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LETTRE IX

Périgueux, 25 avril 1873.

MON cher ami, je sens bien que maintenant j'ai perdu pour toujours le droit de te faire des reproches. Ma négligence est encore plus coupable que la tienne n'était désolante. Vraiment ! on pourrait croire que nous sommes les plus grands ennemis de la terre, tellement nous sommes ingénieux à nous tourmenter l'un l'autre. Mais quels amis nous devons être, ô mon Georges bien-aimé, pour avoir jusqu'à ce jour si cruellement, si parfaitement réussi! Hélas! de toutes les créatures humaines, vivant dans le monde, combien peu ont l'âme assez profonde pour savoir à quel point la douleur spiritualise les affections ! Les âmes vulgaires pensent que la tendresse du cœur, cet inestimable trésor de la vie, est comme une monnaie qui ne se frappe que dans des palais enchantés à l'efifigie rayonnante de la magnificence et du bonheur. Je ne

connais pas de pensée fausse qui soit aussi parfaitement bête que celle-là. C'est précisément le contraire qui est vrai. Il faudrait écrire un livre de génie pour démontrer cette vérité, pourtant si vulgaire, qu'il faut avoir souffert pour être capable d'amour.

L'amour est un acte de la volonté, mais la douleur est toujours une révélation antérieure à cet acte même parce que l'homme a des eîi droits de son pauvre cœur qui n existent pas encore et où la douleur entre afin qu'ils soient. C'est pour cela que le martyre, c'està-dire l'acceptation complète de toute la douleur possible, précipite en un instant l'âme dans l'amour parfait sans passer même par l'imitation laborieuse de la pénitence. Nous avons tous vu cela dans l'histoire des saints et nous l'avons plus ou moins compris. Mais il paraît évident que Dieu ici ne fait pas tout d'une manière surnaturelle et que ce sont là les lois mêmes de l'être humain. Oh ! mon Dieu ! que de grandes cho-

ses on pourrait dire sur la douleur envisagée métaphysiquement. Pour moi je ne cesse d'y penser et plus je considère cette grande et inflexible nécessité de nos cœurs que l'homme rencontre partout « statue muette et en larmes toujours devant lui » plus je la trouve belle, bienfaisante, sainte et divine. Elle est cette clef de diamant avec laquelle je suis entré dans mon propre cœur ; elle est ce saint voile empreint de la Face sanglante de notre très doux Sauveur crucifié. On sait que les étoiles sont toujours à la même place dans le ciel, mais selon les états différents de l'atmosphère, elles semblent beaucoup plus éloignées qu'à d'autres moments ou bien elles paraissent beaucoup plus rapprochées et ressemblent à des larmes de lumière prêtes à tomber sur la terre. Il en est ainsi de Dieu. La joie le fait paraître éloigné tandis que l'affliction le rapproche et le fait comme habiter en nous. Lorsque les afflictions surviennent, nous sentons instinctivement leur liaison avec les grâces qui les ont précédées, de même que les tentations ont souvent en elles quelque chose qui nous rappelle les victoires passées. Elles arrivent l'une après l'autre frappant des coups répétés sur nos pauvres cœurs d'un air si modeste et si céleste à la fois que sous leur déguisement transparent, il est aisé de reconnaître des anges... Un cœur sans afflictions est comme un monde sans révélation ; il ne voit Dieu qu'à la faible lueur du crépuscule. Nos cœurs sont remplis d'anges quand ils sont pleins d'afflictions.

Je me rappelle en ce moment avoir lu dans le père

Faber un admirable mot qui, d'ailleurs, a été cité partout. (( Sur le Calvaire, des milliers d'âmes dans les bras de Marie, ont découvert combien il était bon d'avoir le cœur brisé, car la déchirure de leur cœur leur faisait voir Dieu. » Sainte Douleur je te bénis et je t'appelle comme une libératrice, comme une mère forte et attentive et je ne veux pas que les créatures m'éloignent et me consolent de toi! Je sais d'ailleurs qu'il y a une véritable consolation profondément cachée, il est vrai et cependant à notre portée, dans ce renoncement à toute consolation humaine. C'est dans les ténèbres de la nature que nous trouvons réellement le voisinage de Jésus. C'est lorsque les créatures chéries sont absentes, ô mon tendre ami, que nous sommes soutenus dans l'embrassement sensible du Créateur. Les créatures apportent l'obscurité avec elles partout 011 elles s'introduisent. Par la tendresse qu'elles nous inspirent elles nous gênent, interceptent les grâces, cachent Dieu, nous privent des consolations spirituelles, nous rendent languissants et irritables. Elles remplissent tellement nos sens extérieurs que nos sens intérieurs sont incapables d'agir. Nous désirons souvent que notre vie soit plus divine. Mais elle l'est en réalité plus que nous le croyons. C'est la Douleur qui nous révèle cela. La douleur nous enferme dans la Volonté de Dieu comme dans une tombe ; elle nous environne comme le linceul d'une nuit profonde ; elle resserre graduellement notre horizon et le vaste univers se rétrécit pour nous. Il se rétrécit encore : d'abord, un objet disparaît, puis un

autre ; nous devenons de moins en moins distraits. Notre vie intérieure est mieux éveillée. Notre âme devient forte. Et maintenant nous voici sur le Calvaire... La ligne de l'obscurité a touché Jérusalem elle-même. Les consolations mêmes de la Cité spirituelle ont disparu. C'est à peine si les casques des soldats jettent un dernier reflet sur le fond obscur. La

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verdure de la montagne devient noire. Pendant un instant nous sommes aveuglés... Ensuite, par degrés, la blanche figure de Jésus se détache au milieu de l'obscurité profonde. Son sang coule chaud sur nos mains quand nous saisissons la Croix, car ce n'est pas une apparition: c'est la Vie. Nous sommes avec Dieu, notre Créateur, notre Sauveur. Il est tout à nous, // est tel que nous Va fait réloignement des créatures. Il était toujours là, toujours le même dans nos âmes,

seulement il était éclipsé par le faux éclat des créatures. Il paraît enfin, dans la nuit, comme les étoiles. La lune blanche du midi ne nous séduit pas par sa beauté. C'est seulement dans la nuit qu'elle nous charme. De même c'est l'obscurité d'un Calvaire spirituel qui répand sur nos âmes la douce clarté de notre admirable Sauveur.

Je connais beaucoup une âme qui a souffert longtemps et cruellement de diverses manières. Cette âme s'est imaginée un jour que l'amour des créatures pourrait la consoler. Mais elle ne voyait pas que son cœur avait acquis une sensibilité, une délicatesse si exquise que la moindre affection était désormais capable de le pénétrer et de le transpercer entièrement. Elle ne voyait pas cela et elle a jeté son cœur dans ce gouffre. Aujourd'hui, elle travaille à le reconquérir et Dieu, Dieu seul, voit et connaît ce tourment. Ce Cœur blessé saigne dans la main du Père céleste. Celui-ci le consolera. Nul autre ne le pourrait faire !

Aussi n'y a-t-il absolument aucune disposition de l'âme, aucun don, aucune grâce pour supporter le malheur qui puissent être comparés à la simplicité. La simplicité amène à la suite la droiture du cœur et des yeux. Il est dans la nature de la simplicité d'être trop maîtresse d'elle-même pour être prise à l'improviste par ces tentations subtiles qui nous assaillent dans l'affliction et qui, sous prétexte de prudence ou d'un bien plus grand, nous détournent artifîcieusement de Dieu pour nous faire reposer sur des créatures. La simplicité est entourée d'un cercle de lumière,

même dans les ténèbres, comme la lune qui brille à travers un brouillard. S'il n'y a pas alors assez de lumière pour guider la marche, il y en a du moins assez pour garantir contre les surprises.

Je ne finirais pas si je voulais décrire les merveilleux effets de la Douleur sur les facultés de l'homme et sur son cœur ; elle est rauxiliaire de la création. Cela est le sommet de la métaphysique. Mais comment n'en parlerions-nous pas! Elle nous a si bien mêlés l'un à l'autre. Je t'ai connu dans la Douleur, nous avons vécu, nous nous sommes aimés dans l'affliction et nous allons bientôt nous retrouver dans les pleurs. Cela prouve tout simplement que Dieu nous aime beaucoup. Et j'en suis tellement persuadé que je m'attends à quelque chose d'encore plus exquis en fait de tourments, d'incomparablement plus profond dans l'ordre de la douleur, avant longtemps. Dieu a commencé par nous donner toute notre charge, et nous finirons par reconnaître, quand nous ne serons plus des enfants que c'était, en somme, bien peu de chose; mais à mesure que nous deviendrons plus forts, cette charge augmentera, cela est certain, et nous devrions nous en réjouir. Je dis qu'elle augmentera et il n'est pas nécessaire de l'entendre d'une manière spirituelle : elle augmentera tout simplement, tout naturellement en nous avec la faculté de souffrir et cette faculté-là nous n'en sommes dépourvus ni l'un ni l'autre, je t'en réponds. En effet, il ne nous arrive presque jamais, soit dans la douleur, soit dans la joie, d'embrasser tout le présent simultanément. En tout ce qui

nous arrive, ce qui est implicite dépasse toujours ce qui est exprimé. C'est ce que nous voulons dire quand nous parlons d'une douleur croissante. Ce n'est pas la Douleur qui croît, c'est l'appréciation que nous en faisons et ce progrès tient à l'imperfection de nos esprits. De là vient que nous paraissons souvent plus héroïques que nous ne le sommes réellement. Nous ne portons de notre fardeau que ce que nous en voyons et nous n'en voyons qu'une portion. Notre Père céleste le fait descendre sur nous graduellement en partageant le poids entre sa propre main et nos épaules jusqu'à ce que l'habitude nous rende capables de supporter la pression entière sans être écrasés... Nous ne pouvons jamais aller aussi vite que le présent par l'intelligence ou par le sentiment. C'est ainsi que les douleurs sont pour la plupart moins pénibles à supporter qu'elles ne le semblent ; car nous les supportons par degrés, presque à notre insu. Sais-tu pourquoi Jésus- Christ a tant souffert ? Je vais essayer de t'en donner en deux mots une idée inouïe. C'est parce que dans son âme, tout le temps de sa vie, il y eut une identité parfaite du présent, du passé et de l'avenir. Cela est particulièrement frappant à l'agonie du Jardin des Oliviers. Mais cette pensée est un goufifre...

O mon ami, mon pauvre ami Georges, je prévois de telles choses dans l'avenir, que je voudrais te faire bien comprendre la nécessité chrétienne de soufïrir. Accepter le présent, ce n'est rien, mais accepter l'avenir! Dans la plupart des cas, les afflictions prévues sanctifient plus que celles qui ne le sont pas. Cou-

verte d'ombre, la vie devient plus douce, elle devient plus céleste pendant l'éclipsé de la terre. L'affliction prévue s'accorde mieux avec les lois ordinaires de la Grâce ; c'est un procédé moins périlleux que ces terribles surprises qui fait les saints comme se fait la monnaie par un seul coup violent, par une seule et dure pression quand le métal sort du feu. Qu'ils sont heureux et puissent-ils voir leur bonheur ceux qu'une affliction visible attend toujours à quelque distance en avant sur leur route ! C'est ainsi que le chemin a été préparé pour la grande majorité des prédestinés. Avant de poursuivre je viens de relire ta lettre encore une fois. Elle est singulièrement amère et éloquente et elle m'a si profondément affligé et troublé que j'ai cru qu'il ne me serait pas possible d'y répondre. C'est pour cela que j'ai si longtemps et si lâchement différé. Ce qui m'a surtout navré, tu viens de le voir, c'est cette confiance en moi, cette croyance que j'ai ce qu'il te faut dans le creux de ma main, qu'il me suffirait de l'ouvrir pour te consoler. Pauvre âme affligée ! quelle erreur est la tienne ! Tu penses que j'ai assez de pénétration et assez de cœur pour te donner autre chose que ces imbécillités désolantes si libéralement prodiguées par les donneurs d'avis en général : (( ayez du courage, prenez patience, etc., etc. » Le cœur se soulève rien que de penser à ces consolateurs idiots pour lesquels La Rochefoucauld disait — qu'on a toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui. — En fait de courage et de patience on a ce qu'on a et on prend ce qu'on peut. Il y a de

malheureuses âmes au martyre qui n'ont pas Tair d'être très résignées et qui sont cependant sublimes devant Dieu, tout simplement parce qu'elles ne se laissent pas tomber dans le désespoir. En général, la vie est insupportable. Voilà la vérité et le sérieux des choses. Si je ne faisais pas la Communion très souvent, je t'assure que je mourrais de dégoût. D'ailleurs, il y a un mot de M. de Saint-Bonnet, mot terrible pour ceux qui ne sont pas chrétiens : « L'espoir », dit-il, « est « pour s'évanouir, l'illusion pour disparaître, la jeu- <( nesse pour se flétrir. Aimes-tu ? un cœur te sera re- « fusé. Es-tu aimé ? Ceux qui t'aimaient ne sont plus. (( Tout grand soupir est ignoré, la vraie larme n'est jamais vue, LE CŒUR, LE CŒUR EST TOUJOURS SEUL. ))

J'essaierai cependant de quelques avis. Tu m'avoues que ce qui t'éloigne le plus de la Confession c'est l'extrême médiocrité de tant de prêtres. C'est-àdire, que tu voudrais que Dieu gouvernât son Eglise par des moyens humains, mais passons. Tu voudrais que le prêtre fût un profond moraliste. Mais, malheureux enfant, il est dix mille fois mieux que cela, puisqu'il est prêtre de Jésus-Christ. Tu dis encore que tu voudrais une pénitence proportionnée à la faute. Ce dernier mot, soufîfre que je te le dise, n'est que du bavardage sentimental. Sainte Catherine de Gênes tombait en défaillance quand il plaisait à Dieu de lui montrer en vision l'horreur d'un seul péché véniel.

Tu voudrais être jugé, toi! Mais tu me fais peur! Pourrions-nous vivre si Dieu nous montrait à nousmêmes tels que nous sommes. Il FAUT QUE NOUS

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