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LETTRE XII

Mardi, 23 novembre.

Mon cher Georges,

JE t'envoie 10 francs. C'est tout ce que je possède. Il est probable que la personne qui t'a prêté cet argent s'en contentera et voudra bien attendre quelques jours. La semaine prochaine, Victor ou moi, nous t'enverrons certainement quelque chose. Alors tu pourras payer le reste des 12 francs et avoir encore quelque sous devant toi. Mais je ne suis pas content de toi. Puisque tu avais un si pressant besoin d'argent pourquoi ne t'es-tu pas adressé de préférence à nous. Il ne nous en aurait pas plus coûté il y a deux ou trois semaines qu'aujourd'hui. Je t'en prie, garde-toi bien d'emprunter de l'argent à des étrangers, tu pourrais ainsi te jeter dans d'affreux embarras. Je crois bien que tu ne peux compter que sur Victor et sur moi. Nous ne te manquerons jamais, tu peux en être certain. Mais songe à notre position. Nous ne pouvons pas répondre de tout et si tu fais des dettes que nous

ne puissions pas payer (et il ne faudrait pas aller bien loin) que deviendras-tu? Encore une fois aie confiance en nous et ne crains pas de nous demander ce qui pourra t'être nécessaire.

Tu trouveras à la poste restante un dictionnaire et une grammaire avec deux journaux. M. B. d'Aurevilly a fait très peu d'articles depuis deux mois. Il a été malade à peu près tout ce temps-là et il n'est encore que très imparfaitement guéri. Cependant il a pu se remettre à son théâtre comme tu le verras.

Il est certain que j'aurais dû t'écrire moins rarement que je ne l'ai fait. J'avais beaucoup à te dire et il m'était douloureux de te savoir privé de toute espèce de consolation. Mais je me trouve moi-même dans une terrible situation que bien peu de gens seraient en état de comprendre. Je m'expliquerai aussi clairement que possible dans ma prochaine lettre et je ferai en sorte que tu ne l'attendes pas trop longtemps.

Pourquoi m'écris-tu des lettres si courtes ? Elles m'apprennent peu de choses. Tu me dis bien que tu suis un cours de français. Il peut y avoir beaucoup à dire là-dessus, mais j'ai besoin d'être mieux renseigné par toi. Qui fait ce cours, quel en est l'esprit, quel en est le but ? Certes, je suis loin de prétendre que tu saches parfaitement le français et que tu n'aies plus besoin de l'étudier. Mais j'ai peur de te voir perdre un temps précieux. Il me semble, au point où tu en es, que le plus sûr moyen de te fortifier dans la langue française serait d'en remonter le cours.

Jb

Le latin et Thistoire, voilà ton programme. Je n'en connais pas de meilleur pour toi. Je ne te regarde pas comme un garçon ordinaire. Il y a en toi de brillantes facultés qu'il serait coupable de laisser avorter. Je te prédis du talent pour l'avenir. // z-iendra sûrement. C'est une plante qui pousse dans tous les milieux et dont l'éclosion est spontanée. Mais il faut qu'elle soit fécondée par quelque chose. Il n'y a pas de plus lamentable spectacle que celui d'un homme de talent ignorant. Or, le latin est la science mère, la science par excellence. Tout ce qu'il importe réellement de savoir est inabordable sans cela : Théologie, Droit, Histoire, Langues vivantes. — J'affirme qu'il est impossible d'approfondir quoi que ce soit de ces quatre choses nécessaires, sans une connaissance sérieuse du latin. — Tu me dis que tu connais un jeune prêtre chez qui tu vas. Il peut te servir, en cela, merveilleusement. Je t'enverrai tous les livres nécessaires et même je t'indiquerai une méthode excellente, très rapide et jusqu'à un certain point très agréable. Je te répète ce que je t'ai déjà dit plusieurs fois : tu n'auras jamais une meilleure occasion d'étudier ; tu n'auras jamais autant de loisir que maintenant. Je voudrais pouvoir te faire comprendre l'espèce de fièvre qui m'est venue. Je dévore littéralement des livres innombrables que je suis au désespoir de n'avoir pas lus depuis longtemps. C'est une honte pour moi, au point de maturité intellectuelle où je suis parvenu, d'ignorer tant de choses nécessaires que je devrais si bien savoir, et d'être paralysé par cette ignorance. Je

vis ainsi consumé du désir de rattraper le temps perdu et je frémis à la pensée des regrets mortels que tu te prépares par ta négligence.

Envisage bien ceci : que tu es condamné au talent. Il viendra tôt ou tard. J'en suis sûr comme de l'existence de Dieu, et s'il ne trouve pas un accueil digne de lui, si tu n'as rien préparé pour le recevoir, tu peux compter qu'il te torturera. Songes-y bien : Un homme supérieur doit être un saint ou un savant, il doit être soutenu par l'orgueil ou l'humilité, sinon il est perdu.

Pourquoi n'écris-tu pas à M. d'Aurevilly. C'est un grand bonheur de le connaître. Il faut entretenir cette connaissance. Ecris-lui de loin en loin. Quand même il tarderait à te répondre, tu y gagneras toujours ceci qu'il se souviendra de toi.

Ecris aussi à ce pauvre M. Pinet qui vraiment n'est pas heureux dans ce moment-ci.

M. Fossé d'Arcosse et les autres ont été touchés de ta lettre. Ce sont de bons garçons. Je n'ai pas à me plaindre d'eux, au contraire. Ils n'ont pas d'esprit, mais ils sont bien élevés et dans ce misérable temps-ci, cela vaut de l'or.

Rochefort est élu. Il a acheté ce triste et dangereux honneur au prix de bassesses inouïes jusqu'à lui. Mais il est trop engagé. Il a promis entre autres choses l'abolition de la misère. L'ouverture des Chambres mettra certainement un terme à la scandaleuse popularité de cet impudent personnage. Alors malheur à lui ! Il recevra de la main même de ses chers électeurs, le juste prix de sa conduite. Il y a gros à parier

qu'on l'empalera. Je n'ai pas besoin de te dire avec quels transports de joie j'en accueillerai la nouvelle. L'ouverture de la session législative a lieu le 29 novembre. Il faut s'attendre à quelque chose d'inouï. Le parlementarisme tombe dans le pugilat et les pratiques de carrefour. Je te conseille de suivre ces intéressantes discussions. C'est une page d'histoire qui en vaut bien une autre et qui certainement t'amusera. Au revoir, mais je t'en prie, écris-moi des lettres un peu plus longues.

Léon Bloy.

Dans ta lettre à M. Fossé d'Arcosse tu parles de venir à Paris au mois de janvier. Je t'en prie fais tout

ce que tu pourras pour cela. Je n'ai pas besoin de te dire que tu trouveras chez nous logement et nourriture. Accuse-moi promptement réception de cette let-

tre. As-tu lu l'article de M. d'Aurevilly sur Lessing dans le Constitutionnel ?

M. Flaubert vient de vomir un roman ignoble. M. d'Aurevilly a fait un article sur lui. Il paraîtra aujourd'hui ou demain dans le Constitutionnel.

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