LETTRE XIV
Lundi de la Pentecôte 78.
Envoie-moi deux timbres dans ta prochaine.
Mon cher Georges^
JE te remercie d'abord pour ce que tu as fait mercredi et pour ce que tu veux faire mercredi prochain. Ensuite je te remercie pour tout le reste. Seulement je regrette que tu n'aies pu, avant samedi dernier, informer de mon départ ni Mme Bodin, ni d'Abzac. J'ai des raisons à moi pour tenir extrêmement à ce qu'ils en soient instruits. Je leur aurais écrit s'il m'était seulement resté 15 centimes. Souviens-toi, mon ami, que je compte absolument sur toi, considère que j'accomplis en ce moment des choses dont ma vie tout entière va peut-être dépendre et que mon départ pour la Trappe aura été, dans un certain cas, la
dernière de mes évolutions. Tout ce dont je te charge est extrêmement important et si tu ne le fais ou si tu le fais mal il peut arriver que tu me frappes au cœur.
Ma lettre de lundi dernier était, je crois, comme mon âme, passablement haletante et dévorée.
Je suis arrivé ici désespéré !
Aujourd'hui je ne suis plus que triste et tremblant devant ma destinée. Il m'a été
donné de faire une bonne retraite et je vais la continuer. J'ai reçu hier matin, avec un profond sentiment religieux, la sainte communion au milieu des moines. Il m'a semblé que les flammes de l'Esprit-Saint entraient en moi avec le Corps de Jésus-Christ. J'ai prié violemment, ardemment, j'ai retourné contre Dieu les langues de feu de la Pentecôte et cela pour vous, mes chers amis, pour toi mon Georges et très particulièrement pour M. d'Aurevilly, le créancier de mon espérance éternelle. Ne crois pas que la vie religieuse soit si éloignée de mon âme ! J'ai des soubresauts de poulain sauvage, mais dans, la partie élevée je suis plus calme. Je juge le monde, et saint Antoine, le plus grand de ceux qui l'ont foulé sous leurs pieds, ne l'a pas plus méprisé que moi. Seulement le plus parfait détachement métaphysique peut fort bien se combiner avec l'esclavage du cœur et voilà pourquoi il y a les saints Antoines du dandysme et les anachorètes de la littérature impopulaire. Me sera-t-il donné de devenir un anachorète de Dieu seul ? Peutêtre, justement, comme tu l'as fort bien dit, parce que je suis un enthousiaste, un irrégulier et un homme littéraire. Je suis venu ici me mettre entre les mains de Dieu. S'il veut que je sois tout à lui, je le veux bien, mais je lui demande sans présomption de me faire savoir avec certitude qu'il le veut en efïet. Dans l'état actuel de toutes mes affaires tant spirituelles que matérielles, si Puyjalon me rappelle à Paris dans des conditions avantageuses, je croirai très fort que c'est Dieu qui m'appelle, sinon je reste. Recommencer l'en-
fer de Paris, ce n'est pas possible. Je ne tiens pas du tout à la littérature. J'écrirai dans le cœur de Dieu, ce sera très populaire dans le ciel et très éternel.
Georges, si tu es mon ami, écris-moi immédiatenent après avoir vu Puyjalon (34, rue des Boulangers). Il est absolument nécessaire que je sache mon sort d'une m.anière certaine. Le Père Abbé revient de Rome et sera ici dans deux ou trois jours. Il faudra alors de toute nécessité, puisque mon séjour se prolonge, que je lui fasse connaître mes intentions. Tu vois dans quel embarras ton silence pourrait me plonger. Vois donc Puyjalon, sonde-le , presse-le, fais-lui connaître ma situation, tu feras cela mieux que tout autre car ce mondain a pour toi la plus vive sympathie.
Dis à Michel que je le prie de m'écrire. S'il fait cela, je lui promets une réponse et je m'y engage sur mon honneur de chrétien.
Dis à M. d'Aurevilly que je vais lui écrire. Enfin j'embrasse tous mes amis absents et je me recommande très instamment et très spécialement aux prières de ceux qui ne prient pas ou qui prient mal. Ces prièreslà sont d'inestimables diamants.
Je te serre dans mes bras.
Léon Bloy.