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CHAPITRE PREMIER

La famille d'Eugène Fromentin est originaire, la branche paternelle de l'Aunis, la branche maternelle de la Saintonge.

Alliés aux notables de ces vieilles provinces, les aïeux du peintre, bourgeois eux-mêmes aussi loin qu'on remonte, semblent s'être voués plus particuHèrement aux études juridiques et adonnés à la pratique des affaires (1).

(1) Ils sont, dès le quatorzième siècle, investis de l'estime et de la confiance de leurs concitoyens. Le plus ancien des Fromentin qui nous soit connu joue, en 1317, un rôle historique à La Rochelle, où il est, en qualité de membre du corps de ville, député auprès de Philippe V pour lui prêter serment de fidélité au nom de la cité. Le seizième siècle nous montre dans la lignée de ce personnage plusieurs huguenots, celui-ci pasteur de l'Eglise réformée, tel autre avocat du roi et maire de Saint-Jean-d'Angély. Mais les générations suivantes — est-ce une conséquence de la révocation de l'Edit de Nantes? — retournent au catholicisme.

Vers la fin du dix-septième siècle, François Fromentin installe un négoce dans la petite ville de Mauzé (Deux-Sèvres), dépendant alors de la province d'Aunis. Des quatre enfants qu'il élève, Samuel-Toussaint, arrière-grand-père d'Eugène, acquiert en 1748 un office de procureur au siège présidial de la sénéchaussée de La

2 LITTRES DE JEUNESSE

Le grand-père paternel d'Eugène, Antoine-Toussaint, fut pendant longtemps avoué à la suite de son père, puis avocat à La Rochelle. Il est le premier à prendre, dans son contrat de mariage en 1781, le nom de Fromentin Du Peux, sans doute afin de se distinguer de sa parenté (1). Le père et la mère d'Eugène signeront encore Fromentin-Z)u/?ewa:, mais en un seul mot, et l'artiste lui-même laissera, dès l'adolescence, tomber en désuétude cette appellation.

Antoine-Toussaint est intéressant à un autre point de vue : marié à la fille d'un marchand de La Rochelle, il acquit vers 1815 le domaine de Saint-Maurice, destiné à jouer dans la vie et dans l'œu^Te de son petitfils le rôle que l'on sait.

Pierre-Samuel-Toussaint Fromentin- Dupeux, père du peintre, naquit en 1786 à Mauzé. Il fit sa médecine à Paris. Doué pour la peinture, il fréquentait en même temps les ateliers de Berlin, de Gros et de Gérard. Il tint surtout du premier. On sait que Bertin fut, avec Rémond, avec Michallon, ses élèves, l'un des derniers représentants de l'école académique du paysage. Plus d'habileté de main que de goût, plus d'ingéniosité que d'invention véritable, la froideur d'un art de copiste,

Rochelle. Ce Samuel-Toussaint sera lui-même le père de deux hommes de loi, dont l'un, avant de se fixer à Poitiers comme avocat, obtiendra en rhétorique, au collège de Budé, le premier prix de poésie latine. C'est le seul ancêtre de l'artiste dont les goûts et la culture littéraires soient attestés par un document précis.

A cette époque, vers le milieu du dix-huitième siècle, la famille Fromentin est groupée à Mauzé où elle s'allie aux maisons les plus respectées du pays. (Voir Inventaire des privilèges, p. 32, L.-A. Barbot. Bibliothèque municipale de La Rochelle. — Le? renseignements qui précèdent proviennent pour la plupart de ce manuscrit et des obligeantes recîierches de M. Beyle, géni.-ilogiste è La Rochelle.)

(1) Le Peux n'était qu'une petite mai-on de campagne entourée de terres dans les environs de Mauzé. La propriété provtnait à Antoine-Toussaint de ses parents. Elle sera vendue par son fils.

un excès de convention altérant la nature sous prétexte de l'ennoblir, telles étaient les faiblesses de cette école pseudo-classique à laquelle s'agrégea le docteur Fromentin. Il dessinait avec assez de précision. Il peindra jusque dans son extrême vieillesse des portraits secs et pâles, des vues d'une Italie fantaisiste, qui trahissent le praticien consciencieux, correct et souvent adroit, sans faire pressentir cependant le pinceau ni la palette d'Eugène Fromentin. Le jeune médecin ne voyait he reusement dans la peinture qu'un passe-temps d'amateur (1).

Sa médecine terminée, en 1811, il revint enfin, après un séjour à Paris et un premier établissement à Sézanne (Marne), se fixer à La Rochelle auprès de son père, récemment devenu veuf. Il s'y créa rapidement une clientèle. Ses connaissances techniques le mirent en vue. Il avait publié, dès 1808, une thèse sur la rage. Plus tard, membre de l'Académie de La Rochelle, il produira d'estimables travaux sur les maladies contag.euses, spécialement sur la fièvre jaune.

Peut-être rendit-il à sa petite patrie un service d'une tout autre portée lorsque, se spécialisant dans l'étude

(1) M. Louis GiLLET {Eugène Fromentin et Dominique. Revue de Pari», !•' août 1905) décrit ainsi la peinture du docteur Fromentin : • Des rochers à cascades, à moins que ce ne soit un golfe et des récifs; des à peu près de Tivoli et des contrefaçons de Baïes; des acqueducs romains dans des vallées mythologiques... tous les lieux communs en usage de Vernet à Michallon et de Bidault à Bertin, des réminiscences de tous les sites classiques sans un seul site reconnaissable... des palmiers annelés comme des télescopes, avec un panache impossible de grappes de mimosa... des bains de nymphes dons des creux de roches... etc.. » — Le critique est sévère pour celui qu'il qualifie de « terrible barbouilleur » et qui, après tout, s'il ne saurait être comparé de trop près à son fils, ne manquait pourtant pa3 de talent et fut le premi3r éducateur d'Eugène Fromentin. Parmi les toiles qu'il a laissées, telle copie de Vernet était si parfaite que Gustave Moreau la prit un jour pour i'originaL

des maladies mentales, il organisa près de La Rochelle l'établissement d'aliénés de Lafond dont il conservera ia direction pendant trente-trois ans jusqu'à la fin de sa vie (1).

Dévoué à ses malades, le père d'Eugène Fromentin passait pour un médecin intelligent, laborieux et savant, pour un homme bienveillant, de manières agréables. On le disait spirituel. Mais positif, un peu bourgeois, il n'était, en dépit de ses essais de peinture, nullement orienté vers l'art. L'irrésolution et la méfiance formaient le fond de son caractère et son humeur était volontiers soucieuse. Un portrait de jeunesse le représente à vingt-deux ans, gracieux, les traits fins, le visage éclairé de pâles yeux bleus. L'expression de la physionomie n'a rien de méditatif ni de rêveur comme le sera plus tard celle de son fils Eugène.

Le docteur Fromentin épousa, le 19 février 1816, une jeune fille de dix-huit ans, Françoise-Jenny Billotte (2).

Elle aussi appartenait à la haute bourgeoisie provinciale. Son père, d'origine bretonne, d'abord assesseur au tribunal des Douanes de La Rochelle, puis conseiller de préfecture, était lui-même le fils d'un receveur général des Aides et de dame Jeanne de Marot. Marguerite Orseau, mère de Jenny Billotte, appartenait également à une ancienne famille saintongeaise (3).

(1) C'est en 1821 que le docteur Fromentin fut chargé par l'administration préfectorale de la création de cet asile. Il se rendit à Paris, reprit contact avec les aliénistes qui venaient de fonder ou de réorganiser la Salpêtrière, Bicêtre, Charenton, et visita quelques asiles de province. L'établissement de Lafond, construit sur ses plans, s'ouvrit en 1829. Il en fut nommé médecin en chef, puis directeur.

(2) Née à Saintes le 16 ventôse an V.

(3) Au mariage de Samuel-Toussaint Fromentin-Dupeux figu- ICDt comme témoins du marié, avec son oncle François-Samuel,

La femme du docteur Fromentin n'apportait aucune fortune (1). Elie ne possédait pas une culture artistique et littéraire très développée. En revanche, elle étaît d'un esprit délicat, d'une rare distinction de sentiments et de manières. L'austérité des mœurs s'alliait chez elle à une piété tolérante et réfléchie. Elle se nourrissait de lectures édifiantes; elle fréquentait habituellement des aumôniers ou des professeurs du séminaire; elle avait fait aménager près de sa chambre un petit oratoire dans lequel elle allait souvent s'agenouiller. Chaque matin, hiver comme été, elle se rendait à la messe de cinq heures. Autre trait marquant de sod caractère, elle était sensitive au plus haut degré, a Que de larmes dans ces yeux intarissables! » dira plus tard son fils. Il n'était petite misère de son foyer, peine de ses voisines, calamité publique, qu'elle ne prît à cœur avec une ardeur qui la bouleversait. Cette femme d'élite rayonnait autour d'elle une bonté toujours agissante et secourable aux pauvres gens. De fait, tout le monde dans la famille professait pour elle un tendre respect qui, chez son frère, par exemple, allait jusqu'au véritable culte. « Mon amie, écrira un jour Eugène Fromentin à sa femme, ma mère est un être admirable. Nous ne l'aimerons jamais assez; nous n'aurons jamais assez de vénération pour cette âme exquise (2). »

De larges yeux bleus, superbes comme des miroirs, mais comme eux un peu froids, une attitude de réserve

avocat à la Cour royale de Poitiers, un autre oncle par alliance, Gabriel- Alexis de Macaye, écuyer, avocat au Parlement, ancien juge à la cour souveraine de Gayenne. Les témoins de la mariée, un oncle et un cousin, sont l'un propriétaire à Soubise en Saintonge, l'autre capitaine aide-de-camp à Marennes.

(1) Le futur époux seul faisait un modeste apport.

(2) Elle était, disait-il, toujours prête à nier le mal et à présumfr le bien.

et de dignité, faisaient de Mme Fromentin, malgré le charme extrême de son accueil, une femme intimidante. Très mondaine aveint son mariage, valseuse émérite, renommée pour l'élégance de ses toilettes et pour la finesse de sa taille, qu'elle serrait peut-être un peu plus que de raison, on la citait aussitôt mariée comme le modèle des femmes d'intérieur. Elle se confinait volontiers chez elle pour y tirer l'aiguille, diriger le ménage, surveiller la lessive ou la cueillette des fruits du verger. Le soin et l'éducation de ses enfants, les veillées passées à broder au coin du feu en compagnie de son mari, absorbaient, avec les pratiques rehgieuses et les visites de charité, le plus clair de son temps : c'était la maîtresse de maison telle que la concevaient nos grand'mères, rigide sur ses devoirs, méthodique et très bonne, chez qui les minutieux détails quotidiens n'altéraient en rien l'élévation native de la pensée.

Du mariage du docteur Fromentin avec Françoise- Jenny Billotte naquirent deux enfants. L'aîné, Charles, d'un caractère paisible et pratique, d'humeur taciturne, ressemblait à son père dont il suivra la voie. Il était robuste et de belle prestance, intrépide à la chasse, d'ailleurs bon camarade et d'un cœur affectueux.

Eugène -Samuel -Auguste Fromentin-Dupeux, plus jeine que son frère de deux ans, naît à La Rochelle le 24 octobre 1820 (1).

C'est, quelques années plus tard, un enfant de petite taille, fluet, nerveux, à l'air déhcat, aussi brun de chevelure que Charles est blond. Il a hérité de la grâce de sa mère à laquelle il ressemble surtout. Sa physionomie expressive s'illumine de grands yeux noirs, ve-

(1) Baptisé le 31, il a pour parrain son oncle Samuel-François, avocat à Poitiers, et pour marraine sa grand'mère maternelle.

loutés par moment des douceurs du rêve ou d<5S caresses du sentiment.

Son intelligence s'éveille tôt. Il est tout ardeur et tout sensibilité.

Son enfance s'écoule dans un triste logis de la rue des Maîtresses (rue Dupaty, n^ 9), dont un dessin original du Rochelais Jules Jourdan nous a conservé l'aspect (1) : « C'était une demeure quelconque, à trois étages, bizarrement percée d'une large fenêtre, flanquée de deux étroites; elle arborait pignon sur rue, et aux angles du toit grimaçaient deux gargouilles. Ce qu'elle avait de plus remarquable c'est l'audacieuse saillie qu'elle faisait sur la rue : elle l'eût à moitié obstruée sans le large passage ouvert sous son arcade. A la mode d'autrefois, à chacun des piliers s'adossait une borne servant de montoir aux cavaliers, sous un anneau scellé pour attacher les bêtes. On entrait, sous l'arcade, dans une petite cour humide et surannée suivie d'un jardin où l'on montait par trois marches : terrain étroit, croupissant d'ombre entre ses hautes clôtures et dont les plantes captives ressemblaient à la végétation des citernes (2). »

Comme la vie provinciale durant l'enfance et l'adolescence d'Eugène Fromentin, de 1820 à 1840, était plus attristante, mais aussi plus pittoresque qu'elle ne Test aujourd'hui! La lenteur des moyens de transport isolait alors les petites villes du mouvement général du pays. Les battements du cœur de la France n'arrivaient de Paris, au roulement des diligences, que lointains et à demi étouffés. Nous trouvons dans Dominique une curieuse peinture de la vieille cité huguenote

(1) A la Bibliothèque municipale de La Rochelle.

(2) Louis GtLLST, article cité.

s LETTRES DE JEUNESSE

en 1830. La ressemblance en est un peu altérée pour dérouter le lecteur et le portrait poussé au noir par rancune des souffrances passées :

« Une ville basse, hérissée de clochers d'églises... une très petite ville, dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, ne menant nulle part, ne servant à rien, d'où la'^vie se retirait de jour en jour, et que la campagne envahissait; une industrie nulle, un commerce mort, une bourgeoisie vivant étroitement de ses ressources, une aristocratie qui boudait; le jour, des rues sans mouvement, la nuit, des avenues sans lumières; un silence hargneux, interrompu seulement par des sonneries d'église; et tous les soirs, à dix heures, la grosse cloche de Saint-Pierre sonnant le couvre-feu sur une ville déjà aux trois quarts endormie plutôt d'ennui que de lassitude... »

Telle était, sinon la description précise de La Rochelle, du moins son aspect général, et l'impression qu'en ressentait alors Fromentin : une antique place forte, enserrée dans ses remparts à la Vauban, ornée de monuments d'un autre âge, — ses tours et son hôtel de ville, ses vieilles demeures aux pierres verdies et salpêtrées ouvrant sur d'étroites cours intérieures et sur des rues pavées, dans l*ombre des porches, de raboteux cailloux importés du Canada. Les cloches des églises et des couvents tintaient, monotones. Les vents du large apportaient sur les quais du port leurs bouffées d'odeurs marines. Un passé de luttes héroïques solennisait encore cette cité du silence. Le cadre était choisi à souhait pour une vie locale, mélancolique et savoureuse. Il est intéressant de la revivre un instant afin d'en saisir sur la sensibilité d'un artiste l'empreinte ineffaçable.

On sait quelle fut la prospérité commerciale de La

Rochelle à la fm du dix-septième siècle et durant tout le dix-huitième (1). La bourgeoisie rochelaise se recrutait alors dans le négoce. Le trafic du vin, du sel et des eaux-de-vie, principales richesses de l'Aunis, s'effectuant beaucoup plus avec les pays du Nord et les colonies, le Canada, la Louisiane surtout, qu'avec les provinces françaises, le bourgeois rochelais se sentit de bonne heure des velléités d'indépendance politique. Le protestantisme développa cet esprit : la révocation de l'Edit de Nantes, en fermant aux huguenots les carrières administratives et libérales, les força à se spécialiser de père en fils dans le commerce. Ils y acquirent ainsi rapidement de précieuses aptitudes, si bien que La Rochelle, devenue port de grand transit, rivalise heureusement au début du dix-huitième siècle avec Nantes et Bordeaux. Le Rochelais d'alors vit dans une large aisance. Sans cesser d'être pratique, il s'affine et il se cultive. Il envoie ses fils à l'étranger afin d'ouvrir leur intelligence et d'élargir leur horizon. Il s'adonne parfois aux lettres et aux sciences, à la musique et à la poésie, lit les gazettes littéraires du temps, mène une vie de luxe et de joyeuses réunions, de visites, de dîners, de soupers, de théâtre et de parties de campagne.

L'Académie de La Rochelle, fondée en 1732, placée sous le patronage de personnages du plus haut rang, produit des travaux qui témoignent d'une véritable activité intellectuelle. Elle compte parmi ses membres le naturaliste de La Faille, le physicien Réaumur, des

(1) Jean Périer, la Prospérité rochelaise au dix-huitième siècle et la Bourgeoisie protestante, préface d'Edmond Demolins. (Firmin Didot.)

Léopold Délayant, Histoire des Rochelais. (Bibliothèque municipale de La Roch«ll».)

lettrés comme Dupaty, des jurisconsultes comme Valin. Elle décerne des prix et fonde une bibliothèque.

11 faut croire qu'elle fait parler d'elle, puisqu'on trouverait, en feuilletant ses archives, une lettre par laquelle Voltaire sollicite le titre de membre correspondant.

La vie de la petite ville, devenue souvent oisive pour ses notables habitants, en même temps qu'aimable et facile s'est faite intellectuelle et artistique. L'esprit rochelais est ouvert, le caractère aventureux, formé à toutes les initiatives. Le sens des réalités n'exclut pas ici l'humeur joyeuse. Aucune trace de l'austérité coutumière en pays de Réforme. La population, essentiellement bourgeoise, est, du reste, de tout temps animée d'un patriotisme local qui la maintient unie aux heures critiques de son histoire.

Parmi ces traits de la vie propre à un coin de l'Aunis, certains persistent encore au cours de la jeunesse d'Eugène Fromentin. Mais la Révolution a soufflé sur l'opulence de ces bons vivants sa froide haleine semeuse de ruines, de dissentiments et de deuils. Le chiffre de la population tombe de 21,000 en 1780 à moins de 18,000. Le grand commerce se détourne de ce port jadis si actif. La perte de nos colonies, surtout de Saint-Domingue, lui a déjà porté un coup sensible. L'interdiction de commercer avec l'Angleterre en achève pour un temps la ruine. Avec la prospérité passée s'évanouit en grande partie la belle humeur de la société rochelaise et son goût des choses cultivées. Les premières années du dix-neuvième siècle sont, à La Rochelle, comme dans maint endroit du territoire français, troublées par les agitations politiques, attristées par la misère générale et par les guerres extérieures (1). Ce n'est qu'à partir

(1) Les côtes rochelaises sont même à plusieurs reprfees en butteaux vexations de la flotte anglaise.

JEUNES ANNEES iîl

de 1816 ou 1818 que, les affaires se développant de nouveau, la richesse publique s'accroît, ramenant les loisirs, les goûts mondains et la culture de l'esprit. Il s'établit des sociétés de concerts. L'Académie rochela se, un instant dispersée, reprend vie. Une société des « Amis des Aris » se fonde, dont les efforts aboutiront, en 1844, à l'ouverture d'un musée permanent.

La Rochelle semble avoir de tous temps, d'ailleurs, honoré la peinture. Depuis le passage dans ses murs de Joseph Vernet en 1761 jusqu'à Fromentin et Bouguereau, elle a abrité Abel de Pujol, Omer Charlet et un certain nombre de peintres moins connus. Ils semblent avoir tous pour trait commun l'amour de la belle lumière et des frais coloris. On ne saisit sur Fromentin l'influence directe d'aucun de ses prédécesseurs, mais il est remarquable qu'il ait toujours existé dans cette cité de commerçants un foyer des arts du dessin.

Eugène Fromentin grandit donc dans un milieu où les relations, plus agréables qu'elles ne le sont de coutume dans les agglomérations de cette importance, attristaient cependant les hommes mûrs et les vieillards par comparaison avec les brillants souvenirs de leur jeunesse. La vie stagnante y pèse aux rares jeunes gens que ne satisfont point les promenades sur le cours Richard, les petites soirées, la chasse et les commérages. L'enfant est élevé avec les fils des meilleures familles catholiques et protestantes. Il est aimé de ses parents, il contente ses maîtres, il apprend sans effort, il charme son entourage par sa vivacité et par ses caresses. La sève bouillonne en lui. Il déclarera plus tard dans ime de ses lettres qu'il a eu une enfance « très ouverte, très gaie, presque bruyante ».

Elle se transforme vers la quinzième année, par un lent travail souterrain, en une adolescence taciturne»

« J'avais pris involontairement, écrira-t-il encore, l'habitude de la réserve et du silence, habitude suspecte, souvent importune, qu'on respectait pourtant autant par pitié que par tolérance... C'est à ce concours de circonstances fortuites que je dois de m'être développé dans le sens de ma nature : sans cela, j'étais faussé, étouffé, perdu. »

Le foyer auquel s'assied Eugène est morose, entre un père soucieux, condamné par ses études à la fréquentation des pires malades, une mère pieuse, austère et toujours éplorée, un frère peu expansif, une grand'mère affaiblie par l'âge. Ses goûts d'art et de poésie se heurtent aux idées bourgeoises de son entourage : le docteur n'y voit que frivolité, sa femme redoute une occasion de tentations.

La fine sensibilité de l'enfant, dans ce milieu à la fois réfractaire et propice, s'exalte et se replie tour à tour sur elle-même. Son imagination qu'attirent déjà la couleur, la forme et l'idée, par disette d'aliments à sa portée, se nourrit de fictions. Bref, une vie intérieure profonde se cache sous l'apparente insouciance de ces années d'initiation.

C'est alors, et dans cet état d'esprit, qu'Eugène Fromentin s'imprègne de ces sensations rustiques auxquelles nous devons quelques-unes des plus belles pages de notre littérature descriptive.

M. et Mme Fromentin possédaient à une demi-lieue de la ville, sur la route, à l'entrée du petit village de Saint-Maurice, un logis campagnard acquis par le grand-père d'Eugène. Des bâtiments bas, blanchis à la chaux suivant l'usage du pays, séparaient une cour d'entrée d'un assez vaste jardin. C'était à peine la maison de campagne, presque la « borderie ». Eugène y occupait une toute petite chambre située entre la salle à manger.

OÙ Ton se tenait habituellement, et le salon qu'on n'habitait pas. Elle était éclairée sur le jardin et recevait un jour tamisé par les treilles de la tonnelle que supportait une colonnade à perron, derrière le corps de logis (1).

Le jardin, tracé à la française, offrait « des sentiers sous un bois grêle », des parterres bordés de lauriers et de buis, à l'ombre des charmilles des bancs de pierre moussue. Une allée de tilleuls menait à la terrasse et à un petit tertre en labyrinthe d'où se découvrait « ce double horizon plat de la campagne et des flots... d'une grandeur saisissante à force d'être vide (2) ». La mer n'était qu'à un quart d'heure de chemin par delà les vignobles. Tous les étés la maison « silencieuse et souvent fermée » s'ouvrait pour quelques mois. Là, Eugène enfant prenait part à toutes les fêtes de la terre. Lorsque les premiers jours de l'automne ramenaient les travaux de la vendange, il entendait en passant devant les portes du village des gens qui soupaient en famille derrière leurs volets déjà clos. Et le soir, au clair de la lune, il regardait danser les vendangeurs au son du biniou devant la grille de la ferme.

L'enfant était attiré surtout par le mystère de ce laboratoire singulier plein de charpentes, de madriers, de cabestans, de roues en mouvement qu'on appelle un pressoir. Dans les demi-ténèbres où les vapeurs capiteuses du raisin pressé formaient un brouillard autour des lampes, il a erré les nerfs tendus et l'imagination en extase.

Mais c'est dans le jardin de Saint-Maurice et aux alen-

(1) Paul Batàillabd, Notes biographiques sur Fromentin (inédites). Cette maison app-^rtint, à partir de 1867, à Charles Fromentia dont la famille y loge encore actuellement.

(2) Dominique, ainsi que ce qui suit.

tours du village qu'il vécut ses heures les plus délicieuses : premières impressions de nature, premiers rêves d'amour, premières espérances d'avenir.

A dix ans, il vagabonde par les champs avec les gamins de l'endroit. Il acquiert ainsi des yeux de paysan, une oreille exercée, des jambes infatigables. Il apprend confusément cette quantité de petits faits qui sont la science et le charme de la vie de campagne; il guette les oiseaux et leur tend des pièges. En lui se grave la vision très nette de certains lieux, la note exacte de l'heure et de la saison et jusqu'à la perception de certains bruits (1).

Le pays à l'entour de Saint-Maurice n'est, dit un contemporain et un ami de Fromentin, Emile Beltrémieux, « qu'une campagne fertile, plate et nue... sur une côte où la mer, enchaînée par Richelieu, perd entre les caps et les îles qui l'amoindrissent toute sa grandeur et sa poésie ». Le paysage y apparaît, en effet, d'une rare indigence : le flot lui-même, ceint de falaises basses, roule de la boue; il découvre au reflux des vases d'un gris jaunâtre dentelées de varech noir.

Assez justement aussi, on a comparé ce coin de l'Aunis à la Hollande, dont il n'a cependant ni le ciel, ni l'atmosphère, ni les gras pâturages (2). Il était, dit

(1) Comme Dominique, il se souviendra trente-cinq ans plus tard qu'un soir « il faisait tel temps, tel vent, que l'air était calme, le ciel gris, que les tourterelles de septembre passaient dans la campagne avec un battem'^-nt d'ailes très sonore, et que, tout autour de la plaine, les moulina à vent, dépouillés de leur toile, attendaient le vent qui ne venait pas ».

(2) Eugène Fromentin, lorsqu'en 1875 il visitera la Hollande, écrira à sa femme : « De Rotterdam ici [à La Haye], figure-toi les marais plats et verts de Rochefort ou ceux de Villedoux avec plus de verdure dans les horizons, des moulins à physionomie locale, plus de bétail et plus de fraîcheur, tout cela plat, fuyant, vivant et mouillé... Je connais cela comme si j'y étais né. » Il est curieux de

Dominique, « plat, fade et mouillé, tristement coupé de vignobles, de guérets et de marécages, nullement boisé, à peine onduleux, s'ouvrant de distance en distance par une lointaine échappée de vue sur la mer. Un ou deux villages blanchâtres, avec leurs églises à plates-formes et leurs clochers saxons, étaient posés sur des renflements de la plaine, et quelques fermes, petites, isolées, accompagnées de maigres bouquets d'arbres et d'énormes meules de fourrage, animaient seules ce monotone et vaste paysage. »

De ce pays « paisible et soucieux », au climat tempéré, ni nord ni midi, toute la beauté réside dans l'immensité des horizons, les ondulations du flot, les jeux nuancés de la lumière.

La lumière!... tantôt elle aveugle, tantôt elle se diffuse en délicates fluidités. Elle est presque toujours cristalline, exquise. En toutes saisons, par temps clair, les côtes des îles les plus proches se détachent en rose sur la mer bleue légèrement embrumée dans les fantasmagories du matin. Lorsque, par les après-midi du mois d'août, le soleil darde sur les sillons, la plaine où vibre l'air embrasé, les maisons rectangulaires aux portes en plein cintre sous leur blanc badigeon de chaux, la poussière des routes crayeuses, tout resplendit des éblouissements de l'Orient. Les longs crépuscules de l'été, les couchers de soleil dans un ciel tendre aux premiers soirs de l'automne versent sur la campagne assoupie la tiédeur lumineuse et sonore des soirées algériennes. En novembre, au contraire, l'atmosphère est saturée d'eau, des vols d'oiseaux migrateurs glissent dans un ciel bas; les nuages, fuyant sous la bourrasque, font courir une

noter qu'au dix-septième ?iècle ce fut une compagnie hollandaise qui retraça les canaux du marais vendéen dont quelques-uns sont Situés dans l'arrondissement de La Rochelle.

ombre maussade sur les marais et sur la mer : c'est la mélancolie des horizons néerlandais. De temps à autre et toujours deux fois par an, à l'équinoxe, des crises de tempête ensevelissent sous un crêpe de nuées livides ces délicats paysages de l'Aunis. Les chemins, miroitant d'eaux stagnantes, s'empâtent d'une boue fauve d'où les pieds ne s'arrachent que bottés. La mer se fait méchante. A courtes lames brisées ou à larges vagues onduleuses elle s'élance, ébouriffée d'écume, à l'assaut des falaises. Et ce sont, jusque sous l'abri des maisons tremblantes, de sourds grondements, des ronflements sonores, des rafales de pluie à travers les vitres. Toute marche est rendue difficile, toute sortie hasardeuse.

Eugène Fromentin jouit et souffrit profondément toutes ces métamorphoses de la nature qui l'environnait.

Un de ses camarades de jeux, le jeune Seignette, habitait avec ses parents, pendant la belle saison, une maison de campagne voisine de Saint-Maurice, à Vaugoin. Là, dans un repli de terrain, se dressait « un pavillon de tournure flamande, élevé, étroit, percé de rares fenêtres irrégulières et flanqué de tourelles à pignons d'ardoise. Aux abords étaient agglomérées quelques constructions plus récentes, maison de ferme et bâtiment d'exploitation, le tout au surplus très modeste. » Une terrasse à colonnade blanche courait le lorjg de la façade principale. Un petit parc de vieux arbres entourait l'habitation. « Un brouillard bleu qui s'élevait à travers les arbres indiquait qu'il y avait exceptionnellement dans ce bas-fond du pays quelque chose au moins comme un cours d'eau; une longue avenue marécageuse, sorte de prairie mouillée bordée de saules, menait directement de la maison à la mer. »

Ce fond boisé, ensommeillé de vétusté et d'abandon, était un lieu de recueillement. A peine y entendait-on

par les gros temps les hou-hou du vent dans le» chênes centenaires où perchaient les oiseaux de haut vol. Il y avait dans le jardin de l'ordre et du désordre, des allées sablées faisant suite à des perrons menant à des grilles, puis des coins obscurs, des carrefours humides où le soleil n'arrivait qu'à peine, où toute l'année des mousses verdâtres poussaient dans une terre spongieuse. C'était triste et c'était charmant. Pour une imagination infiniment fraîche, pour une âme sensible à l'excès, ce logis ne prenait-il pas, dans son isolement, l'aspect d'un château féerique au fond d'une forêt enchantée? Eugène retrouvait là, plus savoureuses, les mêmes impressions que dans son jardin de Saint-Maurice et c*est Vaugoin surtout qu'il évoque à travers les pages émues par lesquelles e'ouvre Dominique.

Eugène Fromentin reçoit donc, sous l'œil même de ses parents, sans qu'ils en mesurent la portée, une éducation de poète. Lorsque, pour échapper aux froissements du foyer, il se confie aux choses, elles le consolent obscurément du vide croissant de son esprit et de son cœur, . elles le ravissent.

A l'époque même où il était en proie à cette crise de puberté morale, voici qu'un sentiment romanesque vint sourdre et bouillonner en lui, qui allait envahir peu à peu sa jeunesse de la racine à l'extrémité des rameaux.

Parmi les voisins de campagne que fréquentait la famille Fromentin se trouvait une dame X..., restée veuve à quarante-trois ans, d'un capitaine au long cours. Mme X... habitait l'hiver La Rochelle et Saint-Maurice durant l'été. Elle avait une fille. L'enfant, née à Port- Louis (île Maurice), le 2 février 1817, était de quatre ans l'aînée d'Eugène Fromentin. Elle se rapprochait davantage de l'âge de Charles. Ils la comptèrent l'un

et l'autre parmi leurs compagnes de jeux. Grâce au laisser-aller habituel à la campagne, les enfants des deux familles furent, pendant une partie au moins de chaque année, élevés ensemble.

Madeleine, — conservons-lui par un sentiment de convenance et de pieux respect le nom qu'elle porte dans le roman de Dominique — Madeleine, de sang créole par sa mère, était très brune, avec une blanche carnation et un teint mat. Nous ignorons d'elle presque tout. Ce sont de si anciens souvenirs et que Fromentin a voulu avec tant de soin dérober aux regards indiscrets (1)! Il parle seulement, dans une lettre à sa mère, de « deux grands yeux étonnés et souriants » qui lui rappellent ceux de son amie.

Quand et comment Eugène Fromentin, ardent, sensible et rêveur, commença-t-il à ressentir pour la fillette devenue grande fille quelque chose de plus que de l'amitié? Rien ne permet de le préciser.

Quel accueil Madeleine réserva-t-elle à ce candide hommage?

Elle était, semble-t-il, beaucoup moins romanesque que son jeune ami, foncièrement coquette, mais de cette coquetterie naïve et sans malice qui se résume dans le besoin d'être choyée. « C'était, écrira plus tard Fromentin, une tête un peu vide avec un cœur excellent mais faible. » Son mdolence créole se réveillait subitement à l'attrait du plaisir. Elle passait de soudaines vivacités à des alanguissements sans motif. Elle

(1) Il y a un peu de conjecture dans le joli portrait — d'ailleurs très vague — qu'on a fait d'elle à vingt ans : « Longue, souple, noire, le nez spirituel, la bouche ardente, les cheveux abondants et frisant le crépu, — une beauté splendide à voir lorsqu'elle paraissait au bal en robe gris de fer, un nœud de diamant flamboyant au corsage, une rose pourpre au chignon et un collier de corail ensanglantant sa gorge. • (Louis Gillet, article cité.

ensorcelait par des caresses félines, par des caprices comme en ont les femmes des tropiques. Elle n'était nullement perfide, du reste, mais pitoyable aux malheureux, très aimée de ses amies. Enfant gâtée élevée depuis l'âge de dix ans par une mère indulgente, Madeleine était faite pour tourner les têtes et pour chavirer les cœurs. Joliment enjouée, spirituelle plutôt qu'intelligente, on l'entourait dans les salons, dans les dîners on la fêtait. Elle avait besoin de respirer sur son passage quelques grains d'encens capiteux.

Aussi dut-elle être flattée d'inspirer au petit camarade de quatre ans plus jeune qu'elle un sentiment si vif et si désintéressé. Elle le toléra, l'encouragea sans penser à mal; elle finit par le ressentir à son tour, mais avec la légèreté de sa nature et une nuance de protection maternelle.

Eugène était, d'ailleurs, séduisant : élégant, frêle, distingué, bien pris dans sa petite taille, avec de longs cheveux bruns, des yeux profonds et doux qui, par moments, Isinçaient des éclairs.

Cet « amour blanc de la quinzième année (1) » ne semble s'être révélé et avoir pris conscience de soi qu'aux environs de l'année 1836. En octobre 1834 avait eu lieu le mariage de Madeleine. Eugène y assistait. Elle épousait, à dix-sept ans, un surnuméraire des Contributions Directes de vingt-deux ans à peine qui achètera plus tard une charge d'agent de change à La Rochelle. Le jeune homme était un peu bourru; tout lui faisait ombrage. Le cercle d'élégants cavaliers qui, dans le mondCj entouraient sa femme, lui déplaisait souverainement. Il ne la conduisait au bal qu'à regret et l'en rame-

(1) Gabriel Atjdiat, Dominique. Revue des Charenteit 30 septembre 1935.

naît tôt. Que pouvait-il comprendre aux langueurs de Madeleine et à ses capricieuses fantaisies?

Un étranger se dresse donc tout à coup entre Eugène et cette amie d'enfance, pour laquelle il ressent quelque chose de vague encore, mais d'infiniment tendre. Cette inclination dont on sourit autour de lui comme d'un enfantillage grandit de l'obstacle même qui lui estopposé. Irréparablement condamnée, elle s'épure, elle devient peu à peu, dans la solitude morale où tout retentit à l'excès, une véritable passion (1).

Surpris par la violence d'un amour longtemps ignoré, Eugène comprime et tour à tour élargit sa blessure. Son caractère, ses habitudes changent, il devient mélancolique, il vit à l'écart, il prend un air fatal; toute sa gaieté s'est évanouie avec son insouciance. Replié sur lui-même, il raffine sur ses sentiments, creuse et retourne sa pensée. Il lui faut s'épancher : à travers le mirage de son amour, il découvre le monde ailé des chimères romantiques. Il fait des vers, il se nourrit de Byron et de Musset, de Lamartine et de Hugo, de Jean-Jacques et de Chateaubriand. Le voilà ghssant, pour ne s'en évader que beaucoup plus tard, dans le sentimentalisme morbide alors à la mode.

Madeleine a dix-neuf ans, Eugène un peu plus de quinze; au moral deux enfants. La constance et la touchante ferveur du jeune homme émeuvent enfin une insensibilité qui n'était qu'apparente. Madeleine n'est pas heureuse, il lui est doux de se laisser courtiser.

Pendant quatre ou cinq ans, Fromentin vécut littéralement de cet amour. Sa jeunesse et son talent s'orientèrent tumultueusement vers l'adoration d'une femme,

(1) • La vie du jeune homme brûle tout entière en manière d'oftrande et flambe sous les pieds de Madeleine, pure, et seulement ftrfumée de bons instincts comme un feu d'autel. » (Dominique.)

de la femme. Malgré qu'il en eût, son secret s'exhala comme un parfum trop subtil et trop fort. Nous le respirons dans les lettres qu'il adresse durant cette période à ses plus chers confidents.

Y eut-il cependant rien d'autre entre elle et lui que des entretiens spirituels ou passionnés, des imprudences et des folies?

Ils se rencontraient à la promenade, dans le monde, au théâtre; il la cherchait partout. En Tabsence du mari, que son service appelait souvent au dehors, elle le recevait même chez elle. Le signal convenu était alors un petit caillou lancé contre la vitre. Tapi dans l'ombre, Eugène attendait en tremblant la réponse favorable, La fenêtre s'éclairait. Il entrait. Une sage amie, qui redoutait les dangers d'un tête-à-tête, assistait à ces entrevues. Ses enfants couchés, la jeune femme, lasse, s'étendait sur une chaise longue. Eugène s'asseyait à ses pieds, causait, lisait des vers. Transfigurée aux yeux de son ami par le rêve de la jeunesse dont elle était l'incarnation, Madeleine raillait doucement les ardeurs d'une passion faite pour l'amuser plus encore qu'elle ne l'enchantait. L'amoureux restait pour elle le petit camarade, presque k gamin. Il en souffrait, il s'en irritait; la jalousie, par moments, lui déchirait le cœur. Les entretiens éclataient alors en orages, le roman prenait des airs de mélodrame. A onze heures, à minuit, la materneUe amie, soucieuse plus qu'ils ne l'étaient eux-mêmes des périls de la situation, séparait ces deux enfants en congédiant Eugène. Il se glissait sans bruit hors de la maison et, avec un délicieux serrement de cœur, il filait sous les porches déserts. — Bref, rien ne manquait à la romantique aventure que la sérénade et l'échelle de soie.

Un pareil état d^ esprit de la quinzième à la vingtième

année offrait à tous égards des dangers. Sans parler des commérages, d'un scandale probable, d'une chute à la longue inévitable sur un terrain si glissant, rien n'épuise une âme et ne risque d'en fausser le ressort comme son entier abandon à un sentiment purement idéal qui l'envahit toute, rien ne la dévirilise comme l'analyse à outrance par un esprit clairvoyant des mouvements d'un cœur ingénu.

Ce mal eût pu devenir incurable. Par bonheur, le jeune homme trouva en lui-même et autour de lui, dans les hommes et dans les circonstances, de solides appuis.

Ce que nous savons de sa famille et de ses origines nous permet d'imaginer quelles influences de tendresse et de bon sens s'exercèrent pour le ramener à la santé morale. Quelques amis y joignirent leurs conseils, leurs critiques, le chaud réconfort dont il avait un perpétuel besoin.

Le travail intellectuel, les premiers essais de poésie et de littérature, furent aussi pour Eugène un dérivatif salutaire. On l'avait placé, vers 1830 ou 1831, en qualité d'externe, au collège de La Rochelle, où il eut poiu* camarades tous les fils de la bourgeoisie rochelaise de son temps. Il y fit, jusqu'en août 1838, d'excellentes études. Il s'y pénétra du génie antique, traduisant avec aisance Homère, Virgile, « Sophocle et Térence, Tite- Live et déjà Tacite, Démosthène et Gicéron, des lyriques comme Horace avec des fragments choisis de Tibulle et de Properce, les orateurs, les historiens, les poètes, c'està-dire toute l'antiquité latine et grecque (1)... » Il se nourrit de la moelle de notre dix-septième siècle, dont

fl) Premier manuscrit de Dominique. Dans son âge mûr, Fromentin savait encore le grec et le latin « à étonner les lauréats du grand concours », dit un de ses amis de cette époque.

JEUNES ANNEES t3

les traits saillants se refléteront plus tard dans son œuvre écrite. A seize ans, nous le trouvons en rhétorique, formé par un professeur de talent qui demeurera son conseil et son ami, Léopold Délayant (1).

On puise un témoignage du profit que Fromentin tira de ces leçons dans le succès dont fut couronnée pour lui l'année scolaire. La distribution de 1837 lui apportait, avec un second prix de version latine, neuf premiers prix, tant d'excellence que de français, de latin, de grec, d'histoire, etc., dans toutes les matières la première place. Le palmarès mentionne que le brillant rhétoricien lut avant la distribution solennelle une Apologie des lettres qu'il eût été piquant de retrouver aujourd'hui.

L'année suivante, en philosophie, Fromentin se maintint le premier de sa classe, même en physique, chimie et algèbre. Les mathématiques cependant, il les considérera toujours comme sa bête noire.

Dans ce curriculum çitae de l'écoHer, nous n'avons pas fait mention du dessin. lî n'était, à cette époque, l'objet d'aucun enseignement officiel au collège de La Rochelle. Eugène Fromentin traçait pourtant déjà d'un crayon charmant des figures et des paysages. Sur le cahier où il recueillait, en 1838, les cours dictés par son

(1) Ce futur bibliothécaire de la ville de La Rochelle n'était pas Beulement le savant dont le nom demeure attaché à des travaux d'érudition locale comme son intéressante Histoire des Rochelais. Son goût était sûr, ses connaissances solides et étendues. Son intelligence planait à l'aise dans la sphère de la haute spéculation. Il comprenait et sentait la poésie. Eugène Fromentin rencontrait dans cet homme supérieur le maître qu'il lui fallait. De son côté, Léopold Délayant appréciait son élève. « Il donna de bonne heure de justes espérances. Il ne se distinguait pas seulement par sa vive intelligence, mais par un talent plus rare dans un élève, celui d'écouter. » (Note manuscrite conservée à la Bibliothèque municipale de La Rochelle.)

professeur de philosophie, apparaît au tournant d§ telle page de la Logique un pape porté processionnellement sur la sedia, une scène dramatique de naufrage, une Jeanne d'Arc écoutant les voix, des groupes antiques, des portraits, des caricatures, et jusqu'à l'esquisse d'une grande composition historique dont le Premier Consul est le centre. Ces dessins à la plume sont distingués, et, pour incomplets qu'ils soient, trahissent néanmoins, avec un certain sens de rarrangement, de l'esprit, un œil et une main.

Le docteur Fromentin, premier maître es art de son fils, réussit à lui inculquer les rudiments de Pécole et les procédés du métier. L'adresse du peintre lui devra plus tard quelque chose. Mais le jeune homme, sous les révoltes de son goût naturel, sentit bien vite dans quelle impasse il s'engageait, à la suite de son père. Il résista. Peut-être est-ce là l'explication de sa nonchalance à utiliser durant sa première jeunesse ses dons supérieurs d'artiste.

On en trouverait une autre, dans l'ardeur et le succès avec lesquels il cultivait déjà les lettres.

Moins portés vers la production littéraire que vers les arts de la musique et du dessin, les Rochelais n'en ont pas moins, au cours de leur histoire locale, montré quelque goût pour la littérature. Ils se plaisent à citer plusieurs noms de prosateurs ou de poètes estimés dans la région, qui furent les contemporains ou les aînés d'Eugène Fromentin. Quant à lui, fréquentant familièrement chez les penseurs de tous les temps et de tous les pays, appartenant à la grande génération romantique, l'état de langueur de son cœur blessé, les fantaisies de son imagination, ses facultés d'analyse, devaient trouver dans la plume, mieux que dans le crayon ou dans la brosse, l'instrument de prédilection propre à les expri-

mer tout entiers. Aussi le voyons-nous, sur les bancs du collège, commettre force vers et quelques travaux en prose qui méritent, malgré l'inexpérience de l'auteur, d'attirer Tattention et les encouragements de Léopold Délayant.

De 1835 à 1843, Fromentin produisit un nombre de poésies considérable. Pendant qu'il était collégien, il s'en allait, de temps à autre, le soir, glisser furtivement, avec des battements de cœur, quelque poème dans la boîte aux lettres du journal la Charente-Inférieure. Il arrivait qu'on lui accordât les honneurs de la publicité.

Les plus anciennes de ces pièces de vers qui soient parvenues jusqu'à nous remontent à 1838. Elles exhalent le parfum fané des romances du temps. Si elles ne valent guère mieux que les élucubrations de nos rhétoriciens d'aujourd'hui, elles sont beaucoup plus naïves.

Le Sommeil de V Enfant est, par exemple, d'une touche féminine tout à fait mièvre :

Petite fille blonde et rose, Colombe à l'âme à peine éclose.

Dors au fond de ton nid d'oiseau.

Un ami qui t'aime et qui veille A l'heure où ton œil bleu sommeillCf Jette une fleur sur ton berceau...

Le poème intitulé : Un Héros, chante la mort d'un jeune aspirant de marine tué à la prise du fort de Saint- Jean d'Ulloa. Les strophes en sont visiblement imitées de Victor Hugo :

Seize ans! mort à seize ans en héros de batailles! O frères! à seize ans trouver des funérailles Dans la bourrasque du combat!...

[Honneur à toi,]

A seize ans abjurant ton enfance chérie,

Qui vas sous d'autres deux mourir pour la patrie

Et pour linceul as le drapeau.

Un cadre fracassé d'entrepont pour litière, Les cent voix du canon pour salve funéraire

Et la grande mer pour tombeau!...

Dans une épître à Madeleine pour la naissance de sa seconde fille, le poète cherche à traduire le rêve que la jeune mère avait caressé de donner le jour à un fils. Il évoque cet enfant devenu homme :

Teint brun, dans le regard un peu de sang créole, Cheveux noirs sur la tempe harmonisant les traits, Flottant à l'aventure et bouclés sans apprêts, Le cou libre entouré d'une cravate lâche, Les doigts gantés, à qui sied si bien la cravache, Les reins emprisonnés dans l'habit de cheval,

Avec ce grand regard, cette posture à l'aise, Ces airs byroniens de la vignette anglaise- Les petits vers suivants, dont le titre est Volupté, sont d'une autre tradition et d'un autre tour :

Je suis au lit et vous aussi. J'écoute Tourbillonner la bourrasque au dehors, Balbutier la dalle qui s'égoutte, Gémir le vent au fond des corridors.

11 se fait tard, et la nuit a fait trêve A ses rumeurs. Dormons, car l'ouragan A son roulis assoupira mon rêve, Et l'on dort bien au murmure du vent.

Voici, je crois, la patrouille qui passe. J'entends sonner le sabre des dragons : J'aime encor mieux être ici qu'à leur place. Quitte à gagner autrement mes galons.

Au casque d'or, sans mentir, je préfère Mon casque à mèche et fort décidément J'ai peu de goût pour l'état militaire : On dort trop bien au murmure du ventl

D'un observateur et d'un descriptif ces quatrains d'un sonnet composé à dix-sept ans :

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