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LETTRE XXIV

Sorô, 3 juin 91.

Mon cher ami,

GUÉRIN m'apprend que tu as une grande peine et que tu es malheureux. Il ne sait que cela, d'ailleurs. Mais il me Técrit avec émotion.

Je ne te demande pas de confidences. Je sais que tu n'en fais pas volontiers et que tu n'aimes pas écrire. Mais si réellement tu souffres, j'ai pensé que la très vive sympathie de ton vieil ami te serait douce et peut-être bienfaisante. Tu sais depuis longtemps que mes sentiments pour toi n'ont rien de vulgaire.

Puis je suis assez malheureux moi-même pour que ma compassion n'ait rien d'humiliant.

Si la souffrance des autres pouvait avoir quelque chose de consolant, ce serait, tu en conviendras, un fameux secours de songer à la vie effrayante qui a été mon partage.

Nous nous sommes connus dans la douleur et notre amitié a été enfantée dans la douleur. C'est pour cela que je t'ai dédié Tun de mes livres — en souvenir de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Puisque je ne sais rien de ta peine, puis-je faire autre chose aujourd'hui que d'en appeler à ce « Souvenir ».

La vie pour nous est affreuse, mais il faut bien que notre christianisme nous serve à quelque chose.

Si nous ne savons pas prier, ayons du moins la volonté que nos souffrances intercèdent pour nous.

Que puis-je te dire, mon pauvre Georges! J'ai moimême le cœur si souffrant que je crains de répandre moins de baume que d'amertume.

Est-ce la mort ou le danger mortel de quelqu'un des tiens qui t'afflige ? La bêtise inouïe de S... t'expose-t-elle à perdre ton gagne-pain? On m'écrit que cet homme à qui l'expérience ne profite pas, vient de publier un livre qui le tue. Si tu m'aimais en la manière que je t'aime, tu m'écrirais certainement pour me tirer d'incertitude.

Je t'assure, mon ami, que je n'ai pas besoin d'angoisses supplémentaires. Ma part est copieuse. Si cet ignoble Péladan exécute sa menace, il pourra me

nuire beaucoup, car je prévois bien que la plupart de ceux qui auraient le devoir et le pouvoir de parler utilement pour moi m'abandonneront. Coppée, qui sait toute la vérité et qui fut l'ami de d'Aurevilly, comme il est l'ami de Mlle X..., aurait dû répondre sur-le-champ à la France pour démentir ce pourceau qui a l'audace de le mettre en cause.

Je me défendrai pourtant. Guérin, chargé pour moi de quelques démarches, te dira ce que j'ai fait.

Je t'écris d'une petite ville où j'ai été appelé pour quelques conférences qui me sont payées, mais mon adresse est toujours à Bagsvœrd.

Ma souffrance la plus dure, je te prie de le croire, c'est d'être en exil par le seul fait de ma misère.

Penses-tu quelquefois à ce qu'il peut y avoir d'amertume dans une telle situation?

Salue de ma part tous nos amis et que Dieu nous aide les uns et les autres.

Je t'embrasse.

Léon Blov.

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