LETTRE VI
PérigueuXj le 2^, dimanche.
Mon cher ami,
MON cousin Vignon a écrit. Il nous apprend que tu vas enfin obtenir un congé. Cette nouvelle est arrivée assez tôt pour me donner un peu de consolation. Je ne puis t'exprimer l'état où m'a mis ton silence. Depuis le jour oii je t'ai écrit cette longue lettre dont tu ne m'as pas accusé réception, je n'ai cessé de penser à toi. Chaque jour je demande s'il n'est rien arrivé de Bordeaux. Mes parents pourront te le dire, cette attente avait pris les proportions du désespoir. J'ai longtemps délibéré pour savoir si je n'irais pas à pied à Bordeaux. Mais c'est impossible. Mes parents ne pourraient ni l'ignorer, ni le souffrir et ce serait les contraindre en quelque sorte à me donner l'ar-
gent du voyage. La pauvreté est assez grande chez nous pour que cela me fasse reculer. Cependant ne pas te voir me semblait insoutenable. Je tentai de grandes démarches auprès de l'administration du chemin de fer pour obtenir un laisser-passer. Peines perdues.
Enfin j'étais arrivé à un affreux découragement. Ce matin à la messe, à la messe même et devant Dieu, je sentais le désespoir me monter au cœur et j'ai défailli plusieurs fois. Ceci peut te paraître incroyable, mon pauvre Georges, mais ce n'est point exagéré. Rien n'est comparable à la solitude effrayante qui m'environne. Autour de moi pas une âme où je puisse me reposer.
Mais puisque tu vas enfin venir, tout est bien. Oh ! si tu savais comme j'ai besoin de toi !
Ma bonne mère qui devine vaguement mes souffrances, sans pouvoir les soulager, vient de m'ofifrir un peu d'argent pour toi. Le voici. Mais qu'il soit uniquement employé à faire le voyage. Si cette petite somme est insuffisante écris-moi immédiatement. Je t'enverrai ce qu'il faudra. J'espère que tu seras assez mon ami pour ne pas hésiter à me demander un aussi petit service.
Surtout ne demande plus rien à Marius Vignon. Je t'avais engagé à lui demander de l'argent. Gardetoi bien de le faire. C'est surtout pour cela que je t'écris. Je t'expliquerai cela. Cependant avant de partir, va le voir et demande-lui s'il a des commissions pour Périgueux. N'oublie pas cette dernière recom-
mandation. Si tu l'oubliais tu me mettrais dans un grand embarras.
Adieu, écris-moi avant de partir pour que je sache à quelle heure je dois l'attendre à la gare.
Je t'embrasse.
Léon Bloy.