I.ETTItF I.Vl
NîmiN, 19 août 18511.
Mon cher ami,
Jo vous remercie de vos excellentes critiques ; ell^s sont toutes dictées par un goût sûr ; je les adopte et j'y ferai droit.
Remerciez M. Nicolas * de ce qu'il a bien voulu jeter les yeux sur le prologue, et l'honorer de quelques remarques.
Votre fils, me dites-vous, est parti pour l'Orient, avec ce bon M. de Cherrier': ils ne pouvaient l'un et l'autre mieux choisir un compagnon de voyage ; j'ai
1. L'aiitoiir de l'ouvrage inlitiiié : Etudes philosophiques sur te christianisme, qui a ramené à la religion tant d'âmes naturellement droites tjue l'ignorance et le maiiieur des temps en avaient séparées.
2. M. de Cherrier, ancien colonel, après avoir servi avec beaucoup de distinction dans les guerres de l'Empire et rempli les fonctions de sous-prct'et sous la Restauration, a profilé des loisirs que les révolutions lui ont faits pour composer l'histoire de la longue lutte des papes et des empereursde la maison de Souabe. Ce livre, justement admiré, lui a ouvert les portes de l'Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres).
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eu le honlicnr de les voir ici, et, j(> ne savais vrni- ?nenl lequel des deux était riioniiiM' ài^é ou le jeiiue homme, tant leur lunueur était éuain et les eomplaisances réciproques. M. de Cherrier ne put s'empêcher de me faire part de tout son contentement; je crois même vous l'avoir dit dans mon dernier voyage. A celteépoque, votre fds fut pour moi plus expansifque jamais. Souvent, eu fumant, nous avons devisé ensemble, et j'ai trouvé eu lui une prudence (sous certains rapports) à laquelle je ne m'attendais pas ; je craignais que l'idée d'être un jour possesseur d'une «ïrande fortune n'amoindrît en lui la mesure de la prévoyance ; i' n'en est rien ; il me déduisit avec un bon sens exquis ce qui l'avait résigne à la vente du chà leau de Colombes ; j'aime, mon cher ami, à vous faire de ces coufideiices, je sais quelle afiection vous portez à votre fils, et je veux que vous sachiez qu'il en est digne. J'espère que la Providence vous réserve en lui le prix de cotte fidélité gardée, aux dépens de votre carrière, à toutes les nobles et saintes causes.
J'ai su par les journaux que Bocage n'était plus directeur de rOdéon. J'ai la conviction qu'il n'a pas tout fait pour Vivia; mais pourtant il s'est montré bon pour moi, et, dans la situation, je vous invite à lui
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rendre sa visite : il n'est jamais bien de laire de la peine à ceux qui sont à terre.
Vous me demandez quelques renseignements sur M. l'abbé ***; c'est un bon prèlre, plein de bon sens, instruit et administrateur babile. Quanta ses opinions politi(|ues, il a toujours gardé une grande réserve sous ce r.ipport ; je le crois de celte école qui fait bon marché des gouvernements et qui s'attache exclusivement à l'Eglise. Peut-être, mon cher ami, il a fallu des prêtres pensant ainsi : qui sait ce que serait devenue l'Eglise de France, si tousses membres s'étaient mis en travers de nos révolutions! L'épiscopat vit et a toujours vécu d'une vie plus spécialement providentielle. Cependant, ces concessions faites, je réserve, à qualités égales, mon estime el ma confiance pour les pontifes fidèles à tous les droits.
LETTRE I.Vll
Nîmes, 1" septembre 1850.
Mon cher ami, Pradier vient de terminer son œuvre, et, sauf quelques petits défauts, c'est magnifique. ISe viendrez-
LETTRES DE JEAN liEIiUlil. IJ'J
VOUS point un joui' voir celle ibiitiiineV l/illiislie sculpteur n'a pas voulu partir sans euiporler une lettre pour vous ; car il vous aime, et vous avez souvent été rohjetde nos entreliens. Nous avons anjourd'Iiui déjeuné avec lui et sa fille au niazel, et votre absence a été regrettée. rj UstA^'
Oui, M. *** est dirccleur de l'Odéon; il faut avouer entre nous (jue le ministre n'a pas eu la main bien lieureuse; je ne sais s'il a des qualités d'administiateur. Quant à l'esprit, on ne lui accorde que cet esprit de petit journal qui consiste en lazzis, bons mots et calenibours>Je ne me sens pas disposé à le solliciter. Si le poëte s'accoutumait a ce mané^^e de courbettes, il perdrait ce qui lui reste de plus précieux, le sentiment <le lui-même. Les applaudissements du théâtre, le succès, tout cela est en dehors de nous, tout cela nous quitte un jour ; le poëte doit donc chercher à vivre eu paix avec son àme, car, hélas! l'homme ne peut se quitter; il est son propre compagnon ; malheur à lui s'il vient à pâlir devant le drame (ju'il sejoue à lui-ménic, comme la reine Gertrudc devant le jeu des comédiens (jue lui amène sou his!...
Peut-être, mon cher ami, je vais tiop loin ; c'est
KO I.F.TTRES HF II.AN HEnDlI
possible, mais le poëte a besoin de s'estimer pour écrire ; Boileaii, clans ce seul vers, a expiimé tout ce qneje viens de vous dire :
Le vers se sent toujours des ha?sesses du cœur.
Ainsi donc, mon cher ami, je ne veux rien demander à M. ***, après les brutales et méchantes li^jnes '' qu'il a fait insérer dans son journal ; ce serait trop fort; le ver de terre se relève contre le pied qui le foule, je n'irai pas jusque-là ; mais je ne veux pas laisser entre les mains de mon agresseur la [lensée écrite d'une servilité qui justifierait peut-être le critique mal appri«,
i.rTTP.E ivni
Nîme=. 21 mnrs 1851.
* Mon pher ami,
Vivià a été représentée hier sur notre théâtre avec le plus grand succès. J'ai dirigé pen lant (rois jours seulement les répétitions, et la pièce a marché avec un ensemble admirable; je n'ai pas besoin de vous dire
LETTRES l>E (EAN REBOUI, l'.l
que les acteurs ont, pour moi et pour bien d'autres, laissé (|uelque chose h désirer; mais ils ont surpassé l'attente du public et la mienne. Nous avons eu un enfant adorable. En un mot, costumes, décors, accessoires, tout cela était à cent piques au-dessus de l'Odéon ; car vous ne vous figurez pas, j'en suis sûr, la beauté et la dimension de noire théâtre et tout le matériel dont il peut disposer. J'avais envie de supprimer la scène des préposés du cirque ; mais un Marseillais, acteur de la troupe, M. Marins, me dit : Si vous voulez, je me charge de la faire réussir. Je lui fis observer qu'à Paris elle avait échoué ; il me répondit que c'était là la principale raison du désir qu'il avait de la rendre, telle qu'il la concevait; je consentis et je vous avoue que je n'en fus pas fâché. Cette scène a été une des mieux rendues et une de celles que le public a le plus applaudies ; je vous assure que notre parterre n"a point ri à l'aspect de cette ivresse sinistre '.
A la fin de In pièce, mes chers et bien-aimés compatriotes ont demandé l'auteur et je me suis présenté. Ai-jebien fait? je n'en sais rien, je n'étais plus maiire de moi. Deux couronnes de laurier m'ont élé jetées;
1. Cette scèiio. tonte pnipliétiijuo, ost une îles pins lii>llo<! «ri'-nrs il<' Vir/fi.
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j'en réserve une pour l'ainilié, et j'ai envie de suspendre l'autre dans mon petit cabinet avec cette inscription : A expier tôt un tard, car c'est là, mou cher ami, le terme de tout succès et de toute gloire icibas.