LETTRE VIII
14 septembre 1872.
Mon très aimé Georges,
TOI que le silence des astres n'épouvante pas, t'étonneras-tu du mien ? Je pleure sur la terre, ô mon tendre ami, depuis que je t'ai quitté. Ces jours de Paris ont été un incroyable et délicieux rêve de tendresse tel que mon faible cœur n'eût pas été capable de le pressentir.
Je ne cherche pas de phrases. Pour mieux te voir, je fermerai les yeux. Que m'importe la forme de ton corps, la couleur et la dimension de cette guenille de ton âme ? Je ne vois qu'elle seule et si, par un miracle, une seule fois accompli dans le temps (Nabuchodonosor) et que Dieu ne recommencera probablement jamais, tu devais changer de membres et de visage, il me semble que je te reconnaîtrais encore.
Ah ! quand je pense à la double vue de l'homme I quand je pense que par derrière cette muraille de chair, il y a tout un MONDE d'âmes, si différent de celui des Corps, toute une hiérarchie immortelle qui a ses Rois, ses Aristocraties, ses Magistratures héréditaires et de droit divin, ses Soldats, ses Bourreaux, son Peuple et sa Canaille ! et que cela se gouverne sous l'œil de Dieu par une politique réelle et infaillible sans que rien ne sorte jamais de sa place et dérange l'Ordre primordial ! On pense peu à tout cela. Et cependant !!!...
Lorsque l'œil humain se retourne et se reploie vers ces profondeurs, il commence seulement alors d'apercevoir les linéaments divins de l'ordre suprême et les dérèglements modernes viennent de ce que les hommes ont perdu ce regard. Nous l'avons dit cent fois. La seule Education, la seule Politique est celle qui regarde les Ames, parce que, dans le problème de l'Homme, on ne doit pas évincer l'homme.
Je ne suis pas bien sûr de t'avoir jamais vu, je ne suis pas bien sûr de la couleur de tes cheveux et la forme de tes mains ne m'est qu'imparfaitement connue. Mais je connais mieux ton âme et voici comment je crois qu'elle est faite :
D'abord elle est très-grande, beaucoup plus grande que toi, mon ami, et je ne sais pas comment tu peux la contenir; ensuite elle est très forte, beaucoup plus forte que toi, et j'ignore comment tu n'en es pas écrasé. Ce n'est pas tout. Oh ! non. Elle est extrêmement belle, mais belle de cette beauté indéfinissable et
mystérieusement toute-puissante qui n'est pas celle du Lys sur sa tige, mais celle du Lys au champ d'azur en l'Escu de France. Veuille ne pas rire. Quand on dit qu'une âme est belle, on ne s'entend pas toujours. Elle peut être très belle en soi et ne l'être pas au regard de l'Infini si elle ne suit pas le Mérite qui est sa loi, et je ne dis rien de plus, sinon que ton âme est très belle en soi. Et maintenant, et comme notre esprit n'a pas ici-bas sa mesure, je n'aurai plus rien à dire quand j'aurai ajouté à toutes ces choses que ton âme est ardente. C'est ce qu'en elle je préfère et c'est précisément pour cela peut-être que mon regard ne va pas plus loin. Me voici fixé en pleine incandescence, en pleine torche allumée au sommet de la montagne solitaire qu'environne le retentissement immortel des plus grandes choses. Tu es une Ame de feu. Rareté inouïe dans ce siècle I Rien ne me passe plus près du cœur. On ne peut que deviner qu'une âme est grande ; on ignore presque toujours si elle est forte et dans quelle mesure elle l'est ; quant à sa beauté intégrale et parfaite, c'est le spectacle de Dieu seul, qui la contemple des enfoncements de son Infini ; mais on reconnaît bientôt à l'embrasement et au flamboiement de son propre cœur, quand on s'approche du cœur brûlant et palpitant de certains hommes, l'intense flamme incendiaire qui les consume inextinguiblement. Ces hommes-là sont vulgaires quelquefois par toutes leurs autres facultés, mais qu'importe s'ils ont celle-là qui s'appelle la royale et toute puissante faculté de l'Amour.
Machiavel a écrit que le monde appartient aux esprits froids. C'est vrai dans un sens païen, et encore !!! Mais le monde chrétien a été fait par des hommes qui s'appellent des Apôtres sur lesquels et dans lesquel le FEU de Dieu était descendu et qui, un peu auparavant, existaient aussi peu que possible par la science et par les facultés.
Chez les hommes à tête puissante, l'Enthousiasme est une lampe ardente placée physiologiquement et psychologiquement au-dessous de la Pensée, comme sous un vase plein d'un liquide glacé, et qui la rêchaufte, la dilate, la subtilise sans jamais parvenir à la consumer. Chez les autres, elle monte perpendiculairement vers le ciel, sans obstacle d'aucune sorte et retombe en pluie d'étoiles sur la terre.
Ne te semble-t-il pas, cher ami, malgré ta foi, qu'il y a dans mon langage quelque chose de fantasmagorique et même d'un peu guindé ? On n'entend point parler d'âmes si souvent que cela. Je le sais et c'est précisément ma raison d'en parler si longtemps et si haut. Je connais la tienne depuis si longtemps ! Je l'ai vue, le mois dernier, si près de la mienne au jour de l'Assomption !
Mais je n'y tiens plus. Je veux te raconter, dussé-je te faire périr de langueur, l'étrange histoire de ton ami, en ce jour de paix et d'inoubliable joie.
La veille, tu t'en souviens, nous avions tous les deux ensemble contemplé cette étonnante et profonde image du Christ que possède notre grand abbé Puyol. Certes, j'ai déjà vu des œuvres de cette nature et
même de puissamment belles. Mais non pas belles de cette beauté-là. Le lendemain et les jours suivants, tu m'en as reparlé et tu ne peux l'avoir oubliée. Moi j'y pense encore et tellement que je vais essayer de la faire réapparaître aux yeux de ma Pensée dans l'intégrité possible du souvenir enchanté de mon cœur. Je vais faire comme si tu ne l'avais jamais vue.
C'est un Ecce Homo en buste, mais un buste très allongé. Le profond artiste espagnol a compris qu'il fallait toute la poitrine. C'est le Christ chez Pilate, dans son appareil terrible et grandiose de Roi de la Douleur ; c'est le Christ d'après la Flagellation, d'après le Couronnement, d'après les Soufflets, d'après les coups de poings et les crachats, d'après l'Interrogatoire. Tout est accompli, excepté le Crucifiement et la Mort. Rigoureusement, nous sommes déjà sauvés mille fois, puisque c'est l'Infini même qui palpite et qui saigne pour notre rançon, mais il faut, en quelque manière, que nous soyons sauvés infiniment. Comme le dit Tertullien, Jésus veut se rassasier de la volupté de souffrir pour nous. Il lui faut non seulement toute la Douleur possible, mais encore bien davantage, afin que la coupe trop pleine du sacrifice déborde sur le monde entier. Il lui faut l'inexprimable Crucifiement, et l'effroyable dislocation sur le bois très dur, et l'enfoncement des clous ébréchés, et l'incompréhensible Agonie des trois Heures, et la Station de la Vierge Mère de laquelle on peut dire que ses souffrances sur le Calvaire furent réellement les douleurs de l'enfantement dans lesquelles tous les
hommes naquirent de Marie. Ici, il n'y a plus de surface, tout est en profondeurs et en abîmes, mais en abîmes multipliés ouverts les uns dans les autres comme les cratères de l'Etna et qui sont aussi les cratères du Volcan de l'amour divin.
Dans toute cette Passion inénarrable et mystérieuse, rien ne me frappe plus que le couronnement. Il y a, dans le jardin de mon Père, un arbre singulier qui me le rappelle toujours. C'est un acacia originaire de l'Orient, dit-on. Il s'appelle triacanthe, à cause de ses triples épines. Ces épines-là sont afifreuses ; elles arrivent quelquefois à la longueur effroyable de trente centimètres, sont dures comme du fer, envenimées à leur extrémité et poussent dans tous les sens. Lorsque les branches mortes tombent par terre, elles se recourbent, les pointes en dedans, et forment exactement la couronne. J'en ai tressé moi-même une tout entière formée de plusieurs branches entrelacées, je l'ai suspendue au-dessus de mon crucifix et je ne puis la regarder sans épouvante. Je ne puis m'empêcher de croire que ce sont là les véritables épines qui couronnèrent le Christ et je me rappelle qu'il fut nécessaire de les enfoncer comme des clous, à coups de bâton, dans sa tête. Une grande sainte, la sœur Emmerich, raconte qu'elle a vu la Vierge après la Descente de Croix qui fut son sixième glaive, arracher, AVEC DES TENAILLES, ces épines de la tête morte de son Fils.
Je vis d'abord cela dans le buste de l'abbé Puyol. Le sang de chacun des trous de la tête est un ruisselet
sur la Face et sur la poitrine. Ce sang est le plus pur de la terre ; il est sorti, par la Vierge, de soixante générations de saints qu'il a fallu pour philtrer une Mère Immaculée au Sauveur du Monde. On dirait qu'il coule lentement sur cette chair sacrée et meurtrie dont il fait étonnamment ressortir la délicatesse et la blancheur un peu altérée de roses effeuillées par la tempête. L'artiste qui a créé cette chose divine n'a pas eu nos lâches tremblements de cœur et de main : appuyé à la colonne de marbre noir de la profonde Foi espagnole, il n'a pas reculé devant les horreurs transcendantes de la Passion ; il n'a pas eu peur de faire ruisseler le sang du Crucifié; il n'a pas eu cette crainte femelle née de nos petites dévotions de quatre sous. Sur ce corps plus beau que celui d'Endymion du paganisme pleuvent et s'acharnent les tortures sans nom, impuissantes à triompher de cet appétit surnaturel de tourments de cet Endymion de la Pénitence et de la Veille qui, de toutes les fleurs embaumées du Monde antique n'a gardé, pour le Monde nouveau, que le buisson dépouillé qui couronne sa tête sacrée. Je ne vois d'abord que le sang, le sang, ce Roi des choses humaines, comme il est le roi des mots: il coule sous ce nouveau buisson ardent qui cache un Dieu; il coule sur ces yeux, les seuls 3tux dignes de contempler l'Immaculée Conception, sur cette bouche miraculeuse qui fait lever les morts ; dans cette barbe tiraillée, infectée de crachats et chargée de caillots noirs ; sur cette poitrine enfin, redoutable tabernacle du Sacré-Cœur, objet, disent
les mystiques, de la dévotion suprême des derniers temps du monde.
Les yeux de ce Christ sont, à ce qu'il m'a semblé, en une sorte de faïence. Leur bleu profond est voilé d'un mobile rideau de pleurs. Ces pleurs, deux gouttes de lumière, ne coulent pas encore, mais on voit que les paupières en sont trop chargées et qu'elles ne pourront plus, tout à l'heure, les retenir. L'illusion est admirable. Ces yeux sont humides et vivants, non pas vivant du regard extérieur, mais du regard intérieur, bien autrement poignant et saisissant. Le Fils de Dieu n'a plus rien à voir sur la terre ; pas même Jean, pas même Marie. Marie va entrer dans le périhélie de sa Quatrième et de sa Cinquième Douleurs. Depuis la deuxième, les trois jours d'absence, elle est prodigieusement élevée en grâce et il ne lui est pas nécessaire d'être physiquement présente pour tout savoir et pour tout voir. Mais il faut néanmoins qu'elle soit partout et en particulier au Crucifiement, voici pourquoi :
Le Crucifiement ne peut être bien compris sans Marie parce que, sans elle, il n'est pas représenté fidèlement. Quel tableau que celui de la Grand'Messe de la Rédemption du Monde ofïerte par Jésus au Père Eternel pendant que des Anges sans nombre sont les auditeurs et les spectateurs ! Quand l'hostie est élevée, toute la nature inanimée tremble de terreur et d'adoration. La terre se couvre de ténèbres : ce qu'on doit reconnaître dans tous les siècles comme une marque de la présence de Jésus. Mais quel est le rôle de Marie ? Son cœur est le vivant autel de pierre sur
lequel le sacrifice est offert. 11 est le servant, ce cœur brisé dont les palpitations sont les réponses de la liturgie ; c'est le thuribulum dans lequel la Foi, l'Espérance, la Charité, l'Adoration du Monde brûlent comme l'encens devant l'Agneau immolé qui efface les péchés du monde ; et enfin le même cœur immaculé est le chœur, le chœur plus qu'angélique de cette messe redoutable ; le silence des souffrances admirables de Marie ne chantait-il pas, en effet, des cantiques secrets et ineffables dans l'oreille ravie de l'hostie sanglante ?
La Mater dolorosa placée à la droite de VEcce Homo dont je parle exprime cela supérieurement. Mais je n'ai pas entrepris de t'en parler aussi. Et d'ailleurs le sanglant Jésus absorbe tout.
Le nez est long et fin comme il arrive d'ordinaire chez les hommes de très grande race. Les narines ouvertes et mobiles de l'héroïsme aspirent fortement la Douleur ambiante et, pour ainsi parler, atmosphérique, et se déploient au-dessus d'une bouche divinement correcte à peine assez entr'ouverte pour que le dernier soupir de l'Agneau s'en aille au ciel, et non pas, assez néanmoins pour qu'une plainte de la terre s'en puisse échapper. Les dents, à peine plus blanches que la pâleur même, éclairent un peu la cendre rose des lèvres lavées au mystérieux torrent de Cédron. Les dents supérieures seules s'aperçoivent. Rien n'est plus noble. Les physiologistes qui ne sont que cela n'y comprendraient rien. Notre-Seigneur n'a pas eu le tétanos, pas même au crucifiement, et cependant
à VEcce Homo, il y avait déjà eu environ quatorze heures de tortures. 11 ne Teut pas même dans son âme à Gethsémani. Passible, mais tranquille, Jésus boit les tourments comme la terre qui devient féconde en buvant la sueur de l'homme.
Enfin la poitrine. Large à vider tous les carquois de la Haine, de l'Ingratitude et du Mépris ! Blanche et nue comme un steppe arrosé par des fleuves de sang ! Le Sacré-Cœur est là, pôle brûlant de l'Amour, où viennent se réunir tous les méridiens de la vertu. Ce sein se soulève un peu par-dessus ce cœur de Dieu trop plein des misères de l'homme, il se meut légèrement par l'effet de ce battement doux et formidable. Il y a des yeux qui ont vu cela !!!...
L'étonnant sculpteur a voulu faire aussi les mains et il les a faites comme tout le reste. Ce sont les plus belles mains de la terre, les mains de l'Homme-Dieu, le premier gentilhomme du monde, ces mains si belles, qu'on aurait pu attacher seulement, mais qu'il fallut percer pour les faire plus belles encore, comme si elles eussent été deux cœurs.
Telle est, dans mon souvenir, cette œuvre inouïe. Un seul homme pourrait la raconter. C'est notre grand et adoré d'Aurevilly dont je me suis efforcé de parler la langue. Je n'ai comme lui, en matière de peinture, de sculpture et de musique, que des sensations. Mais tu peux croire qu'elles sont profondes. Le reste, la finesse du connaisseur, ne m'est absolument rien.
Je me suis présenté à Dieu avec toi, cher ami, l'âme
toute pleine des grandes choses, dont je viens de balbutier quelques mots vides et glacés. Et comme c'était le grand jour de l'Assomption et que pour la première fois nous allions communier ensemble, il me fut donné une joie suprême que je renonce à te décrire. La face sanglante du Christ devint sans même que je Le voulusse, l'objet de ma méditation. Elle m'apparut positivement, non pas comme ton cœur pourrait le croire, d'une manière complète et surnaturelle, mais je la vis intérieurement, par un effort très réel de ma volonté surnaturellement appliquée à la considération des souffrances gigantesques de Notre-Seigneur Jésus-Christ. La Sainte Vierge laissa tomber une de ses larmes sur mon cœur et je me sentis, pour la première fois, extraordinairement purifié et fortifié. Tu fus, en ce jour, mon tendre ami Georges, l'objet unique de mes impuissantes prières, et j'emportai du pied de l'autel où nous avions reçu le même Dieu, une espèce d'assurance que mon départ n'aurait pas le pouvoir d'anéantir les mâles et saintes résolutions qui venaient de descendre en toi.
J'ai fini. M'écriras-tu ? M'apprendras-tu comment tu te portes de toutes manières ? Si ton congé sera renouvelé ? etc. Non, tu ne m'écriras pas. C'est évident. Cela me paraîtra dur, mais enfin j'avalerai cela avec le reste. Je continuerai à me donner un mal atroce pour t'écrire des lettres de huit pages, et quelles pages I sans aucun espoir fondé de recevoir la moindre réponse. Cependant, si, par miracle, tu voulais bien m'écrire, tu me donnerais des nouvelles de Victor à
qui je n'ai pas encore écrit. C'est honteux, c'est abominable, mais enfin je lui écrirai et toi, tu ne m'écriras pas. J'ai l'air de rire en te disant cela et cependant l'espèce de certitude où je suis de ne rien recevoir de toi me donne envie de pleurer. J'adresse cette espèce de lettre chez Victor parce que j'ignore s'il est bon que je t'écrive chez ton père.
Je vous serre l'un et l'autre, dans mes bras, sans miséricorde.
Léon Bloy.
Embrasse pour moi Mme L..., Je le VEUX.
Nota bene. — Mon adresse est à Fénetrau, faubourg Saint-Georges, Périgueux.