CB
\ '\liy ^ ''^M
"^'"ilj
lever. Tu te laisses dévorer en gémissant, et tu ne te défends pas. — Ah! que c'est peu noble, et comme je connais bien cet état ! Si tu trouves inexact un seul mot de ce que je viens de te dire, c'est que tu n'as pas la plus vague notion de ce qui se passe en toi. — Mon Dieu ! combien de fois te l'ai-je dit ! une seule démarche, une seule minute d'intrépidité suffit souvent pour relever toute une partie de notre ânle, pour assurer toute une partie de notre vie.
Je me suis présenté un certain jour avec confiance chez notre grand ami Barbey et tu sais ce que cet instant d'action nous a rapporté à l'un et à l'autre.
Quel conseil veux-tu que je te donne ? Je suis navré jusqu'au fond du cœur quand je pense à toi.
Lorsque tu es venu me voir, lorsque tu as passé avec moi à la campagne ces deux jours bienheureux qui restent en traits de lumière dans ma mémoire et dans mon cœur, tu m'enviais ma douce solitude et tu gémissais de n'avoir rien de semblable pour l'apaisement de ton pauvre cœur blessé et déchiré à toutes les grossièretés, à toutes les épines de ton genre de vie. Hélas ! pauvre Georges, je n'en ai pas joui longtemps après ton départ. L'hiver et les journées courtes advenant, mes parents eussent trouvé inouï et détestable que je continuasse à vivre seul à la campagne. J'ai dû y renoncer complètement peu de jours après ton départ. Alors a commencé pour moi une série uniformément douloureuse de jours d'angoisses, de luttes et de dégoûts. Au mois de janvier dernier j'écrivais à Victor et je lui racontais mes peines. Tu sais que je conserve une copie de toutes mes lettres. Je recopie donc pour toi ces quelques lignes désolées :
« Ici, je suis seul. Je ne trouve même pas auprès de ma bonne mère les consolations que j'avais espérées. — Je suis en guerre avec mon père qui ne cache que très imparfaitement, sous une apparente douceur, l'effroyable haine que lui inspirent mes doctrines que je renferme cependant bien en moi et auxquelles tu sais
bien qu'il ne m'appartient pas de renoncer. Je suis réduit à tout caclier: mes actions et mes pensées. Mais j'ai beau faire, mon père voit très clairement ce qui se passe en moi et il ne peut se résigner. Et cependant il m'aime de toutes ses forces. Mais il me croit sur la pente la plus funeste et il ne voit pas que sans ce sentiment chrétien qu'il condamne, je ne serais pas resté auprès de lui, que je n'aurais pas accepté une vie épouvantable et qui, je le sens bien, finira par compromettre gravement ma santé. De quelque côté que je tourne ma pensée, je, ne rencontre que des épines et des douleurs : Ma mère infirme, mon père épuisé et à tout instant menacé ; ma pauvre vieille tante, l'âme de la maison, exténuée et se traînant par un miracle d'énergie ; mon petit frère insolent et paresseux, contenu à grand'peine par moi qui me trouve ainsi condamné à ne pas le perdre un seul instant de vue ; l'absence presque complète de relations agréables et de temps pour les cultiver ; le silence presque absolu de mes amis qui ne m'écrivent pas ; l'impossibilité d'étudier ce que j'aime sous l'œil jaloux de mon père qui veut tout savoir. Enfin la pauvreté, une grande pauvreté que je ne puis soulager faute de place dans ce trou de Périgueux. C'est à peine si j'arrive à gagner quelques sous en m'exténuant de corps et d'âme pour des avoués. Voilà ma vie. Si je t'ai causé quelque peine, mon bon Victor, j'en suis puni, car je suis bien malheureux. Quelquefois, je suis ivre de douleur, je prends ma tête à deux mains et je prie le Dieu mort sur la croix de me venir en aide afin que je ne suc-
combe pas au désespoir. — J'ai beaucoup soufifert à Paris, mais du moins, tu étais là pour me consoler et Georges aussi. De plus je n'étais pas condamné à entendre continuellement autour de moi des cris et des gémissements. Je pouvais m' isoler. J'avais ma chambre à moi. Je faisais deux parts de ma vie: l'une pour le pauvre monde de douleurs, l'autre pour mon âme,
la nuit au milieu de mes chers livres. Mais ici, ce n'est plus possible. Il faut souffrir du matin au soir et le courage me manque. Si cette lutte se prolonge je vois très-bien que je succomberai. »
J'ai copié cette lettre, mon bien cher Georges, afin de te montrer le très exact rapport qu'il y a dans l'état de nos deux âmes. Ma souffrance ressemble absolument à la tienne et, en g é n é rai, elle est suppo rtée de la même maniè-
re. Cependant, souffre que je te le dise : il y a une légère aggravation de mon côté. Je dis légère pour ne pas trop te scandaliser. Tu vas en juger. Toi, tu as le droit de mépriser ceux qui te font souffrir. Moi, j'ai le devoir et la volonté d'aimer ceux par qui je souffre, et même ce devoir est d'autant plus rigoureux que j'ai de grands torts à réparer et à me faire pardonner. Je me suis demandé vingt fois si réellement il ne me serait pas possible de quitter Périgueux. Mais non! c'est bien réellement impossible. J'ai pris devant Dieu l'engagement de donner ma vie à l'âme de mon jeune frère jusqu'à ce qu'il puisse se passer de moi ou jusqu'à ce que Dieu me prenant en pitié me donne un moyen de le confier à quelqu'autre moi-même. Jusque-là je serai cloué à Périgueux, inexorablement. Ce que je me suis trouvé contraint d'accepter ainsi, par la volonté de Dieu, est tel, que si c'était le résultat d'un pur et délibéré mouvement de ma volonté, ce serait un sublime sacrifice. Enfin, mon ami, j'ai tellement souffert dans ces deux derniers mois surtout que mes parents qui voient les effets, sans pénétrer absolument les causes profondes, ont très sérieusement tremblé pour ma raison et pour ma vie. Aujourd'hui je vais mieux. Dieu merci, et même je vais très bien, le démon de la mélancolie s'est éloigné et j'ai pris d'excellentes mesures pour le tenir désormais à distance. Il ny a en effet qu'un seul moyen efficace et j'ai le bonheur de le connaître. Mais j'arrive ainsi tout naturellement à l'objet principal de ma lettre.
Si tu es encore aujourd'hui dans le même état d'âme qu'à Tépoque de ta dernière lettre il me parait prouvé que tu ne feras pas tes Pâques. Or tu sais ou tu ne sais pas, mais tu dois savoir que le mépris ou le refus d'exécuter le 4' commandement de l'Eglise est un aussi grand crime que le parricide. Du moins c'est un crime qui foudroie et qui écrase l'âme tout aussi sûrement. Le chrétien, le croyant qui ne fait pas ses Pâques est un véritable apostat. Eh bien ! mon ami, si l'affreuse mélancolie t'a laissé encore un peu de cœur chrétien, fais ton devoir. Je t'en conjure, au nom du ciel, au nom de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, au nom de ton salut éternel, au nom de l'amitié que tu as pour moi, fais ton devoir, ne laisse pas passer le temps pascal sans te réconcilier humblement, noblement et virilement avec le Seigneur ton Dieu. Ou plutôt, viens passer le jour de Pâques auprès de moi. Viens, si tu le peux, je t'en supplie. Nous ferons ensemble la sainte communion l'un pour l'autre, et tu resteras deux ou trois jours ou davantage, si c'est possible. Je te ferai voir les beaux, les sublimes livres que \[. Blanc de Saint-Bonnet m'a envoyés, je te ferai lire les longues lettres paternelles que cet homme admirable m'a fait l'honneur de m'écrire. Enfin, mon ami, ta présence me fortifiera.
Hélas ! Hélas ! j'ai l'âme navrée et déchirée en achevant cette lettre. Je suis presque sûr que tu ne me répondras même pas, que tu ne feras rien de ce que je te conjure de faire. Cependant, si je pouvais obtenir la guérison de ton cœur malade au prix même
d'une bonne portion des battements du mien, avec quelle joie ne le ferais-je pas ! Pauvre Georges, tu ne sais pas combien je t'aime.
M. d'Aurevilly a repris le cours de ses critiques. Il vient de faire son apparition au Figaro. Je vais immédiatement écrire à Victor de m'envoyer régulièrement les numéros. En attendant j'ai pu m'en procurer un que je te ferai lire quand tu viendras. Il est très probable, surtout maintenant que tu es sous-officier, que tu auras facilement l'occasion de lire le Figaro qui traîne malheureusement partout, comme tu sais. Je te le recommande. M. d'Aurevilly rêvait depuis longtemps ce porte-voix-là. Nous pouvons nous attendre à de belles choses de lui, étant donné surtout la tournure trois fois sombre que vont prendre d'ici à très peu de jours les affaires de notre pauvre France.
Je viens de commencer l'emménagement de mes livres à Fénetrau. Les beaux jours reviennent. Je t'y attendrai.
Je t'embrasse.
Léon Bloy.