LETTRE XVI
Grande Trappe, dimanche, 28 juillet 1878.
Mon Georges,
UN grand châtiment de mon orgueil, c'est d'avoir besoin de la pitié de tout le monde. Mardi dernier j'ai écrit à M. d'Aurevilly une malheureuse lettre qui est restée sans réponse. Je le suppliais de m'envoyer 20 francs. Je manque de tout ici et pour obtenir plusieurs choses indispensables, j'ai dû faire de petites dettes ici comme partout. A cette heure j'ai besoin de 20 francs DANS LE PLUS BREF DÉLAL Puisque nous en sommes aux moyens désespérés, vends ceux de mes livres auxquels je tiens le moins, mon Hégel^ par exemple. Va trouver M. d'Aurevilly de ma part et montre-lui ce billet, va trouver Turbaux, à qui j'écrirais si je savais son adresse. Je compte sur cette nou-
velle preuve de ton amitié. Mon pauvre Georges, ne dis pas trop de mal de moi, je suis malheureux. Si tu y pensais, tu verrais qu'il est dur pour moi de ne recevoir de tes nouvelles que lorsque tu me rends un service. J'avais dit à M. d'Aurevilly dans ma lettre que celui de mes amis qui consentirait à m'envoyer ses articles parus depuis le 2 juin, jour de ma disparition, me rendrait un fier service.
Que le bon Dieu vous bénisse, mes amis, et vous fasse avoir pitié de moi.
Le chagrin me fait étrangement souffrir. J'ai été couché une partie de la semaine.
Je vais mieux.
Ton ami.
Léon Bloy.