SOYONS DEVENUS IMMORTELS AVANT QUE L'HEURE DE
NOTRE JUGEMENT ARRIVE. Qu'il t'en souvienne, cela est le triple fond de la doctrine. Enfin tu me dis qu'il entre peut-être de l'orgueil dans ton appréciation. Certes ! tu peux le croire. Il y entre surtout beaucoup d'ignorance. La confession, pour des âmes aussi nobles que la tienne, ne doit pas se discuter même dans la pratique. Il faut laisser cela aux goujats. Ce qu'il y a ici de particulièrement inouï c'est l'infirmité même de l'instrument. Si un prêtre était totalement imbécile, il ne me paraîtrait que plus sublime. Je penserais que le Fils de Dieu, la Sagesse du Tout-Puissant et le Dieu des sciences, escorté de neuf cent millions d'esprits célestes, descend tous les jours du haut des cieux à la voix de cette pauvre créature et je resterais comme écrasé d'admiration et de Foi — tu oublies trop que la Confession est un commandement. Je n'ai que deux choses à te dire et puissent-elles arriver jusqu'à ton cœur.
Premièrement. Il n'y a pas d'exemple qu'une âme repentante n'ait pas fini par trouver la direction qu'il lui fallait. Dieu ne permet jamais qu'une aussi sainte inquiétude demeure stérile. Secondement. Il y a trois personnes dans la Confession : Jésus-Christ, le confesseur et le pénitent. C'est une image absolument exacte et profonde de la sainte Trinité. (Si j'avais le temps j'essaierais de te développer cette idée qui est prodigieuse.) Ces trois personnes concourent à une action identique, mais elles sont parfaitement distinctes les unes des autres, et chacune d'elles a son action pro-
pre. Notre-Seigneur Jésus-Christ et le confesseur ne font pas tout. 11 faut que toi, le Pénitent, tu essaies de voler un peu de tes propres ailes. Dieu a donné la liberté à l'âme de l'homme. C'est pour qu'il en use. Il faut beaucoup lire les livres capables de te donner de l'admiration pour Dieu, de te provoquer à l'amour. Tu as de l'imagination, eh bien! lis les livres éloquents : les sermons et les méditations de Bossuet, les lettres spirituelles de Fénelon, l'amour de Dieu de saint François de Sales, le Père Faber, ce Shakespeare deuxième de l'Angleterre. Prie beaucoup et confesse-toi par obéissance. Communie par obéissance. Tu le feras bientôt par amour.
J'ai fini maintenant. Que pourrais-je te dire de plus ? J'ai mis mon cœur dans cette lettre. Si quelquesunes des choses que tu y trouveras te paraissent dures et te font de la peine, pardonne-moi, je t'en conjure. Je viens de faire tout ce que je pouvais. Dans quelques jours je te serrerai dans mes bras. Je serai à Paris, samedi prochain, 3 mai, à trois heures de l'aprèsmidi. Ce jour-là est la fête de l'Invention de la sainte Croix, c'est-à-dire la Commémoration du jour où sainte Hélène, mère de Constantin, retrouva la Croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem, cette relique plus précieuse que tous les mondes dont la seule vue fit expirer d'amour un saint qui était allé la voir. Je n'ai pas choisi le jour de mon arrivée à Paris et je trouve cette rencontre bien remarquable. Je vais à Paris, pour y rester et sans aucun projet. C'est assez te dire que je trouverai la Croix, moi aussi. J'y
vais aussi pauvre que lorsque je l'ai quitté, mais peutêtre avec un peu plus de courage et de confiance en Dieu qui, je l'espère, me fortifiera. Je t'expliquerai à loisir comment un plus long séjour ici m'est devenu impossible. Mais quelle chose étrange! J'ai beaucoup souffert à Périgueux, j'ai beaucoup désiré de le quitter et voici qu'au moment de partir, je sens que mon cœur se brise. La joie de vous revoir, mes bons et fidèles amis, cette joie que j'aurais jugée capable de me consoler de tout, n'adoucit en aucune manière l'amertume affreuse et inexplicable de ce départ. J'avais déjà pris racine. Hélas ! que je suis admirablement organisé pour n'être jamais heureux dans le monde I Hasta la vista. Je vais écrire à Victor et je voudrais, comme disait mon admirable et sainte Eugénie de Guérin, avoir les bras assez longs pour vous embrasser tous les deux en quelque lieu que vous fussiez.
Léon-Marie Bloy.
Désolation ! Je viens de recevoir une lettre de Mme Bodin qui m'apprend que tu quittes Paris le i**" mai. Vraiment je ne suis pas heureux avec toi. Impossible d'avancer d'un seul jour mon départ. Il est vrai que tu ne vas qu'aux eaux et qu'ensuite tu retourneras à Paris. Si tu pouvais trouver la force de m'écrira immédiatement quelques mots, je verrais ce qu'il est possible de faire.