LETTRE XXV
Bagsvœrd, par Lyngby.
13 juin 91.
Mon cher Georges,
REÇU ta lettre du 7...
Je t'écris à la hâte pour te dire que la Chevalière doit être imprimée très rapidement si S... veut la vendre avec facilité. Il est à peu près certain que je vais exciter une certaine curiosité d'ici à un mois.
J'ai reçu hier une réponse pleine d'enthousiasme du Prince Ourousof qui est enchanté de venir plaider pour moi à Paris. La Plume annonce que l'affaire viendra le 23 juin. Il est probable que mon défenseur moscovite va demander un ajournement, ce qui donnerait à S... le temps d'achever la Chevalière, à
condition toutefois de ne pas perdre un seul jour. Il est bien entendu que je ne peux compter que sur toi, S... n'ayant d'activité que pour des sottises qui finiront par le tuer.
Mais il est bien clair que mon procès peut déterminer une vente plus ou moins considérable.
Ma cause est excellente de toutes façons et la maladresse de Péladan est inouïe. Les insultes à Mlle X... Tont coulé d'avance et j'ai su contraindra F. Coppée à témoigner en notre faveur, ce dont Mlle X... devrait me remercier.
Si Péladan n'a pas la prudence de se désister, je risquerai avec enthousiasme l'imprudence du plus grand éclat possible, et le Prince Ourousof, homme habile et ambitieux d'un succès parisien, n'épargnera rien pour ce résultat. Qu'on gagne ou qu'on perde il s'agit d'assommer ce Mage et de faire un bruit honorable autour de mon nom.
Lorsque j'ai écrit à Deschamps cette première lettre qui a tout décidé, laquelle lettre, d'ailleurs, n'était qu'une réponse à l'attaque de Péladan — point essentiel — je ne pensais guère à un procès. L'idiot se décide à me faire cette grosse réclame. Tant mieux. Ce sera l'occasion d'une bonne justice et peut-être la fin de mes misères.
Je suis parfaitement heureux de ce procès que je regarde comme un sourire de la Providence. Ma seule crainte, c'est que Péladan se désiste, éventualité redoutable que je considérerais comme une catastrophe.
Si tu n'avais pas rame et la volonté en charpie, mon pauvre Georges, ton amitié pour moi te ferait comprendre qu'il est désormais absolument nécessaire que je sois indépendant et que tout le monde me sache indépendant. L'article sur Là-Bas devrait t'avertir du changement qui s'est opéré en moi.
Je suppose que c'est grâce à toi que ma lettre a été publiée dans la France mardi dernier. Lorsque les n"^ envoyés par Guérin me sont arrivés, je venais justement d'écrire une nouvelle lettre à Deschamps, laquelle sera publiée dans son numéro du 15, car ce n'est pas tout à fait fini de ce côté-là...
Je te prie de n'être plus agité ni dévoré d'inquiétudes à ce sujet. Mon cœur habite une paix profonde et ma digestion s'opère bien. Si j'avais un peu plus d'argent, tout serait à merveille.
Ma femme me charge de t'exprimer sa reconnaissance pour ton cadeau à notre petite Véronique, laquelle sera officiellement connue sous ce nom, l'un des plus sublimes, à partir de lundi prochain 15, jour de son baptême. Guérin vient de recevoir une lettre qui l'en informe. Elle me charge de t'informer, par la même occasion, qu'elle est avec moi en tout et pour tout, jusqu'à l'échafaud, inclusivement.
Enfin, mon cher Georges, donne-moi cette preuve d'amitié de mettre au service de la Chevalière tout ce qui peut te rester d'énergie. Je veux croire que ton patron comprendra l'importance commerciale d'arriver en temps utile.
Je te prie de m'envoyer sous bande les articles de
journaux qui pourraient m'intéresser. Tu sais que les injures et les calomnies surtout me sont précieuses.
Je t'embrasse.
Léon Bloy.
P.-S. — 11 me semble que pour économiser du temps on pourrait m'envoyer la mise en pages de tout le petit volume. Je la renverrais le lendemain corrigée avec soin et je ne demanderais pas une seconde épreuve, si je pouvais compter sur la fidélité du typo.
Commissions. — Envoie-moi un Désespéré tout de suite, au plus juste prix. Guérin te le réglera.
Dis au même Guérin d'envoyer à ma femme un exemplaire broché dudit Désespéré qu'il trouvera facilement rue Dombasle, et ainsi dédié: à Mademoiselle Johanne Molbech. Hommage respectueux.
Léon Bloy.
Guérin m'a écrit dernièrement qu'il y avait chez moi des revues belges. Qu'il les feuillette et qu'il m'envoie les pages qui peuvent m'intéresser, s'il y en a. Ces revues parlent presque toujours de moi.