LETTRE XI
1873, Dimanche 6 juillet,
fête du Précieux Sang.
Tu le vois, mon cher Georges, c'est toujours la même détestable histoire. Toujours des lettres qui ne viennent pas et toujours des amis qui les attendent. Il deviendra nécessaire que le cœur s'y accoutume et il faudra, je ne le vois que trop, dans un temps donné se chérir en silence. Mais enfin ce temps n'est point encore venu et comme tu vois je finis par t'écrire, au lieu de finir par ne pas t'écrire comme cela pourrait fort bien arriver si ce temps était venu. Et que de choses à te dire, ô mon pauvre Georges I D'abord tes lettres très belles et très tendres auxquelles il faut que je réponde d'une façon qui ne soit point vulgaire. Ensuite toutes les choses qui me sont arrivées, lesquelles, il est vrai, n'ont d'intérêt que pour un cœur d'ami comme le tien.
Voyons d'abord tes lettres. Tu me reproches tout
naturellement de ne pas t'écrire et tu as l'air de dire ou plutôt tu dis assez nettement que ma continuelle préoccupation est de t'écrire des lettres qui soient des chefs-d'œuvre et que les chefs-d'œuvre sortant généralement fort peu, c'est la raison de la rareté extrême de mes lettres. Eh bien ! après ! quand cela serait ! Tu ajoutes que tu as de moi a une ou deux admirables lettres écrites évidemment sans grande préoccupation littéraire qui, même, peut-être ne t'ont donné aucune peine, etc. ». Ah! tu crois cela, toi! tu penses qu'il est en mon pouvoir d'écrire sans aucune peine une chose quelconque. Cher ami, c'est une erreur extrême, une erreur politique. Si j'avais un bottier et qu'il me fallût par lettre lui réclamer des sous-pieds commandés depuis dix-huit mois, j'aurais autant de mal que s'il s'agissait de faire l'éloge historique de Félix Pyat, par exemple, ou de t'écrire sur la Providence. J'écris peu parce que écrire est pour moi un supplice affreux. Je me suis vu ayant à écrire de simples lettres d'affaires ne pouvoir positivement pas et rouler de fatigue dans une espèce d'accablement intellectuel assez semblable à l'idiotie. Cette impuissance ne doit pas toujours durer, je le sais. Elle cessera quand mon esprit aura fini sa croissance. Mais cela peut durer encore quelque temps.
Je relève tes expressions parce que si elles étaient strictement exactes, il pourrait être entendu que je t'écris beaucoup plus pour moi, que pour toi. Certes je ne suis pas encore assez avancé dans la lumière de Dieu pour voir clair dans cet odieux cloaque que
Ton est convenu d'appeler mon cœur. Mais j'espère que cela ne s'y trouve pas. Pauvre Georges, je t'aime beaucoup plus que je ne m'aime moi-même, car je me fais horreur et tu ne me fais pas horreur, je n'ai pas de confiance en moi et j'ai confiance en toi. Tu as presque raison de dire que tu me dois tout, car je t'ai senti et je te sens tous les jours sortir de moi. J'avais même rêvé de transporter ma vie en toi, de me contempler et de me purifier en toi comme font certaines mères coupables qui élèvent saintement leurs filles, afin d'en faire une beauté, une vertu, un rayonnement dans leur âme obscure, un bouclier contre la justice de Dieu. J'avais rêvé de te servir de marchepied après que tu serais tout à fait sorti de moi. Mais Dieu qui sans cesse nous sépare veut sans doute autre chose.
Voici maintenant quelle est ma position et quelles sont les choses merveilleuses que je t'ai promises.
Lundi, 7.
Eh bien ! non ! ce n'est pas possible. Tu vas crier au mensonge, à la paresse, à tout ce que tu voudras. Mais je nai pas le temps. Tu n'as pas d'idée de ma vie, et pour te donner cette idée-là il faudrait précisément une longue lettre passablement étudiée, car je me trouve en présence d'une complexité de mystère qui ne permet pas que je me comprenne facilement moi-même. Nous en parlerons tête à tête et cœur à
cœur à ton prochain retour. Qu'il te suffise de savoir pour le moment que je suis entré de plain-pied dans la vie surnaturelle. Cela de la manière la plus soudaine et la plus miraculeuse. Je suis relativement heureux pour la première fois de ma vie. Lorsque tu es parti j'avais trouvé un emploi. Je n'ai pas tardé à le perdre et j'ai vu s'avancer vers moi l'effroyable douleur d'autrefois. De quelle horreur je fus saisi, ai-je besoin de te le dire ? Mais la Sainte Vierge m'a fait avoir un autre emploi beaucoup meilleur que le premier et c'est une admirable histoire que j'ai besoin de te raconter.
Je me serais décidé malgré tout à t'écrire tout ce long détail et j'aurais pris le temps nécessaire au risque de te faire souffrir, tellement l'âme a besoin de se répandre au dehors dans la joie comme dans la tristesse. Mais voici ce qui me force à couper court et à t'envoyer ma lettre sans plus de retard.
Tu m'as annoncé pour le 14 ou le 15 de ce mois ton départ de Bourbonne et ton passage à Paris. Je l'ai dit à M. d'Aurevilly qui va s'en aller en Normandie et qui ne veut pas partir sans t'avoir revu. Je le vois souvent et il me parle sans cesse de toi. Comment t'y es-tu pris pour t'en faire aimer à ce point? Il me disait l'autre jour avec une véritable tendresse : « Pau- « vre petit Georges, je serais bien fâché qu'il ne lui <( fût pas possible de me revoir. Je l'aime tellement (( que je ferai pour lui ce que je ne ferais peut-être « pour personne. Je retarderai mon voyage pour l'at- « tendre. »
Il est convenu qu'à ton arrivée il nous emmènera, Victor, toi et moi, dans quelque cabaret pour y faire ensemble un dîner d'adieu.
Eh bien ! mon Georges, vois ce que tu peux faire. Le problème à résoudre est celui-ci. Passer par Paris vers le 15 ou tout au moins du 15 au 20, — il ne faut plus compter, je le crains, sur M. d'Aurevilly après le 20 — et y rester le plus possible. Si c'est difficile, développe ton génie et réussis quand même. Je t'assure que tu manquerais bien à la fête que M. d'Aurevilly nous prépare.
Enfin écris-nous immédiatement pour nous apprendre ce que tu comptes pouvoir faire. Ce n'est pas moi qui te demande d'écrire, c'est M. d'Aurevilly qui l'exige. Je crois même que tu lui feras grand plaisir en lui écrivant à lui-même.
Justine va t'envoyer le dernier article du Constitutionnel, une étude magnifique sur Gavarni. Elle m'a déclaré péremptoirement qu'elle ne t'en enverrait plus désormais si elle n'était pas fixée sur le jour exact de ton départ de Bourbonne.
Apporte-moi ta collection.
Je t'embrasse.
Léon-Marie Bloy.
82, rue Vaneau.