‹ Lettres de jeunesseChapitre 18 sur 32 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

Vendredi, I2 juillet 1878, de la Grande Trappe de Soligny.

Mon cher Georges,

J'ai encore besoin de toi. Il faut absolument que tu voies Puyjalon. Je lui ai écrit à lui et à Emile. Ni l'un ni l'autre ne me répondent. Comme il y va de tout pour moi, j'espère que tu t'efforceras de le voir immédiatement. Ma situation devient décidément terrible. Je ne puis rester plus longtemps ici à titre d'hôte. Il faut que je fixe le jour de mon départ. Si je ne peux obtenir cela de Puyjalon, comme il m'est impossible de retourner à Paris, je tâcherai d'obtenir un emploi de surveillant à la colonie pénitentiaire dont les trappistes ont la direction. Comme cela je ne crèverai pas de faim. En voyant Puyjalon le jour même où tu recevras cette lettre, c'est-à-dire demain samedi, tu peux m'écrire le lendemain dimanche et je recevrais ta réponse lundi. Peut-être parviendrai-je d'ici là à ne pas me désespérer. J'ai essayé d'écrire à M. d'Aurevilly. J'en suis resté à la quatrième page, dégoûté, navré, anéanti. Je deviens idiot à force de souffrir. Autant m'est arrivé pour Michel qui devrait

par pitié m'écrire un mot. Si vous saviez combien je suis malheureux, vous auriez tous pitié de moi et vous m'écririez. Vous m'écririez autre chose que des récriminations ou des reproches. Il y a quelque chose dans ma vie que vous ne pouvez savoir. Eh bien ! dans l'ignorance, il ne faut pas juger. Vous pourriez vous exposer à u?ie injustice énonne.

J'ai appris, hier, la maladie de Justine. Je lui ai écrit immédiatement.

Dis à M. d'Aurevilly que je ne cesse de prier pour lui. Victor a eu tort de lui reprocher de m'avoir donné les moyens de fuir. J'aurais certainement fui à pied, s'il l'avait fallu.

Serre la main à tout le monde pour moi, n'oublie pas l'excellent Turbaux.

Je t'embrasse.

Léon Bloy.

P.-S. Je dois de l'argent à l'épicier. Dis-lui qu'il attende mon retour, il est mon créancier et non le tien.

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