‹ Lettres de jeunesseChapitre 27 sur 32 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

Bagsvœrd par Lyngby {Danemark).

15 mai 91.

Mon cher ami,

J'AURAIS dû t'écrire déjà, puisque voilà trois jours que j'ai reçu tes journaux. Mais j'étais en plein article sur Là-Bas et il me tardait de l'expédier à Deschamps qui le recevra demain soir.

Puis je voulais prendre le temps de réfléchir avant de te parler de la lettre que tu as envoyée à la France.

Cette lettre me touche et m'exaspère tout à la fois. Elle me touche comme un témoignage évident de ton amitié dont je n'ai pas douté un seul jour, malgré des accès d'impatience explicables par ma situation plus qu'affreuse.

Elle m'exaspère comme une maladresse insigne.

Tu parles d'abord de mon attitude « agressive » alors que mon attitude était strictement défensive, ce qui est juste le contraire.

Ensuite tu écris ceci :

« En lui défendant brutalement l'entrée dans la chambre mortuaire du grand romancier, M. Bloy n'a fait que traduire DANS SON STYLE, le mépris, etc. »

Il est possible que Péladan t'ait déjà répondu. Je crois connaître assez la vanité de cet imbécile.

En ce cas, voici sa réponse très probable :

— Je suis heureux du témoignage bien inespéré de M. Landry qui ne peut s'empêcher, même en défendant son ami Léon Bloy, de reconnaître que ce pamphlétaire immonde est une brute et qu'il n'a d'autre STYLE que les coups de poings ou les coups de trique.

Encore une fois, mon pauvre ami, je te rends grâces de ton mouvement généreux. Evidemment tu as dû, par amitié pour moi, faire violence à ta nature, car tu es doux parmi les doux, trop doux même.

Mais je voudrais, vois-tu, que ceux qui m'aiment m'accordassent une attitude plus noble. Relis ta phrase qu'on croirait inspirée par un ennemi envieux et perfide et demande-toi si le journaliste le plus venimeux ne m'aurait pas défendu précisément de cette façon.

Tu aurais mieux fait de m'envoyer simplement la lettre de cet idiot et de me laisser me défendre moimême. Tu dois savoir que j'en suis capable.

Heureusement Deschamps y avait pensé et lorsque j'ai reçu ton envoi ma réponse, à moi, était déjà chez

rimprimeur pour être publiée dans le n' de la Plume devant paraître le 15, c'est-à-dire aujourd'hui même.

L'article sur Là-Bas est parti hier soir. Je prie Deschamps de le faire passer le i'" juin. C'est le plus long et peut-être le plus important travail que j'aie publié jusqu'à présent dans la Plume.

Il te déplaira, parce que tu aimes Huysmans, j'en ai peur, beaucoup plus que la Vérité et la Justice. Les choses, assez dures pourtant, que tu m'as écrites sur son livre, quand tu les retrouveras dans le fracas de ma prose, te feront horreur, j'en suis persuadé. Tu es si peu libre que la modération la plus inouïe dans le blâme ne t'empêcherait pas de supposer en moi l'esprit de vengeance.

Je sais donc ce qui m'attend et je me résigne.

Ma femme a eu de très bonnes couches et tout le monde se porte bien.

J'ai pris des informations en Suède et en Russie. Elles sont de telle nature que je dois renoncer à mes projets de conférences.

Je resterai donc ici, sans le sou, exposé à la plus horrible nostalgie, dévoré d'inquiétudes et je ferai mon roman {La Femme Pauvre) comme je pourrai.

Ce n'est pas très drôle.

Il ne me déplaît pas, cependant, de me sentir désormais incapable de me délivrer moi-même et par conséquent tout à fait dans la main de Dieu.

Jeanne t'envoie le bonjour et moi je te serre dans mes bras.

Léon Bloy.

P.-S. — J'attends toujours les épreuves de la Chevalière.

Oui, tu trouveras mon article bien atroce, mais il l'aurait été bien davantage si ma femme ne m'avait pas retenu.

Si celui que tu sais avait été le profond habile qu'il veut être, il lui eût été facile de me désarmer à l'avance: i° en répondant amicalement à ma lettre; 2° en ne m'oubliant pas lors de son interview.

J'aurais été forcé de me taire et franchement c'eût été dommage.

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