LETTRE XVIII
Sanctuaire de la Salette, i6 octobre.
Mon cher Georges,
TU m'écris des billets de six lignes pour me demander une longue lettre. Soit. Je vais donc essayer de t'écrire cette, longue lettre. Il est vrai que je sais à peine comment j'y parviendrai. Mes pensées ne t'intéressent que bien faiblement depuis que tu as aliéné ta liberté. Enfin, à la grâce de Dieu ! Je ne veux pas quitter la Salette sans t'avoir envoyé quelque chose de cordial, et la Vierge en larmes m'inspirera peut-être. J'ai lu ton dernier billet avec plus de tristesse que de joie. Tu déplores l'extrême différence de préoccupations et de sentiments qui nous sépare. Mais en conscience, à qui la faute ? Deux influences d'homme ont pesé jusqu'à ce jour sur ta vie. La mienne d'abord qui a peu duré et ensuite celle de M. d'Aurevilly qui a totalement supprimé la mienne. Je serais un sot
de m'en étonner. Mais je m'en afflige, à cause des résultats. Je t'ai vu très près du grand Amour, maintenant tu as déva- 1 é soixante mille marches et tu en es au petit. Il est impossible que tu ne sentes pas cette d i ff é r e n c e énorme et qu'elle ne te fasse pas souffrir...
...Ici, je vais chaque jour depuis un mois sur la tombe de cet homme admirable, mort en accomplissant pour toi son dernier pèlerinage, et pour qui tu n'as pas trouvé dans ton cœur l'aumône d'une communion ou peut-être même d'une simple prière. Depuis longtemps l'abbé de Moidrey, âme cachée dont la splendeur sera connue quand Dieu manifestera la gloire de ses saints obscurs, depuis déjà bien longtemps l'abbé de Moidrey a cessé de souffrir. J*en ai reçu l'assurance. J^ ne prie donc pas pour lui,
mais je le prie pour toi, pour M. d'A... et pour moi. Je le prie avec un grand amour et d'extraordinaires angoisses. Je souffre de tout ce qui se passe, comme il en souffrait lui-même, et je vois des mêmes yeux que lui le mal horrible de TEglise. La révolution peut chasser ou massacrer les catholiques, pasteurs en tête, on n'a jamais que ce qu'on mérite et on serait peutêtre épouvanté si l'on connaissait le petit nombre de ceux qui recevront validement le martyre. D'après Mélanie, la Sainte Vierge aurait accusé le sacerdoce d'être un cloaque d'impureté. Pour cette affirmation, Mélanie est ecclésiastiquement pourchassée. Il y a longtemps que je pense ainsi. Tout prêtre, sans foi, sans espérance et sans charité est évidemment le dernier des misérables et il est trop certain qu'à prendreles choses de haut on peut dire cela de presque tous les prêtres. Ici même, sur cette Montage de l'Apparition, autour de laquelle la grâce a l'air d'onduler en spirales de feu, j'ai rencontré la haine la plus subtile et le mépris le moins déguisé pour l'abbé de Moidrey. J'avais eu la stupidité de compter sur mon titre d'ami de cet apôtre de la Salette pour être bienvenu dans le monastère et c'est précisément le contraire qui est arrivé. J'ai eu presque des querelles violentes à cause de lui. J'en suis arrivé à croire que la dépouille de ce mort les importune, ces étranges missionnaires, et que sa tombe leur est odieuse comme un souvenir perpétuel des justes reproches qu'il leur faisait autrefois. Si cette parole « faites-le passer à tout mon peuple » qui termine le Discours de la Sainte-Vierge, n'est pas l'uni-
que raison d'exister des Missionnaires de la Salette, on se demande pourquoi ils existent et l'abbé se le demandait sans cesse. De là, les rages. Un effort quelconque pour expliquer ou pour comprendre ce Discours, qu'ils ont pourtant le devoir de répandre et d'interpréter, est regardé par eux comme une entreprise ridicule ou scandaleuse.
Si les pasteurs sont tels, que faut-il dire du troupeau ? Tu me dis que tu ne peux croire que l'Evénement doive se produire à une é'poqu& déterminée. D'abord, je te fais remarquer que le seul mot d'Evénement que je prononce Avènement, suppose nécessairement une époque déterminée. Mais il ne s'agit pas de cela et tu le sais bien. Il s'agit simplement de n'être pas des déserteurs et des lâches, surtout en présence de l'ennemi et c'est justement le fait de presque tous les catholiques.
Il y a une loi d'équilibre divin, appelée la communion des Saints, en vertu de laquelle le mérite ou le démérite d'une âme, d'une seule âme est réversible sur le monde entier. Cette loi fait de nous absolument des dieux et donne à la vie humaine des proportions du grandiose le plus ineffable. Le plus vil goujat porte dans le creux de sa main des millions de cœurs et tient sous son pied des millions de têtes de serpents. Cela il le saura au dernier jour. Un homme qui ne prie pas fait un mal inexprimable en toute langue humaine ou angélique. Le silence des lèvres est bien autrement épouvantable que le silence des astres. ^
Pour moi, j'ignore encore ce que Dieu veut faire de ma vie. Mais je sais très bien que le monde est infiniment près du plus étrange renversement. Je ne dis pas destruction, je dis renversement... bout pour
bout. S'indigner du néant esthétique auquel la pieuse imbécilité condamne le catholicisme, entreprendre d'éventrer cette gangue monstrueuse de formules inanimées, pour en faire jaillir la gemme sidérale d'un christianisme enseveli depuis 15 siècles, en un
mot rêver être l'inventeur de la Pompéi chrétienne, voilà, je pense, la plus magnifique ambition littéraire qui se puisse humainement concevoir et dont la réalisation ne demanderait, après tout, que de l'héroïsme et du génie. Mais il n'est plus temps, les sages et les prophètes du passé le sauront bientôt. J'ai eu ici de joyeux et de tristes jours, mais au total je dois reconnaître que la Sainte Vierge m'a beaucoup donné, un assez grand nombre de points obscurs sont devenus lumineux. Aujourd'hui je crois savoir ce que c'est que la Salette.
Ici je suis forcé d'arrêter ma lettre soi-disant longue que j'aurais voulu faire plus longue encore. Je pars, non pour Paris, mais pour Paray-le-Monial où je serai lundi i8, fête de l'Evangéliste de la Sainte Vierge. J'y passerai vraisemblablement trois jours. Immédiatement après, si rien ne me détourne, je regagnerai Paris.
J'ai écrit à Victor pour qu'il te recommandât mon linge. Si tu l'as donné à la blanchisseuse, hâte-toi de le retirer, car je n'en aurais pas en arrivant.
Annonce mon retour à M. d'Aurevilly.
Je t'embrasse.
Léon Bloy.