a respondu qu'il n'y a qu'on seul ésus- Christ intercesseur et advocat, ce ({ui est tray ; fcar il n'y a ni hommes, ni anges qui ayant accès à Dieu le Père que par ce Médiateur unique. Mais il eust esté bon d'adjouster pour déclairation, que l'office d'intercéder n'est point donné aux morts, comnle Dieu nous icommande d'intercéder les uns pour les autres en la vie présente. Cependant pource qu'il n'est licite de prier Dieu qu'en certitude de foy, qu'il ne nous reste sinon d'invoquer Dieu au nom de Jésus-Christ , et qne tous ceux qui cherchent la vierge Marie et les saincts pour leurs ad vocats, extravaguent et se desiournent du chemin.
Estant interrogué du franc arbitre, pour faionstrer qu'il n'y a en nous aucun pouvoir de bien faire , il allègue le dire de sainct Paul au 7 des Romains : je wè fojf pas le hiemquêje veux^ etc. Or il est certain que S. PHiul
DE txttiN. ièè
he parle |]loint là des incrédules qui sont dû tout de^ iibéz de ik grâce dé Dieu, niais de lliy bt déè àùbës fidèles, auxquels bied âiiroii desjsi fait la grâce d^dspirét a bien faire. Sur cela, il confesse qu41 sent en sby une telle répugnance , qu'il ne petit venir à bout de s'acquitter pleinement. Il faloit doncqdeâ adjoiisiei* pour déclairafiou : Si les fidèles sentèiit toute leur natiirë coritraire â la Toîonté de Dieu, cjue sera-ce de ceux (}ili ii'ont que pure malice et rébellion? Comme il dit au â* chap. que toutes les affections de la chair sont autant d'inimU tiiz contre Dieu. Et au 2^ des E|)hésiens, il monstre bien que c'est qu'il y a en l'homme. Itein au 1" et 2' chap. de la première aux Corinthiens, et au 3" bhap. des Rotnains ; dont il s'ensuit que c'est Dieu qut fait en noiis et U vouloir et le parfaire selon soû bon plaisir^ comtUë il est dit aii 2** chap. des E[ihësiehs.
Estant inlcrrogué sur les vœux, il a reëpdtldu que toutes nos promesses he sont qiië menteries. Dr il cusiété Boii de spécifier qu'une pâttie de leurs vœui éstans im- ]^ossiblés, hé font ^Uë despiter Dieu , cofaime ({iiànd lès ffîoinôs et prestres renoncent au mariage, et qUë tous éh généiral né soiit que fausses itlventjohs pohr abastardir fe service de Dieu ; et qu'il ne faous est permis de liii proniettre ou offrir sinon ce qu'il aprouve par s'a parole. Te c^oy qbe le dit frère sera bien ayse d'estire àdverty de ces cnôses, afin d^tie la vérité de Dieu soit tant pltis victbHeuse en luy.
Aureslë, cobittieau milieu de ceste vie nous sôthmes en la mort , aussy maintenant il vous faut estre résolus qu'au milieu de la mort vous estes en la vie. Et en cela voyons-nous qu'il n'est poinct question de nous gou-
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Teraer selon nostre sens , pour suiyre Jésus-Christ y car il n'y a rien qui nous soit plus estrange que de nous plonger en opprobrei et nous abatre jusques à la mort , pour estre eslevéz à la gloire des cieux. Mais nous sentirons en la fin par effect que le Fils de Dieu ne nous a point frustrez en nous promettant que quiconque quUiera sa vie en ce monde y la recouwera pour en jouir à jamais. Parquoy y mes frères, si jusques icy , tous avez connu par expérience que \alent les consolations que ce bon Seigneur Jésus donne aux siens , pour leur faire trouver doux et amiable tout ce qu'ils souffrent pour sa querelle, et que vaut Taide de son Esprit pour leur donner courage à ce qu'ils ne défaillent point, priez-le qu'il continue l'un et l'autre, et en le priant reposez-vous en luy, qu'il accomplira vostre sainct désir. De nostre part, cependant que vous serez au combat, nous ne vous mettrons point en oubli. Tous mes frères vous saluent. Ce bon Dieu et Père de miséricorde vous ait en sa protection, et, s'il lui plaist que vous enduriez la mort pour le tesmoignage de son Evangile, comme l'apparence y est, qu'il monstre qu'il ne vous a point abandonnez , mais plus tost qu'en vous ordonnant ses martyrs, il babite et règne en vous, voire pour triompher en vous à la confusion de ses ennemis, et pour esdifier la foyde ses esleus, et qu'il nous conduise tous jusques à ce qu'il nous recueille ensemble en son royaume. Ce 22°^ d'aoust 1553. Excusez-moy, si je ne vous ay pas plus tost respondu, car je receus seulement hier vostre lettre, laquelle estoit dattée du douzième.
Vostre humble frère ,
Jéuàn Calvin.