‹ Lettres de jeunesseChapitre 8 sur 32 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

Périgueux, le 26 mars 72, rue Séguier 25.

Mon bon Georges,

TU dois me trouver bien coupable et bien cruel d'avoir laissé passer ainsi tout l'hiver sans t'écrire, surtout lorsque je t'avais si formellement promis de le faire souvent et même de t'envoyer le journal de ma triste vie. — J'ai reçu de toi une lettre qui, je te l'avoue, m'a accablé. — A la lecture de cette bien fâcheuse lettre, j'ai été saisi par cette pensée : A quoi bon lui écrire ? et comment pourrais-je le consoler ? J'aurais toute l'éloquence de Bossuet et toute l'onction d'un saint que je n'arriverais pas à élever d'une ligne le niveau de son courage. A distance je suis toutà-fait impuissant et ma tendresse lui est fort inutile.

Il faudrait que, je fusse auprès de lui et c'est précisément l'impossible. C'était là, mon Georges, une mauvaise pensée qui m'a fait cruellement souffrir. J'avais écrit quelque temps auparavant à M. de Noaillant, que je ne connais pas du tout, deux lettres de supplications. Je te recommandais à lui comme une mère efïrayée recommanderait son enfant à quelque charitable étranger. Tu ne peux, mon pauvre Georges, te faire une idée de ces lettres qui donnent à peu près la mesure de ma tendresse pour toi. Elles étaient de nature à toucher même un homme très dur. M. de Noaillant me répondit quelques lignes empreintes de bonté, par lesquelles il m'assurait qu'il s'efforcerait de me remplacer. Eh bien, j'espérais que tu allais enfin trouver auprès de lui et auprès de ses amis une consolation et un refuge. Hélas ! ta lettre m'annonçait toute autre chose. C'est à peine si tu me parlais même de cet excellent homme de la bienveillance duquel j'avais tant espéré. Tu peux être bien sûr que cette petite déception a jeté la désolation dans mon cœur. Songes-y donc ! J'avais cru voir pour toi toute une nouvelle famille dans ce milieu certainement élevé où je te jetais. Tu as de l'esprit, du sens chrétien, une tournure sympathique, tu pouvais arriver très facilement à te faire chérir de gens réellement distingués. Mais il aurait fallu pour cela faire quelques pas, t'arracher à cette lâche et déshonorante prostration que personne n'a mieux connue que moi, et j'ai bien peur que même en ce moment, tu n'aies pas encore eu le courage de le faire.

Tu souffres, je le sais, et tu as, en effet, beaucoup à souffrir. Mais retiens bien ce que je vais te dire. C'est le mot le plus profond qu'on te dira jamais : TU CHÉ- RIS TA SOUFFRANCE. Tu te laisses aller sur ce lit de tortures et tu dis : Je souffre., je souffre, je suis accablé, je suis anéanti. Mais tu ne fais rien pour te re-

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