LETTRE XIII
POUR que je te réponde, envoie-moi un timbre dans ta lettre, j'ai dépensé jusqu'à mon dernier sou pour le voyage.
Mon cher Georges,
Me voici de nouveau à la Trappe. Je suis parti avec douleur et j'arrive avec désespoir. Que vais-je devenir ? Dieu le sait. Prie pour moi si tu en as le courage. Je suis arrivé à un point où la vie est tellement insupportable que les démarches les plus violentes et les plus irréparables ne coûtent absolument rien. J'ai envoyé ma démission.
La question envisagée avec virilité se présente donc ainsi. Ou bien Puyjalon réussissant m'appellera dans quelques jours, ou bien je resterai à la Trappe, dusséje en mourir. Dans le premier cas tout est bien, dans le second il reste mes dettes. Voici comment je les paierai. Je céderai à mon frère aîné la totalité de ma part d'héritage à la charge par lui de t'envoyer 50 frs. tous les mois jusqu'à extinction. Tu recevras en même temps la liste de mes dettes.
— So —
En attendant, je te prie d'aller voir Mme Bodin. Il me faut ses prières et celles de sa mère. Rappelle à Mme Bodin que ma mère l'a plusieurs fois appelée sa fille et que c'est à titre de frère que je lui demande de prier pour moi. Un seul homme, un prêtre sait à quel point je suis malheureux.
Dans huit jours, va voir Puyjalon, 34, rue des Boulangers, à un coin de la rue Monge. Il te verra avec plaisir — que je sois instruit par toi de la marche de ses affaires.
Si tu m'aimes, va tous les
mercredis à l'autel de Saint
Joseph à N.-D. des Victoires.
Fais brûler un cierge de dix
sous et prie à ma place avec le plus
de ferveur que tu pourras.
Fais savoir à d'ilbzac que je suis ici, tu es assuré de
le trouver entre 6 heures et 6 h. 1/2 tous les soirs. Je
lui demande des prières au nom de Notre Sauveur.
Quant à Puyjalon tu le trouveras entre 8 et 9 tous les soirs.
Maintenant, mon pauvre Georges, il faut, toi, Victor et Michel me pardonner ma fuite. Je ne voulais
pas être combattu ni retardé. Cependant j'ai essayé de te voir samedi, on doit te l'avoir dit.
Je supplie Victor surtout de ne pas me juger avec trop de rigueur. Le fait relatif à Blavet qui a déterminé mon départ n'a été qu'une goutte d'acide prussique dans un verre plein de poison et près de déborder.
Ma démission est conçue dans de tels termes, qu'elle ne peut, en aucune façon, lui nuire. Il doit se considérer comme dégagé de toute solidarité.
Au revoir, je l'espère.
Ecris-moi bientôt.
LÉON Bloy,
à la Grande Trappe,
par Mortagne (Orne).
Parle de moi avec M. d'Aurevilly. Je vous aime tant tous les deux.
Léon Bloy.