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LETTRE V

Jeudi,

Mon cher

Georges,

VIENS au plus vite. Je ne puis te dire à quel point j'ai hâte de te voir.

C'est un véritable besoin. Tu es malheureux, dis-tu. Je t'assure que je le suis aussi. Je souffre royalement. J'use ma vie en luttes mesquines. Ce

sont de ces petites douleurs que ne comprennent pas les hommes grossiers et qui lentement superposées finissent par se dresser comme une montagne sur le cœur. Si je n'étais pas chrétien je me tuerais peut-être. Si j'étais libre et seul au monde j'irais probablement enfermer dans un cloître ma pauvre tête incendiée. Chez moi, les moindres impressions sont terribles. Tu me comprendras mieux ici. Mais il me semble que ta présence me fera du bien. Je crois que tu es le seul être au monde qui ait su me comprendre jusqu'à présent et m'aime de la manière dont j'ai besoin d'être aimé. Au milieu de la famille je suis dans la solitude. Personne ne me devine et tu le sais bien il y a des choses qui ne peuvent pas se dire. Enfin, mon ami, il s'opère je ne sais quelle transformation étonnante et malsaine. L'âme tend à envahir tout. Dernièrement, ma vieille tante m'a raconté mystérieusement que j'avais passé la nuit à lire à la fenêtre de l'escalier, sans clair de lune. Elle n'a pas osé me parler et elle me racontait avec une sorte de terreur, cette scène fantastique. Pour moi, je croyais fermement avoir dormi. Seraisje atteint de somnambulisme ? Telle est la question. Mais si les pratiques religieuses ne me protégeaient pas, je craindrais sérieusement de devenir fou.

J'ai recommandé à mon cousin Vignon de te donner de l'argent pour ton voyage. Si cela seul t'arrête, profites-en et viens. Je t'en conjure.

Si tu venais dans 15 jours seulement, par exemple,

je pourrais à peine jouir de toi. Je veux t'avoir à moi tout seul et alors ce ne serait plus possible.

Recueille toutes tes forces et dis pour moi un Pater. Dis-le, je te prie, comme si tu étais un Séraphin devant le Trône de Dieu.

Victor a été malade, il va bien maintenant. Je n'ai pas écrit à M. d'Aurevilly. Je n'écris pas même les lettres nécessaires, ma pauvre tête ne le permet pas.

Je t'embrasse.

Léon Bloy.

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