LETTRE XIX
Juillet 90 (sur l'enveloppe) .
Jeudi ij.
Cher ami,
POURQUOI diable n'es-tu pas venu dimanche ? — Nous avions ce bon Guérin et tu nous manquais infiniment.
Jeanne a fait l'acquisition des préludes et des nocturnes de Chopin. C'est admirable. Viens donc dimanche. Si tu n'écris pas, on comptera sur toi.
Voici maintenant pourquoi je t'écris. L'autre jour, comme je cherchais partout chez toi le Luther, j'ai aperçu dans ton bufifet la vieille Bible que tu fis scélératement relier pour en devenir le propriétaire et cela m'a déchiré l'âme.
Je me suis remis à ces études anciennes qui ont fait de moi tout ce que je suis intellectuellement.
Or cette traduction d'une naïveté si profonde et si lumineuse me serait infiniment utile, parce qu'elle équivaut pour moi à une exégèse angélique.
Ce cher livre, que j'ai payé si cher, l'ayant acheté au vieux Wihl, d'un incunable amèrement regretté, pourquoi ne me le rendrais-tu pas ? Si je te l'ai vraiment donné, ce que je ne sais plus, pourquoi ne me le donnerais'tu pas, à ton tour ?
Je t'invite à cette générosité.
Je trouve idiot qu'un livre qui serait pour moi de la moelle de lion, dorme dans la poussière d'un buffet chez un maniaque de livres qui ne l'ouvrira jamais.
Ma femme t'envoie le bonjour.
Léon Bloy