UN ITUAOB QUI PASSE
Souvent, par un beau jour, quelque nue incertaine. Pâle et triste, égarée au fond du ciel serein. Passe sur vôtre tête, et son aile qui traîne Vous jette une grande ombre et tache le chemin;
Et, sur le sol ombré, tandis qu'il tombe à peine Un rayon à travers le nuage d'airain.
Un chaud soleil jaunit autour de vous la plaine. Et les villages blancs vous rient dans le lointain...
L'œuvre poétique de Fromentin à cette époque est sage, tempérée de forme et de fond, au demeurant peu originale.
On en dira autant des premiers essais en prose qui nous aient été conservés de la période antérieure à
Le plus ancien paraît être l'analyse d'un sermon, publiée dans le journal rochelais le Phare, sous le nom de Henri Durant. Ce n'est qu'un bon devoir d'écolier sans personnalité ni relief.
Dans un fragment de drame intitulé Carlo, — de simples notes, — on voit le héros de vingt ans monologuer chez la courtisane Néra. Il déclare que l'âme de la femme se confond avec l'esprit même de la nature :
L'Ame est dans la nature, la forme dans la femme.
Quant au corps, il ne tient qu'à nous de l'idéaliser et de mettre dans ce vase la liqueur qu'il nous plaît. Le divin de l'amour, c'est l'inconnu... Carlo prend la nature à témoin; par la fenêtre ouverte il harangue la foule, il la maudit au nom de la beauté qu'elle ignore et de la femme qu'elle méprise. Pures réminiscences ds la
t8 LETTRES DE JEUNESSE
Coupe et les Lèç>res : Frank et Belcolor à Tétat de première et maladroite ébauche.
Quelques confidences enfantines, jetées à la hâte sur le papier un soir de juin 1838, attestent encore combien Fromentin, esprit si précoce, conservait à^dix-huit ans de candeur et de simplicité.
a Je suis content de ma journée. Je me suis bien saturé de grand air, de soleil et de parfums, et ce soir de fraîcheur humide et de suaves émanations.
« J'ai à peine feuilleté deux pages et j'ai pourtant beaucoup appris, plus sans doute qu'avec les livres, parce que ces choses-là, les livres ne les apprennent pas ou les rendent froides et incompréhensibles; elles ont besoin d'être senties, et alors seulement l'émotion est douce et profitable.
« J'ai pressé dans mes mains des mains calleuses et cordiales; j'ai souri à des fronts hâlés par le soleil des champs; j'ai causé avec des vieillards et cela m'a rendu grave; j'ai lu dans des cœurs souffrants et malheureux; j'ai sondé la plaie cachée et cela m'a rempli de pensées tristes et douces et qui font toujours du bien. »
Il s'est promené avec un vieillard exilé du lopin de terre sur lequel il avait jusqu'alors vécu.
(( C'est là que j'ai bien compris tout ce qu'il y a de sacré dans cet amour de la propriété et de poignant dans la nécessité de la vendre à d'autres mains. Le pauvre homme, il nous promenait avec un douloureux orgueil dans ces allées, qu'il avait plantées, dans ces prairies qu'il avait engraissées; et puis l'acquéreur était là; et lui, l'hôte de la maison, il sentait que tout cela ne lui appartenait déjà plus...
« J'étais parti gai, insouciant et vide. Je suis revenu rêveur et plein de meilleures pensées. »
A citer également une paraphrase du Psaume VIII:
JEUNES ANNÉES âf
La prose n'en est pas exempte de rhétorique, mais Délayant la trouva si éloquente, sous la plume de son élève, qu'il la publia à l'insu du jeune homme, dans le journal la Charente- Inférieure (1).
La Terre dit la gloire de Dieu et nos sens en portent témoignage. Il suffît de contempler, d'écouter.
« Alors, et comme si elle eût soulevé le voile qui vous dérobe à nous, s'écrie Fromentin, s'adressant au Seigneiu"; comme si elle vous eût entrevu dans toute votre magnificence, au fond du mystère des cieux, mon âme extasiée s'élève vers vous, et, mêlant ma voix à l'hymne universel, je vous adore, grandeur, Dieu de gloire et de puissance, vous qui voyez rouler sous vos pieds les sphères dont votre œil peut seul mesurer et diriger la cause indéfinie, vous enfin qui n'êtes accessible qu'à la prière dont l'aile de flamme monte à travers l'infini, quand elle vous voit, pour la recevoir, vous pencher au bord des cieux!... »
Eugène Fromentin eut un moment l'idée d'écrire une étude critique sur Sainte-Beuve, qu'il avait lu assidûment et auquel son extrême jeunesse dut beaucoup. Voici quelques notes se référant au plan de ce travail. Elles ne sont pas datées, mais paraissent, quoique annonçant une réelle maturité, se placer aux environs de 1840 :
Sainte-Beuve. — Homme d'analyse.
lo Analyse du cœur. — Procédé de saint Augustin, de Rousseau (Confessions), de Werther, de René, d'Adolphe, — avec ces difîérences : qu'il n'a pas la foi orthodoxe de saint Augustin, — la franchise un peu cynique de Rousseau, — l'énergie désespérée de Werther.
(1) Numéro do 16 mars 1837. — Bibliothèque municipale de La Kochelle.
// est double, ce qui suppose la lutte; — faible, ce qui explique ses défaillances; toujours entre le mauvais lieu et l'amour; mystique, — chaste ou du moins honteux. Il se rachète par la œntrition.
2° Analyse du foyer, — (Consol. — Vers à Mme Hr Veillée, etc.)
3° Analyse de la nature. — Il la voit de trop près. (Ex. : Couchers de soleil — vers écrits au Luxembourg, etc.) Il la sent, plus qu'il ne la voit : trop de détails. Intimité jusque dans la description.
Il ne voit dans la nature que son rapport psychologique avec un sentiment et une idée.
Voir les Rayons jaunes (1).
C'est l'homme des souvenirs, par conséquent des regrets, — c'est-à-dire des impressions tempérées.
Il a le premier rendu dans cette pièce unique l'harmonie des couleurs et des sentiments. Il la voit à travers ces sentiments.
Sa couleur est le jaune. Sa saison l'automne. [Deux mots illisibles.] Deux besoins.
Deux éléments : l'amour, l'amitié. Solennité dans ses formes d'amitié.
Il lui manque : la famille, la patrie. N'est pas artiste, — permanence de l'Idée, — mauvaise forme...
Au cours de Tété 1838, Eugène Fromentin était parvenu au terme de ce qu'on appelait alors, d'un mot plein de sens, ses humanités. On sait qu'il eut en philosophie, comme l'année précédente en rhétorique, tous les premiers prix de sa classe.
La distribution fut, pour son ombrageuse fierté, l'occasion d'une épreuve. La scène est contée dans DomU
(1) Poésies de Joseph Delormt.
rUqae avec un accent de sincérité aucpiel il n'est pas permis de se tromper. Le lauréat est debout sur l'estrade, sa couronne d'une main, un gros livre de l'autre, aux applaudissements unanimes. Son regard se croise avec celui de Madeleine. Il se voit gauche, ridicule, il en souffre. Se sentir un homme, se dire que le soir même, libre pour Ta première fois, on entrera enfin de plain pied dans la vie, objet de toutes les convoitises, et subir sous les yeux de celle qu'on aime une si solennelle humiliation!... On comprend que la blessure faite ce jour-là à la sensibilité du jeune homme ne fût pas entièrement cicatrisée vingt-cinq ans plus tard, lorsqu'il écrivit Dominique,
Du mois d'août 1838 au mois d'octobre 1839, Eugène reçut dans sa famille, sinon désœuvré, du moins désorienté. Il n'avait plus de travail régulier, plus de direction à suivre, et cependant — il était si jeune! — ses parents hésitaient à se séparer de lui. Il dessinait, peignait un peu, rimait beaucoup, fréquentait les promenades publiques et les salons. Dans la petite ville, où ses dons et ses succès faisaient plus d'un envieux, il attirait tous les regards. La jeunesse rochelaise groupait autour de lui ses meilleurs éléments.
Cependant son frère, Charles, et son plus intime ami, Emile Beltrémieux, dont il sera parlé plus loin, poursuivaient ensemble à Paris leurs études médicales. A en juger par les lettres de ce dernier, qui ont seules survécu, Fromentin entretenait avec lui une correspondance intelligente (1).
(1) On connaît par ces lettres les occupations intellectuelles des deux correspondants. Il y est souvent question de Corneille et de Goethe, du cours de Michelet au collège de France. A propos de Ruy-Blas, que Fromentin trouvait conçu à la manière d'un drame de Shakespeare et qui l'avait, disait-il, « plus étonné que bien vive-
Dans certaines de ces lettres, l'ami clairvoyant qu'était Beltrémieux loue et critique les essais de poésie de son ami. Il lui signale des rejets qui rompent Thar» monie de la strophe, d'inutiles énumérations purement matérielles, une tendance au délayage qu'il faut combattre. Il donne de justes conseils pour rendre l'inspiration et la forme plus élevées, plus personnelles (l).
Parmi ses anciens condisciples, Eugène Fromentin en fréquentait familièrement un autre. Léon Mouliade était Vendéen. Ses parents, grands propriétaires, habitaient Fontenay-le-Comte et Tété un château des environs. Ils firent élever leur fils au collège de La Rochelle. Il plut à Eugène par la distinction de ses manières et la finesse de sa nature. De complexion délicate, il affectait une mise élégante et un certain air de dandysme répandu sur toute sa personne. Il était précoce, positif et résolu. Il possédait une imagination voluptueuse et une tête légère qui plaçaient l'axe de la vie dans le plaisir. • Léon, écrira plus tard Fromentin à un autre ami, est toujours celui que vous avez connu, d'une grande paresse, indifférent à tout, même à la position qu'il occupe, passionné pour la toilette et les grandes manières, avec la même bonhomie et le même excellent cœur. » Cette douceur distinguée et volontiers désabusée, cet incurable ennui au fond et cette solitude morale, le tout cachant une fausse conception de la vie, c'est bien là, sans grand changement, l'Olivier d'Orsel de Dominique (2).
Ce jeune homme semble avoir exercé sur Eugène
ment entraîné », Emile compare les génies des deux poètes. Ailleurs, c'est un long parallèle, provoqué par Eugène, entre Racine et Shakespeare.
(1) t La belle poésie, écrit-il un jour, c'est presque toujours celle où la philosophie jette un petit peu d'ombre sur l'éclat des Ters. »
(2) Voyez notamment Dominique, 5* édit., p. 78 à 80,
Fromentin à cette époque une véritable séduction. Il avait toujours en train quelque intrigue hardie. De Paris d'abord, où, ses classes terminées, il s'était rendu pour compléter son instruction, puis de la Vendée, où il séjourna à maintes reprises chez ses parents, il écrivait à Eugène de longues lettres d'une écriture extrêmement menue, dans lesquelles il lui narrait les ennuis et les amusements de son existence
En 1839, la correspondance entre eux est active. Mouliade s'installe à Paris. Il s'initie à la vie du dilettante. Il peint avec force détails les théâtres et les bals d'étudiants. Il évoque aussi — à distance — un Fromentin « papillonnant sur le cours Richard » et « lorgnant les joUes promeneuses ». — « On m'a dit que vous étiez un jeune homme à la mode dans toute la rigueur du mot, que c'était à qui vous aurait, que c'est vous, enfin, qui occupez maintenant la bonne compagnie de La Rochelle! »
Eugène, à la lecture de ces frivolités, se prend au mirage des élégances parisiennes, comme, à méditer les pages ardentes et sérieuses d'Emile Beltrémieux, il rêve du Paris intellectuel.
Autant que pour les aspirations de son intelligence, il lui fallait alors des confidents pour les mouvements de son cœur. Son amour pour Madeleine mariée, mère de deux enfants, absorbait de jour en jour davantage ses forces vives. Los imprudences entre eux ne se comptaient plus. Le mari pouvait tout apprendre et faire un éclat. Si pure, si profonde que fût cette affection romanesque, elle devenait, de par sa tyrannie, au plus haut point dangereuse. Frêle, sensitif et nerveux, le jeune homme se consumait. Il était pris de pâleurs subites, de frissons. L'exaltation mystique allait-elle tarir en lui la sève créatrice?
3V LKTTRKS DE JEUNESSE
Le docteur Fromentin et sa femme — elle surtout, rinrruiète mère, plus proche de son fils par la sensibilité, — comprirent qu'il fallait à tout prix éloigner Eugène et lui ouvrir de nouveaux horizons.
Le moment était d'ailleurs venu de lui choisir une carrière. Il ne manifestait de vocation pour aucune profession en particulier. Il s'annonçait seulement ci-.mme peu doué de sens pratique. Ses goûts de poésie, de littérature, de peinture, n'étaient pas alors, aux yeux de parents prudents, de ceux sur lesquels se pût édifier un avenir; ils no servaient qu'à orner un esprit. Les ressources paternelles étant limitées, il fallait se préparer à voler de ses propres ailes. Charles se destinait à la médecine; on songea naturellement à orienter son frère vers le droit. Les carrières juridiques n'étaient-elles pas chez les Fromentin un patrimoine héréditaire? Eugène continuerait son grand-père l'avoué ou son oncle l'avocat. L'office d'Antoine-Toussa'nt demeurait encore entre les mains de son successeur, le digne M^ Loyzet, qui le tenait en réserve pour son jeune ami...
Eugène partit pour Paris en novembre 1839. On peut imag'ner son trouble. Il quittait une famille à laquelle, malgré d'inévitables dissentiments, il demeurait tendrement attaché. Il s'exilait de son pays où il avait poussé de profondes racines. Il se séparait de Madeleine qu'il ne reverrait plus chaque année qu'aux vacances — si les circonstances n'y mettaient obstacle. — Fromentin n'était-il pas, du reste, de ceux que tout voyage ébranle, chez qui tout dépaysement brise quelques fibres secrètes?
Ajoutez l'agitation des projets d'avenir, le mirage de Par's, le va-et-vient des derniers préparatifs, les recommandations suprêmes des parents et des amis. Ils
étaient tous assemblés., ce matin-là, autour de la diligence, sur la vieille place du Marché, les uns rieurs, d'aucuns émus. Charles et Eugène, les yeux humides, deux ou trois étudiants de leur âge, avaient pris place dans la patache. Le docteur soutenait tristement sa femme on larmes et près de s'évanouir.
Eugène Fromentin n'oubliera jamais ce saisissant tableau qui allait maïquer la fin de son adolescence naïve et passionnée.