‹ Lettres de jeunesseChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lorsqu'il descendit de la diligence à Paris, après trois ou quatre jours de roulement continu, Eugène Fromentin se logea avec son frère à l'hôtel du Commerce; 26, rue de l'Ecole-de-Médecine.

« C'était, dit Paul Bataillard (1), une de ces vieilles et étroites maisons situées tout près du passage du Commerce, entre la rue du Paon et le haut de la rue de l'Ancienne-Comédie; — un petit hôtel d'étudiants dont l'entrée, flanquée d'une boutique de marchands de vieux habits, consistait en un couloir étroit et sombre au bout duquel on montait un escalier également étroit et peu éclairé qui donnait accès à des étages composés chacun de deux pièces seulement. Eugène occupait une de ces chambres. » Son frère Charles et leur compatriote Dubois, plus tard notaire à La Rochelle, vivaient également là. « Toutes les pièces avaient leur unique fenêtre sur la rue de l'Ecole-de-Médecine, assez étroite en cet endroit, assez bruyante aussi et pas très propre. »

Quant au genre de vie de ces jeunes gens, il était des

(1) Paul Bataillard, dont nous parlerons plus loin, s'était proposé, après la mort de Fromentin, de retracer la vie de son ami. Il ne put, par malheur, réaliser son dessein. Mais il a laissé des Notes Biographiques inédites d'un réel intérêt pour la connaissance de l'artiste à partir de 1840. Nous puisons larg-ment à cette source, laissant, autant que possible, la parole au scrupuleux biographe.

plus modestes. Ils envoyaient blanchir leur linge à La Rochelle, utilisant les « occasions » de retour de quelqu'un de leurs compatriotes. Eugène continuera pendant plusieurs années de fournir son contingent aux lessives maternelles.

Les économies portaient surtout sur le prix des repas. On buvait peu de vin et on vivait sobrement.

La petite colonie de l'hôtel du Commerce, grossie de deux ou trois Rochelais logés dans le voisinage, prenait ses repas en commun, du moins le dîner.

Eugène, la prenrère année de son séjour à Paris, ne mangeait pour ainsi dire pas. « Sur la remarque que je lui en fis, écrit Bataillard, il m'assura que son estomac ne supportait presque aucune nourriture, ce qui était vrai. Mais ce qu'il ne me dit pas alors et ce qu'il ne m'avoua que plus tard, c'est que, dans les préoccupations d'un amour éthéré, il avait pris la nourriture en dédain, si bien que son estomac s'était peu à peu rétréci et qu'il ne pouvait presque plus rien manger, ce qui, d'ailleurs, lui plaisait assez. »

11 lui fallut plusieurs années pour revenir complètement à une hygiène rationnelle. Il est permis de penser que ces imprudences ne furent pas étrangères à la faiblesse de constitution et aux troubles de santé dont il eut à se plaindre toute sa vie.

Aussi, à l'époque où Bataillard fit sa connaissance en juillet 1840, Eugène était-il d'une maigreur extrême.

« Sa taille était fine, élégante et bien prise, quoiqu'il eût les jambes un peu courtes; mais le corps et les membres, qui depuis se musclèrent, tout en conservant leur constitution fine et nerveuse, étaient grêles. Il avait la tête proportionnellement un peu forte. » Son teint mat ne se colorait jamais que d'une très légère rougour. Sa belle chevelure brune, séparée par une raie

sur le côté, tombait soyeuse et brillante presque jusqu'aux épaules. Ses joues étaient pleines, sa figure d'un bel ovale allongé. « Les lèvres, estompées d'une moustache naissante, étaient grasses, le front haut, arrondi, très beau. Chose remarquable, le nez, qui depuis se busqua et prit la forme aquiline, était pajfaitement droit, plutôt grand que petit, et d'ailleurs très bien fait. Les yeux bruns et grands, peut-être un peu trop grands alors, surmontés de beaux sourcils, étaient admirables, très doux, beaucoup plus qu'ils ne le fuirent plus tard; dans les moments d'enthousiasme, qui lui étaient assez familiers en ce temps-là, et sous l'influence d'un sentiment d'étonnement ou de tristesse, ils se levaient au ciel avec une expression profonde. »

Eugène vécut d'abord assez seul, à l'écart de son frère et de leurs camarades communs. On respectait ses goûts d'isolement. Il ne connaissait à Pai^is, en dehors de son petit cercle d'étudiants, que des parents qu'il fréquentait peu. Sa tenue, son éloignement pour la trivialité des conversations et des manières, pour les excentricités de la bohème, ne tardèrent pas à lui attirer les quolibets de quelques-uns et on en vint à l'appeler : « le petit monsieur comme il faut. »

S'il suivait, assez irrégulièrement d'ailleurs, les cours de l'Ecole de Droit, il assistait aussi aux leçons de Michelet, de Quinet, de Sainte-Beuve et il étudiait les musées avec assiduité.

Le grand courant intellectuel et artistique allait le saisir peu à peu pour l'enfiévrer de travail. C'est là le secret de cet apaisement qui se fera progressivement dans son cœur, non sans de. pénibles retours vers le passé et de cruels réveils de la passion dominatrice.

Les premières impressions du jeune provincial à

Paris sont ce que l'ûii pouvait supposer, connaissant son caractère et son état d'esprit. La plus ancienne des lettres que nous possédions de lui — 2 mai 1840 — est d'un enfant, mais aussi d'un fervent de la nature qui sait déjà Tobserver. Eugène écrit à un excellent camarade rochelais, M. Sainton, qui, dès cette époque, dessinait avec talent et mettait dans ses essais liltéraircà beaucoup de drôlerie et d'esprit (1).

L'étudiant commence à s'accoutumer à sa nouvelle existence; il s'intéresse à mille choses. Après avoir prêché à son ami le calme : « Il y a beaucoup de chance dans la vie, écrit-il, je crois donc à la nécessité de beaucoup de quiétisme... » il continue ainsi :

« Vous me demandez la manière dont je passe mon temps : elle est excessivement simple. Nous avons nos cours, notre chanibre pour travailler, le Luxembourg pour nous promener le matin, ou après le dîner, le café pour nous réunir et causer un moment. Joignez à cela le théâtre de temps en temps, et des courses botaniques depuis quelques semaines...

« J'ai vu Versailles par une journée des plus froides de l'année. J'y étais allé à pied une grande partie de la route, à travers les bois. Les bois ont, même au fond de l'hiver, une physionomie bien pittoresque, surtout pour qui n'en a presque jamais vu. Ceux-là sont excessivement sauvages dans certains endroits, bien qu'ils soient traversés de grandes routes. Il n'y avait alors presque point d'oiseaux; il n'y en a jamais que très peu, même pendant l'été. On y entend seulement chanter partout des geais, des traînes; on y voit fuir des merles. Je me rappelle avoir fait lever une bécasse. Du reste, ce n'est point là, mais à Boulogne et surtout à Vm-

(1) Communication de cette lettre nous a été obligeamment donnée par ^me Soulbieu, née Sainton.

cennes qu'il faut aller pour voir des faisans et des chevreuils. Nous n'y allons jamais sans en rencontrer; ils sont apprivoisés, on les voit paître à soixante ou quatrevingts pas de vous, sans défiance à peine. Ils fuient quand on s'approche, pour s'arrêter un peu plus loin.

« Le printemps venu, nous avons réellement commencé nos courses. Jusqu'à présent, elles ont toujours été circonscrites dans Vincennes, Boulogne, Saint-Cloud et Meudon. Il nous reste encore bien des côtés à explorer. Nous attendons pour aller à Saint-Germain et à Montmorency, qui sont beaucoup plus éloignés, que nous soyons en pleine floraison. Si vous voyiez cela, c'est une bénédiction que ces pelouses de bois; on y marche sur des tapis de violettes en fleurs et de fraisiers. Je crains, dans un ou deux mois, d'oublier souvent les plantes pour les fraises.

« Rien ne peut vous donner une idée de la beauté des environs de Paris. Je tombe à chaque pas d'extase en extase, parce que les aspects changent et une échappée de vue nouvelle en découvre un nouveau. Je donnerais tout au monde pour savoir crayonner le paysage; il y aurait de quoi se faire un album charmant. Je m'y habitue bien un peu, mais c'est excessivement difficile et je ne tiens pas tant à un paysage achevé dans ma chambre qu'aune étude prise à la hâte sur les lieux, souvent fort incommodément et en deux coups de crayon.

0 Je m'occupe toujours un peu de dessin, sans ordre, faisant de tout un peu, parce que les commodités me manquent pour prendre un maître, et que, d'ailleurs, un maître, quel qu'il fût, me forcerait à travailler un genre particulier, souvent le sien, tandis que, pour ce que je veux faire du dessin, j'aurais le désir de faire un peu de tout.

« Il y a, en elîet, de fort belles choses à Paris, mon

ami. Plus on les voit, plus on apprend à les admirer. Les musées, les théâ+res, les monuments, les promenades, le bruit, la foale, le luxe, le mouvement des choses et des idées, tout cet assemblage de grandeurs, il n'est donné qu'à Paris de le réaliser. Il y a bien de la misère, bien des petitesses, des saletés, des ignominies de tout genre; mais tout cela disparaît comme une ruelle étroite masquée par un monument gigantesque. Il est de fait qu'ici le beau couvre le laid, et cela dans tout et partout; c'est un travestissement universel, un masque sur tout. Il faudrait lever les jupons des femmes pour s'apercevoir qu'elles n'ont pas de chemises. On éprouve donc ici une alternative continue d'enthousiasme et de désenchantement. »

Quant à l'exposition de peinture, qui a mis Eugène Fromentin au courant de l'école contemporaine, il déclare y avoir vu « force croûtes ».

Il a admiré, en revanche, le feu d'artifice tiré la veille pour la fête du roi. Il a eu quelques minutes de grande émotion à l'explosion du bouquet : il n'avait rien vu de pareil à La Rochelle. Enfin les Champs-Elysées lui ont paru d'un effet magique...

Telles sont les impressions de notre héros, après cinq mois de séjour à Paris. On y saisit sur le vif cette fraîcheur de sensations que, durant toute sa jeunesse, Eugène sut allier à une rare précocité.

Du miheu bourgeois et stagnant de sa petite ville, Fromentin passait brusquement dans un cénacle de compatriotes et d'amis intelligents que la vie des écoles avaient singulièrement développés. Ce sont eux qui, durant les premières années de son séjour à Paris, l'encouragent, le réconfortent et le dirigent. Ils forment le nouveau foyer où le sensitif exilé trouve le point d'ap-

pui nécessaire à ses élans intellectuels, un refuge dans ses chagrins et dans ses doutes.

Au premier rang des intimes, Eugène reprend d'abord contact avec un ancien camarade de jeux, son condisciple au collège de La Rochelle, dont le rôle dans sa formation intellectuelle aura été capital. Il importe donc de le bien connaître.

Emile Beltrémieux, de deux ans plus âgé qu'Eugène, appartenait à une famille rochelaise ancienne et respectée. Son père, d'abord agent de change et adjoint au maire de la ville, devint par la suite conseiller de préfecture. Après de fortes études au collège, Emile, depuis 1836, poursuivait à Paris, en compagnie de Charles Fromentin, la préparation de sa médecine.

Il était le chef d'une pléiade d'esprits distingués qui, gravitant autour de lui, s'avivaient à sa flamme. Il promettait de s'élever au premier rang parmi les conducteurs de la jeune génération qui préparait fougueusement l'avènement de la démocratie. Attaché plus tard par Ai^mand Marrast à la rédaction du National^ quelle brillante carrière n'eût-il pas fournie si la fièvre tuberculeuse qui le minait ne l'eût prématurément emporté à vingt-neuf ans! InteUigence ardente et forte, ouverte à tous les horizons de la pensée, travailleur infatigable, Beltrémieux a tout abordé.

A lire les notes qu'il a laissées (1) et ses lettres à Fromentin, d'une écriture rapide, enfiévrée, qui, comme sa pensée, procède par bonds, on demeure confondu de rencontrer pêle-mêle des créations en tous genres si originales, et tant d'idées justes qui depuis ont fait leur chemin.

(1) Documents inédits dont nous devons la communication à l'obligeance de Mlle Lilia Beltrémieux. La correspondance de Bel« trémieux avec Fromentin dura de 1839 à 1848.

Il parle quelque part de l'équilibre désolant de ses facultés et de l'excès d'activité intérieure qui le dévore. « Les jouissances m'irritent sans me satisfaire; je sons en moi quelque chose d'insatiable. »

Rien ne rassasie non plus son appétit intellectuel. Aiïamé à la fois de bien, de beau et de vrai, il s'en nourrit sous toutes les formes. On l'entend s'écrier un jour :

Je vais me prcsternant au seuil de tous les temples.

Cette âme curieuse et frémissante a le tourment de l'infini. Elle se dresse pour l'étreindre; elle retombe aussitôt, épuisée, sur elle-même. L'ennui dont elle souffre, la nostalgie du divin, Fromentin l'a connue trop souvent aussi.

Beltrémieux revient fréquemment, en des vers de la lignée de Lamartine, sur ce thème habituel à sa pensée :

Comme l'aiglon blessé qui se débat en vain, Sans pouvoir m'élever j'aspire au ciel divin.

Et encore :

Moi qui demande à Dieu quel but il m'a tracé

Et qui me perds moi-même en ces ombres funèbres,

Je gémis en cherchant mon chemin effacé.

Mais les hommes de cette trempe, les caractères cornéhens, ne s'enlizent pas dans l'incurable désespérance à la mode du temps; ils donnent un vigoureux coup de reins, ils remontent jusqu'au soleil de la vie agissante.

Emile Beltrémieux fait, la plume à la main, des lectures de toutes sortes : le Ramayana hindou et J.-J. Rousseau, Byron et les physiologues. Il possède à fond les anciens comme nos classiques, se passionne pour Shakespeare autant que pour la Bible et pour

V Imitation, étudie les fabliaux du moyen âge, en même temps qu'Adolphe, Werther ou Lélia, et la troublante littérature d'analyse de son époque.

D'ailleurs, rêver et penser, pour lui, c'est produire. On le voit, à vingt ans, agiter les problèmes les plus ardus de son temps, de tous les temps. Il compose un drame ou une comédie pour se reposer d'un conte philosophique; une élégie le délasse de travaux anatomiques. Après avoir commencé des traductions, malheureusement incomplètes, de Novalis et de Wieland, il continuera jusque sur son lit de mort d'écrire une histoire de France qu'il n'aura pas la joie d'achever.

Les questions sociales, la haute politique, le grand journalisme, attirent particulièrement Beltrémieux. Il se fait le propagateur par la parole et par la plume des idées de Michelet et d'Edgar Quinet. Il convient de le considérer, tout obscur qu'il soit demeuré, comme un des plus nobles artisans du mouvement de 1848.

Beltrémieux était, dans son privé, sérieux, modeste et bon, toujours prêt au sacrifice pour autrui. * Emile est très sage, écrira Eugène à Bataillard en 1842; il est aussi sage, mais plus malheureux que nous. » Et plus tard, à Mme du Mesnil : « Vous l'aimiez aussi, malgré vos croyances bien contraires, tant était puissant chez lui l'attrait de l'âme honnête, de l'esprit droit, du cœur juste et aimant. »

Tels furent le cerveau en ébullition, l'âme universelle et profonde, qui, aux années d'enfance et de jeunesse où se gravent les fortes empreintes, s'attachèrent à Fromentin dans la plus féconde intimité.

Lorsqu'en novembre 1839, les deux amis se retrouvèrent à Paris où Beltrémieux résidait depuis six ans déjà, la correspondance entre eux fut naturellement interrompue; mais elle reprit quelques mois plus tard,

quand Emile fut contraint par son état de santé, toujours très précaire, de retourner dans sa famille.

A peine installé à l'hôtel du Commerce, Eugène Fromentin se laissa introduire par quelques camarades dans un cercle religieux et littéraire de jeunes gens dirigé par les frères de Riancey. A V Institut Catholique, on apportait ses essais en prose ou en vers, on s'exerçait à la parole. Veuillot, Lacordaire, quelque autre personnage en vue, venait parfois présider l'ardente assemblée. Fromentin et ses amis, s'ils n'étaient plus guère catholiques que de nom, avaient conservé vivace, de leur éducation première, le sentiment chrétien. Ils s'intéressaient, en outre, aux questions religieuses dans leur répercussion sur l'état social et politique du pays.

Aux réunions de ce cercle, Eugène fît la connaissance d'un étudiant qui lui devint immédiatement sympathique, Paul Bataillard. Ce nouveau venu sera pour lui, durant les années de jeunesse, le plus sûr confident des choses du cœur.

Bataillard raconte qu'au cours de l'année scolaire 1839-1840, alors qu'il était lui-même élève pensionnaire à l'Ecole des Chartes, il avait remarqué « un petit jeune homme distingué, intelligent », qui lui paraissait intéressant et de nature à lui plaire. Au mois de juillet 1840, la jeunesse de V Institut Catholique imagina un banquet champêtre à Saint-Cloud : promenades dans le parc, dîner à l'hôtel, puis on regagna Paris à pied.

Fromentin et Bataillard, le matin encore inconnus l'un à l'autre, se trouvèrent à causer ensemble. La soirée s'acheva pour eux à une heure tardive chez Batailku^d qui habitait alors un cinquième étage de la rue Jacob. «...A partir de ce jour, écrit Paul, nous nous vîmes, sauf empêchement, tous les soirs. En un moment, nous

étions devenus deux amis inséparables. » Ils se promenaient ensemble, après le dîner, dans le jardin du Luxembourg. Ils coupaient leurs interminables cause ries d'une lecture à haute voix. « J'étais émerveillé de l'intelligence et de la solide instruction de mon jeune ami, dit Bataillard, ainsi que de ses grâces charmantes. » Eugène, à son tour, dans une assez longue pièce de vers datée du printemps suivant et tout imprégnée du parfum de la nature, conte ainsi la naissance de leur commune amitié :

...La soirée Etait tiède et sonore; une lune moirée Souriait, d'un glacis bleuâtre effleurait l'eau, Entre deux ormes noirs argentait un bouleau, A travers le taillis, comme une eau qui ruisselle, S.^mait de feuille en feuille une pâle étincelle, Découpait des points d'ombre, ou laissait voir encor Sur rhorizon plus clair une étoile aux yeux d'or. Paris mêlait au loin ses mille rumeurs vagues Comme un soir orageux en fait monter des vagues. Et j'allais, m'arrêtant pour écouter parfois Balbutier le vent nocturne au fond des bois, Suivant sur la lisière une sente choisie Et sentant à mesure un flot de poésie Monter comme une écume et déborder mon cœur.

Qii:lques jeunes gens marchent à l'écart. Ils causent de René, d'Ehire; ils citent Jocelyn, Obermann, Volupté. Un d'entre eux dit qu'en se plongeant dans l'œuvre de Sainte-Beuve on en sort épuré. Ce mot est pour Eugène la révélation d'une sensibilité sœur de la sienne, et leurs âmes

Gomme un couple d'enfants au bord d'un puits profond Sa penchaient sur le livre et se voyaient au fond.

Paul Bataillard cependant n'était pas proprement un rêveur; il rimait des vers assez prosaïques et les splen-

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doiirs de la nature le séduisaient moins que l'étude de l'âme humaine. Mais il se révélait proche de Fromentin par ses admirations littéraires, par son passé de solitude et de souffrance, par l'acuité de son observation psychologique. C'était encore une victime de l'analyse à outrance.

Né en 1816. il avait à peu près quatre ans de plus qu' Eugène. Il appartenait à une vieille famille bourgeoise, simple, droite, voire un peu rustique, nous apprend-il lui-même. Sa première jeunesse fut triste et taciturne. Il fit ses études au collège de Troyes. Son père, devenu aveugle, habituellement silencieux et peu tendre, vantait toujours « les mœurs raides d'autrefois ». Son frère, de quatorze ans plus âgé que lui, partageait les idées du père. Paul sentit peser sur toute sa vie le poids mortel de ces premières années.

Il vint, à dix-neuf ans, commencer son droit à Paris. D'abord clerc dans l'étude d'avoué de son frère, dont il subit la rude discipline, ce jeune homme qui, sans aiï?ction autour de lui, semblait seul sur la terre, voulut du moins conquérir son indépendance. Il s'arracha à l'autorité fraternelle de celui que Fromentin appellera « l'inflexible M. Bataillard », abandonna le droit et accepta résolument la gêne qui résultait de cette incartade. Il entra ensuite à l'Ecole des Chartes où l'appelaient ses goûts. Lorsqu'il en sortit archiviste paléographe, il se dispersa en études religieuses, philosophiques, politiques, sans but déterminé.

Ses ardentes convictions républicaines, qui devaient plus tard l'empêcher de servir l'Empire, le mirent de 1846 à 1848 à la tête du journal Les Ecoles, sous la direction immédiate de Louis Blanc, et l'amenèrent à présider plusieurs commissions de la jeunesse universitaire. C'était un disciple et un ami de Michelet, surtout d'Ed-

i^'ar Quinet. Le mouvement révolutionnaire l'entraîna au premier rang (1).

C'était une nature originale que ce nouvel ami d'Eugène Fromentin. Méticuleux et prolixe, son esprit lent, un peu pesant, n'aboutissait à rien de précis sur aucun terrain. En revanche, son désintéressement était absolu : « Il avait des naïvetés d'enfant, a dit de lui quelqu'un qui le connaissait bien, Armand du Mcsnil. Mais quelle bonté! Il nous laisse à tous une belle leçon! »

Par Eugène, Bataillard se lia avec Emile Beltrémieux dont il partageait les convictions et les ardeurs démocratiques. Il en subit, à son tour, l'ascendant. « Emile était le plus fort de nous trois, dit-il modestement; Eugène, le plus brillant...» Beltrémieux et Bataillard formaient, d'ailleurs, entre eux, par le caractère, un contraste marqué. Le premier était ardent, tumultueux, « entraîné, nous avoue-t-il, dans toute espèce de passion, depuis la politique jusqu'à la pastorale; » le second, réfléchi, méthodique et soucieux du détail, s'attardait, pour y méditer, à tous les carrefours de la route intellectuelle.

Entre son frère et ses amis, Fromentin, durant l'été 1840, sans délaisser le dessin, sinon la peinture, prépare laborieusement son premier examen de licence en droit.

(1) Il fut emprisonné après le Deux Décembre « pour avoir fait le cordon sanitaire autour du corps de Lamennais ». Il mit au service de la Roumanie, quand l'usage lui en fut interdit en France, une plume enthousiaste, frémissant de l'ardeur de combattre pour l'indépendance des peuples. En dehors de la politique, la grand^^ passion de Bataillard semble avoir été l'étude des Bohémiens dont il s'était fait une savante spécialité. Vers la fin de sa vie seulement, il parvint enfin à une situation stable : il fut nommé archiviste de la Faculté de médecine de Paris. Il mourut le 18 mars 1894.

Il le passe avec succès au commencement du mois d'août. Son plus vif désir est de revenir en vacances à La Rochelle où l'appellent ses souvenirs et ses affections. Mais les parents d'Eugène, malgré la joie qu'ils éprouveraient à le revoir, ne sont pas sans inquiétude sur ce voyage qui va replonger leur fils dans une vie de langueur énervante et le remettre en présence de Madeleine.

La jeune femme passait Tété, avec son mari et ses enfants, dans leur maison de campagne, voisine da Saint-Maurice. Il était fatal qu'on se rencontrât fréquemment. Dès le milieu d'août, Eugène était cependant de retour dans sa fanùlle... mais Bataillard l'accompagnait. Ce furent, pendant deux ou trois semaines, de longs tête-à-tête entre les deux amis.

Paul fut initié en détail à ces lieux si chers à Eugène et si pleins de son enfance. Il fut même introduit dans la chambre qu'Emile Beltrémieux, absent et encore inconnu de lui, occupait à La Rochelle chez ses parents, cette chambre qu'Eugène considéra toujours comme un véritable sanctuaire du souvenir (1).

(1) Emile venait précisément de partir pour Paris afin d'y passer un de ses examens de médecine; il y était retenu par la maladie. Il écrivait de là à Fromentin, le 29 août : t Tu as commencé les Conjessions de Jean-Jacques, foriunate puer/ lis donc un peu Byron. Il m'a plus d'une fois consolé depuis un mois... Tu as ton jardin et le bord de la mer pour te promener; il me semble voir ces délicieuses soirées que tu y passeras... Tu te dépenseras toujours tout entier en lettres intimes, me dis-tu... Pour le moment, j'ai l'égoïsme de m'en réjouir, et d'autant plus que je sais que cette facilité diminuera en même temps que cette exclamation perpétuelle dont tu me parles, et qu'après tout cela développe au lieu d'user. Ces épanchements, outre le plaisir du moment,-., sont tout à fait compso'ables aux fruits d'un arbre, qu'on laisse se produire tout naturellement, qu'on ne cueille pas, et qui tomoent au pied, sont absorbés par les racines et deviennent pour cet arbre la source d'une bien plus grande fécondité pour plus tard. »

Dès les premiers jours de septembre, Bataillard, après un séjour à Saint-Maurice de trois semaines mviron, partit pour les Pyrénées, où, pendant plus de trois mois, il se livra à l'étude des Bohémiens.

Après les causeries interminables qu'il avait eues avec son ami, Eugène retomba dans sa solitude morale, entre sa mère anxieuse et austère, son père toujours en courses médicales et un frère qui passait ses journées à la chasse. Il y eut alors en lui un réveil douloureux du passé. En de longues lettres, dont une seule nous a été conservée pour partie, il s'épanche à Beltrémieux et à Bataillard.

A Paul Bataillard,

(Saint-Maurice), 7 septembre 1840.

« ...Je pressentais bien, en vous voyant pairtir dans d'aussi tristes dispositions, par un aussi triste temps, les premiers effets de notre séparation pour nous deux et pour vous en particulier de votre isolement... Ne perdez pas courage... Si la solitude vous accable, alors pensez à moi, mon frère, non pour vous attrister davantage, mais pour m'écrire et vous entretenir avec moi; dites-vous, ce qui sera vrai, que de loin je vous suivrai toujours en pensée. Que ne puis-je y être en réahté? Tous deux dans l'air libre et la vaste indépendance des montagnes, tous deux fraternisant loin du monde, nous retrempant dans une admiration partagée des éternelles beautés de la nature! J'en sortirais meilleur, fortifié peut-être, à coup sûr enchanté. Mais il faut me résigner à bien des regrets de ce genre dans ma vie, et je n'en suis pas au premier.

« Au lieu de cela, pendant que vous vous en alliez

tout seul, moi je revenais tout seul m'enfermer dans mon Sainl-Maurice. La maison m'a paru si grande et si vide! Je m'habituerais si bien à vous avoir près de moi! Vous m'apparteniez, et nul autre que vous n'avait le secret de nos entretiens et de nos pensées. C'est la première fois qu'il m'est donné de goûter le charme d'une intimité profonde, d'une amitié complète. Avant vous, je vous l'ai dit, je m'étais morcelé dans des liaisons plus ou moins étroites; jamais je ne m'étais livré tout entier, même au plus intime (1). Celui-là connaît de moi tout ce qui est intelligence, rien de ce qui est cœur : vous savez, ou vous saurez l'un et l'autre; c'est un grand soulagement et une grande joie. Aussi ai-je été bien heureux de consacrer cette fraternité en vous introduisant dans ma famille; il nous manquerait quelque chose si vous ne la connaissiez pas. A présent que vous avez vu mon Saint-Maurice, ma petite maison tranquille et notre vie d'intérieur si régulière et si modeste; à présent que vous savez et les lieux et les habitudes, vous possédez le secret de toute mon enfance et de toute ma jeunesse; vous savez celui de mille influences simples et douces auxquelles j'espère pour mon bonheur no jamais échapper. Il me semblait, en vous faisant parcourir mon jardin, admirer la mer par tous les effets d'ombre ou de soleil, passer par toutes mes allées, que je parcourais page par page avec vous les dix-huit années de ma vie dont plus de la moitié s'est écoulée lentement dans ce petit espace. C'était une initiation locale pleine de sens et d'intérêt touchant pour moi. Plus vous me connaîtrez, plus vous verrez, mon bon Paul, combien les lieux (c'est-à-dire la nature) ont de puissance à conserver mes souvenirs. J'ai passé quelques

(1) Emile Beltrémieux.

jours bien heureux avec vous... Nous sommes donc frères maintenant et d'une fraternité moins illusoire que celle du sang, aussi dévouée, je vous le promets, aussi durable...

« Je suis donc revenu bien isolé chez moi. J'ai passé presque entièrement dans ma chambre ces deux jours 'roids et pluvieux. La soirée de vendredi surtout était affreuse, un vent déchaîné. Je n'avais pas ressenti depuis longtemps un accès d'amertume égal. Depuis, le temps s'est rétabli. Vous savez quelle influence ces alternances ont sur mon humeur et quelle consolation j'y puise. Hier, je ne me suis pas appartenu; il m'a fallu m'enfermer chez moi et me dérober aux visites pour lire une première fois votre lettre avec un peu de repos. Ce matin, à mon lever, je la savourais encore sur la butte où j'avais été m'asseoir pour jouir du temps, d'une fraîche et adorable matinée, que j'aurais si bien souhaité partager avec vous.

« Beaucoup de tristesse dans votre lettre; une sérénité triste aussi, quoique infiniment douce, dans le bleu du ciel et le calme de l'air. Il y avait dans l'harmonie de ces deux impressions un charme profond de rêverie. Oh! c'est ainsi que je voudrais toujours lire vos lettres, tranquille, au grand air, épuré par la poésie des champs! Les miennes (surtout par la saison qui vient et que je chéris entre toutes) en porteront toujours une empreinte. Vous savez que je vis beaucoup hors de moi, non dans les hommes, mais dans la nature, par conséquent bien loin des idées, à la source de toute poésie et de tout sentiment. Cette disposition si prononcée, en me livrant à mes impressions, entretient ma faiblesse, et voilà son côté dangereux. Tout se tient, le bien touche au mal. Mais patience! je vous l'ai dit, par le beau j'espère, malgré l'ordre interverti, arriver au bien.

Ma pauvre mère aussi (qui m'observe et dont vous avez remarqué la froideur avec moi dans les derniers jours) semblait ce malin mieux disposée que de coutume. Nous avons cueilli du raisin ensemble. J'avais votre lettre à la main quand elle m'appela pour l'aider.

« J'attache à ces petites occupations, si puériles qu'elles soient, un grand intérêt de souvenir. Je ne m'explique pae moi-même ce que je trouve d'émotion à cueillir du raisin avec ma mère; mais apparemment que tout cela tient à mon attachement à tous les détails de la vie champêtre. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'y trouve un charme réel, et ce charme d'un moment a laissé sur la plus grande partie de ma journée une impression paisible et pure.

« Je note ici des nuances d'une minutie ridicule dont je devrais bien vous faire grâce; mais je me dis que ces petites particularités ont peut-être leur importance caractéristique dans l'analyse que nous faisons de nous-mêmes, et c'est pour cela que je les note... »

Eugène lutte cependant avec courage contre le mal qui l'a repris et menace de le consumer. Il s'arrache au voisinage de Madeleine. Il va passer quelques jours en Vendée, chez Léon Mouliade. Il se promène, il se laisse entraîner à la chasse. Il dessine, il lit et il relit Rousseau, pour qui il se sent un faible, Voltaire qu'il n*aime pourant pas. Enfin, tout naturellement, plus que jamais il écrit des vers.

A la fin de l'automne 1840, il rentre à Paris. Il y continue son droit pour satisfaire au vœu de ses parents, il s'essaye à prendre la parole dans les conférences d'pludiants. Il est timide, d'une timidité nerveuse insurmontable. Il échoue et il s'exagère son insuccès

jusqu'à en souffrir. En se proposant un idéal trop élevé, ne s'cst-il pas, suivant son habitude, montré trop impatient de l'atteindre?

Au cours de la nouvelle année scolaire 1840-1841 Fromentin s'enfonce dans un labeur acharné. Il rêve surtout un avenir littéraire et il le prépare. Il suit les cours de Mickiewicz, qui l'intéressent fort. Il se livre à des lectures méthodiques; il étudie avec soin les lyriques grecs et la poésie épique, à commencer par V Iliade. Il entreprend enfin au printemps, en collaboration avec Bataillard, une série d'études sur Edgar Quinet.

Il n'a survécu de ces travaux qu'une cinquantaine de grandes pages d'une écriture fine et serrée sur Ahasvérus. Les jeunes critiques soulignent la parenté de Quinet avec Ballanche.. l'influence sur lui de Herder et du panthéisme allemand. Ils concluent de leur longue étude qu'entre le scepticisme du dix-huitième siècle et les affirmations de l'Eglise, il faut « souffrir, prier, attendre, espérer », mais que les paroles de l'Eghse « sont bonnes à recueillir et méritent qu'on en prenne acte ». Le doute et la foi se relèvent ensemble au seuil du dixneuvième siècle dans le Génie du Christianisme. On revient au Christ par la rêverie. C'est là une foi douloureuse et souillée de doute, mais enfin une foi : « C'est un fait consacré dans l'histoire et normal dans la vie des individus, affirment les deux écrivains, que le dogme, accepté d'abord sans examen, nous rend tous plus ou moins martyrs de nos croyances enfantines; qu'il arrive ensuite un âge où l'on tourne en dérision, un autre où l'on regarde indifféremment les mystères qui vous charmaient. Les premiers siècles du christianisme se sont dévoués, le moyen âge a cru fermement; le dixhuitième siècle a raillé, le dix-neuvième doute. Chaque

homme a passé plus ou moins par ces difîérents états. »

L'étude sur Ahasvérus n'est pas terminée. Les deux jeunes gens s'étaient promis de la soumettre d'abord au maître pour savoir s'ils n'avaient pas travesti sa pensée. Furent-ils découragés par son accueil? Quoi qu'il en soit, les essais critiques sur Edgar Quinot n'ont pas laissé d'autre trace dans l'œuvre écrite d'Eugène Fromentin.

Les pages dont il vient d'être parlé trahissent, dans une forme abstraite, deux esprits méditatifs rompus aux subtiUtés de l'analyse, rationalistes dans leurs conclusions, bien qu'épris de poésie mystique. On y devine, par un accent personnel, l'inquiétude des hauts problèmes et de leur solution.

Durant les premiers mois de l'année 1841, Eugène Fromentin continue à rimer beaucoup de vers, presque tous éclos dans l'ombre de Lainartine et de Sainte-Beuve. Çà et là, quelques inspirations de Ghénier dans sa poésie familière et champêtre.

Une épître à Paul Bataillard débute par le procès du rêve, qui ne donne ni le bonheur, ni la vertu, ni même la vérité. Puis l'auteur s'abandonne aux confidences et aux souvenirs :

...Ami, qu'il vous souvienne De la chambre rustique ouverte à l'air des champs, Des vieux tilleuls jaunis par les soleils couchants. Où, causant côte à côte et les mains enlacées, Nous allions, vers le soir, abriter nos pensées. L'angélus expirant, l'ombre et la paix du lieu Y prêtaient leur mystère et nous parlaient de Dieu. C'était l'époque alors où les nuits sont plus douces. L'heure où le crépuscule a rafraîchi les mousses, Où tout s'endort; et si, tardif à s'assoupir. L'air à la tiède haleine exhalait un soupir, Si les astres jetaient une clarté moins vive, Nos cœurs croyaient entendre une autre voix plaintive

Qui s'unissait à nous et pleurait ses amours. Oh! vous disais-je alors, ami, rêvons toujours! Et je laissais ma tête aller sur votre épaule.

Et c'était dans l'espace un élan sympathique. Un entretien confus, vague, apocalyptique, Une extase, un délire, un vertige; et la nuit Montait autour de nous, pacifique et sans bruit.

Dans un autre poème, on lit ceci :

Je suis par habitude un peu triste et sauvage,

— Mon cœur a si longtemps vécu dans le veuvag?!

J'avais si peu connu dans mes temps de collège

Ce bonheur de penser, d'aimer, de %ivre à deux, De s'en aller courir ensemble à l'aventure. N'importe où, — page à page épelant la nature, — Par les bois, par les blés en fleurs, par les sentiers Pomés d'épine blanche ou bordés d'églantiers...

Oui, j'ai connu si tard, écoher taciturne. Ce bonheur, que réduit à fermer comme une urna La coupe où ma jeunesse écumait, j'amassai L'amertume et l'ennui comme un sable glacé Jour par jour, et mon cœur voilé d'un long siiairo Se peupla lentement, comme un pâle ossuaire. De rêves, de sanglots par nul autre écoutés...

Jusqu'auprès de ma mère, on m'a vu bien souvent Dans un coin du foyer, l'oreille au bruit du vent. Suivre je ne sais quel a parte solitaire, Ecouter tout un soir, impassible, et me taire. Je regardais ma mère, et je sentais couler Des larmes de mes yeux, sans oser lui parler. Pleuvait-il, je restais enfermé dans ma chambre. Voyais-je étinceler le soleil de septembre Sur un sillon de chaume où manquaient les épis, Sur la vague argentée, ou le fond bleu-lapis D'un ciel profond et doux, sur la \itre entr'ouverie. Sur un peuplier pâle ou la nappe encor verte

Des marais qu'encadrait la grève aux cailloux blancs, — Alors seul, mon fusil sur l'épaule, à pas lents, Pensant moins au gibier qu'aux formes de la nue. Je m'en allais rêver jusqu'à la nuit venue. Vivre, c'était rêver, rêver toujours... A quoi? Tous trois nous le savons, Dieu, la nature et moi.

Dans une autre pièce de vers, Fromentin confesse à un peintre de ses amis son culte pour la nature :

La nature aussi parle à mes sens asservis. Disciple admis par elle en ses sacrés parvis. Gomme un bouquet sauvage en son honneur j'effeuille Mon rêve et ma pensée et mes vers — feuille à feuille. J'ai pour elle un respect de fils, un amour saint. J'ai, depuis mon enfance abrité dans son sein. L'âme à la contempler, à l'entendre occupée. D'un bout à l'autre appris son agreste épopée; J'ai passé ma jeunesse entre ses bras, elle est Comme une autre nourrice au sein gonflé de lait Toujours prête à remplir mon âme aussitôt vide, A la désaltérer quand elle est trop avide.

J'aime à lui découvrir quelque beauté nouvelle. Tout chagrin disparaît quand je suis avec elle. O nature! et les yeux à ton souffle essuyés. Comme un docile enfant je me couche à tes pieds.

Pourquoi Dieu ne lui a-t-il pas octroyé, à lui aussi, le don de rendre par la peinture ces spectacles qui l'émeuvent si profondément?

Peintre, je sentirais, quand je l'aurais touchée, O bonheur! palpiter, mon image ébauchée; Et d'un double instrument me servant à la fois, Je verrais l'être entier s'animer sous mes doigts.

Il arrive à Eugène Fromentin, au cours d'un voyage qu'il fait à Blois, d'entrevoir près d'Amboise un presbytère isolé dans un site comantique. Il s'éprend de co

lieu, il rêve la vie paisible et sainte qu'il eût pu y couler s'il était entré au service de Dieu. C'est une rénuniscence de Jocelyn (1).

De la même époque, juillet 1841, datent les vers intitulés : Un Mot sur VArt, adressés par Fromentin à son compatriote et ami Benjamin Fillon (2). Cette longue pièce, sensiblement supérieure aux précédentes, est intéressante en ce qu'elle expose les idées artistiques de l'auteur à l'âge de vingt et un ans. En son adolescence, nous confie-t-il, son idole était Victor Hugo, dont le romantisme le grisait. Aujourd'hui, la nature est son grand, son seul maître. Il a compris qu'entre ce monde et l'autre

L'art humain doit servir d'interprète et d'apôtre.

Il bénit le dix-neuvième siècle d'avoir inauguré le culte du vrai Dieu. Soit qu'on chante ou qu'on peigne ou qu'on sculpte.

L'homme aujourd'hui chemine au niveau des sentiers, Sans écraser l'insecte ou l'herbe sous ses pieds. Derrière, un pan d'azur l'éclairé et le domine; Rien ne manque au tableau, ni l'or d'une étamine, Ni la fourmi qui nage au bord d'un jonc flottant, Ni la grenouille assise aux marges d'un étang. Voilà pourquoi je cherche avant tout sur les toiles Si le peintre a pris soin d'y semer des étoiles, D'y dessiner là-bas tel ou tel horizon De plaine ou de coteau, d'y marquer la saison. Et si l'on peut y voir, sans que notre œil hésite, Quels sont l'heure du jour et la zone et le site, Si ce toit enfoui parmi les blés en fleurs Est un toit du Berry, de la Beauce ou d'aifleurs.

(1) On se rappelle que Jocelyn avait paru en 1835.

(2) Reproduits en entier dans l'ouvrage de M. Louis Gonsb, p. 15. Benjamin Fillon, collectionneur et écrivain d'art, originaire de la Vendée, né en 1819, mort en 1881*

Voilà pourquoi il aime les peintres Karel et Berghcm.

Voilà pourquoi jamais je ne me lasse à lire La page où le crayon du peintre aimé d'Elvire Laissa tomber son rêve

— Voyez : plus doux que l'onde ou qu'un vol de colombe, Son vers à soufïle égal s'enfle, s'élève et tombe.

Par moments, on dirait la grande urne d'airain, D'où s'échappe à pleins bords l'eau du Gange ou du Rlin; Et tout s'y refléchit, s'y répète, s'y mêle; Le ciel y mire à nu son bleu sombre comme elle.

— Le charme est inouïl Pas un bruit, pas un choc. Pas un flot discordant qui hurle au pied d'un roc, Jamais un vent plus fort n'y souflle la tourmente; La vague après la vague en fuyant se lamente; Dans la brume, on s'y laisse emporter loin du port; Son roulis musical à la fin vous endort...

Et quand après une heure on aborde à la grève, Longtemps l'esprit chancelle enivré par son rêve.

— Pourtant, si beau qu'il soit, j'aime, oh! j'aime encor mieux Voguer sur un vrai fleuve; — aller, suivant des yeux

Le rayon que Dieu même y jette aux plis des vagues.

Ecoutant, dilatant mon âme aux rumeurs vagues

De l'aube et du couchant, des étés, des hivers.

Et, — le dirai- je enfin? — j 'offrirais tous les vers

Pour entendre ce soir au loin un rouge-gorge

Se plaindre, — ou les grillons chanter dans les champs d'orgo.

Il suffit de comparer ce morceau aux essais de la dixhuitième année pour se rendre compte des progrès accomplis dans la pensée et dans la langue d'Eugène Fromentin : plus de précision et plus de vérité. L'auteur, s'évadant peu à peu du romantisme, se confine volontiers dans la poésie familière d^ discrètes confidences qui traduit les aspirations intimes de sa nature (1).

(1) Rapprocher Un Mot sur V Art de l'épître A M. Villemain dans les Pensées d" Août de Sainte-Beuve. — .< Je te doi?, à toi seu!, écrit Beltrémieux à Fromentin la même anné?, ce culte de la forme qui peut produire tant de beauté. Maintenant la poésie s'est faite réolle pour moi; plus d'ange, plus d'Ariel, plus de ces ridicules créations

En même temps qu'il s'adonne à ses travaux littéraires et à ses études de droit, Fromentin dessine et peint. Il le fait par accès, à l'instigation surtout de Michel Carré, avec lequel il vient de se lier, et qui, à l'inverse de son ami, prélude, lui, par des succès de peintre à la carrière d'homme de lettres qu'il fournira plus tard.

Une lettre d'Emile Beltrémieux (printemps 1841) nous montre Eugène, à la même époque, préoccupé de perfectionnement moral. Il vient d'entrer dans l'œuvre de Saint-Vincent-de-Paul. Il ne veut pas marcher seulement dans les voies du beau et du vrai, mais parallèlement dans le chemin du bien. De l'impuissance philosophique et du doute universel dans lesquels se débat Emile, il parait avoir soufïert aussi. Mais, soit par atavisme, soit en raison de son éducation première ou des besoins de son cœur, il ne s'y attarde pas, et tente à tout prix de s*y arracher. Il y parvient le plus souvent par l'action.

Les vacances de 1841 approchant, Beltrémieux tente de décider son ami à rompre définitivement avec Madeleine (1). « Voilà quatre ans, mon ami, que tu es miné par cette si johe, mais si triste passion. Charles me disait qu'avant, ton caractère, tes habitudes, tout en toi était autre, et que le changement avait été si complet qu'à son retour de Paris, aux premières vacances, il s'était de suite aperçu que tu étais sous l'empù-e de quelque amour dont il ne- tarda pas à tout savoir. Tu

qui farcissent tant devers d'idées incomprises et d'images invisibles. Ce qu'on voit, ce qui arrive à l'âme par tous les sens, uni à tout ce que peuvent imaginer dans un certain cercle de réalité les facultés intuitives, n'est-ce pas la source d'une infmie beauté que nous avons tant de fois sentie ensemble et tant de fois cherché à reproduire dans nos vers depuis un anî Dis-moi, mon ami, ces efforts de concentration, de couleur, de vérité, l^^s tentais-tu autrefois dans tes premiers vers?... » " (1) Emile Beltrémieux à Eugène Fromentin, 15 juin.

ne t'appartiens plus; sans parler de la tyrannie de cette passion, tu es tiré en tous sens par tes regrets, tes remords, tes hésitations continuelles. Cet amour, si charmant d'abord, est devenu plein de trouble. Es-tu heureux?... Es-tu autre chose pour cette femme aimée qu'un enfant continuellement grondé, tyrannisé par mille exigences, aimé (j'ose le dire) moins pour lui peut-être que pour elle par elle-même?... Et cette femme a-t-elle tout le cœur qu'il faudrait pour te payer de tes ennuis?...

« Charles me disait : a C'est une femme à mener dure- « ment!... » Tu ne retrouveras plus le charme et la grâce de ton amour, si rêveur, si vague et si larmoyant. L'âge en est passé, mon ami; tu es heureux de l'avoir traversé avec tant de douceur et de joies jusqu'au milieu de tes troubles, mais tu l'as traversé; et ce qui a été plein de grâce et de poésie pendant quatre ans serait maintenant quelque chose d'insignifiant et de plus troublé encore. Il te faut de la force... « Des raisonnements, me (( disait Charles, elle ne peut pas en entendre; je lui en a ai fait. » Prends donc le dessus. C'est un esclavage auquel tu dois renoncer. Sois homme...

« Gomme corollaire, j'ajouterai un mot : ta passion a été une des causes de l'amaigrissement et du renoncement à tous les soins de santé que je te reproche... Mme ***, un peu romanesque peut-être et un peu exigeante, t'en voulait quelquefois de souffrir si peu de la plaie qu'elle t'avait faite au cœur. Il faut que tu songes à manger comme tout le monde et à prendre de l'exercice comme tout le monde. »

Ces sages exhortations ne devaient pas encore porter leurs fruits.

Fromentin, reçu à son second examen de droit, revient passer ses vacances à Saint-Maurice II y ressent

les mêmes énervantes langueurs. De retour à Paris, il forme, avec « trois amis de la Muse » une charmante petite société de poètes, et fait de nombreuses lectures. La correspondance entre Beltrémieux et lui se poursuit assidûment (1).

En 1842, Eugène Fromentin noue une amitié nouvelle qui occupera au cours de sa vie une place bientôt prépondérante.

C'est par Bataillard qu'il entra en relations avec Armand du Mesnil.

Us étaient un peu compatriotes. Du Mesnil naquit le 19 septembre 1819 à l'île d'Oléron. Sa mère dut quitter le pays en 1830, à la suite de revers de fortune. Veuve de bonne heure, elle vint se fixer à Paris. Sa famille, celle de son mari, leur parenté étaient d'ancienne noblesse. La Révolution avait trouvé son pèr lieutenant du roi à l'île d'Oléron. Mme du Mesnil, ayant perdu sa fille, Mme Cavellet de Beaumont, gardait auprès d'elle et faisait élever en pension sa petitefille- Marie qu'épousera plus tard Fromentin. Armand aidait sa mère à vi\Te. En 1840, il figurait au ministère de l'instruction publique comme simple expéditionnaire. Il lui faudra plusieurs années pour conquérir ses 1,800 francs d'appointements. En 1852 seulement il gagnera, comme rédacteur, 2,100 frEincs.

(1) a Tu me parles dans ta lettre, écrit Beltrémieux, en décembre 1841, du panthéisme involontaire de Jean-Jacques. Que dire? c'est inévitable : la croix ou cela. Tu me donnes les plus violentes envies de faire la connaissance de Jean- Jacques. Tu t'y contemples à ton aiio. C'est comme cela souvent qu'on aime lire; et c'est une des manières les moins inutiles peut-être. Tu sais que nous avons parlé souvent de ces livres-miroirs... Thierry? je le veux lire aussi... Quant au volume de Guizot que tu lis en ce moment, je l'ai résumé tout au long... Tu n'oublieras pas, n'est-ce pas? Port-Royal qui vivait au temps de Racine et tu m'en parleras. Et l'esquisse de philosophie de Lamennais? Quel courage tu vas avoir!... »

La vie de famille, à ce foyer tout à fait modeste, rappelait celle que menaient à La Rochelle les parents d'Eugène : simple, cordiale, sérieuse. Aussi Fromentin nommait-il, dès avant son mariage, la bonne et distinguée Mme du Mesnil sa « seconde mère ».

Plus tard, il écrivait un jour à sa femme :« Bénissons le ciel de nous avoir donné deux mères comme la tienne et la mienne, et de nous avoir fait connaître en elles. »

Bataillard habitait, rue Jacob, 21 bis, un petit appart-ement d'étudiant. Du Mesnil s'y rendait quelquefois le soir, en sortant du ministère. Il s'y rencontra avec Eugène qui, du reste, s'installa, vers la fm de 1842, dans une chambre contiguë à celle de Paul.

L'indépendance, la noblesse de caractère d'Armand devaient séduire vite ses nouveaux camarades. Mais sa nature prime-sautière les dérouta d'abord. « Plus tard, toute glace rompue, écrit Bataillard dans ses Notes, il nous effarouchait par des pétulances, des excentricités, des incohérences, des cris de sauvage ou des tours de gymnaste sur ma terrasse, quelquefois même des crudités de langage qui recouvraient pourtant un fond de candeur virginale... Tout cela ne m'allait pas trop d'abord. Mais Eugène, qui pénétrait mieux cette nature choisie, y sentait de l'attrait, et c'est ainsi que notre liaison fit des progrès rapides. Il avait été élevé dans les idées monarchiques et catholiques et commençait à douter. Ma foi philosophique et démocratique, toute nouvelle pour lui, l'attira presque aussitôt. Il nous arrivait comme un cheval échappé, et puis il s'en retournait pensif... »

Il y avait dans l'imprévu de cet esprit fantasque et charmant quelque chose de l'humour de Sterne, de l'imagination germanique de Jean-Paul, de la bizarrerie et de la sensibiUté de Heine. Il était spirituel, mais

l'ironie enveloppée était la forme qui convenait le mieux à sa pensée. Fromentin goûtait en du Mesnil des qualités fines, caustiques, un peu quintessenciées (1). Très lettré, du Mesnil aimait écrire. Il débuta par des essais dramatiques, — quelques actes donnés à l'Odéon et ailleurs, — puis collabora à de grands journaux et rédigea de remarquables études sur des sujets touchant l'instruction publique. Il publia plusieurs écrits où se rencontrent des idées originales et d'ingénieuses réflexions (2).

La sagacité d'Armand du Mesnil trouva à s'exercer dans une carrière administrative qui fut féconde et de longue durée. Quoique « léger de parchemins académiques », comme on a dit de lui, il fut enfin nommé chef de division au ministère de l'instruction pubHque

(1) Dans un discours prononcé le 6 avril 1903 sur la tombe d'Armand du Mesnil, M. Louis Liard dit : « C'était un être rare... Pour attirer, il avait une intelligence alerte, toujours en mouvement, qui semblait voleter de chose en chose, parfois avec des caprices déconcertants, une façon de parler très personnelle, pittoresque et imagée, où l'esprit jaillissait sans cesse, où souvent éclatait la fantaisie, et comme ossature à ces surfaces brillantes, un bon sens robuste, au fond très avisé et très réaliste... Pour retenir, il avait un cœur chaud, des sentiments généreux, nobles et droits, un commerce d'une sûreté absolue, un caractère d'une loyauté parfaite, une affectueuse et indulgente bonté. »

M. Ernest Lavisse ajoute : « Il attirait par le charme d'un esprit ouvert à toutes les curiosités, et sensible à toutes les beautés... Il aimait les lettres, il aimait les arts d'un goût personnel, immédiat et prime-sautier et il fut au ministère de l'instruction publique le serviteur ingénieux et passionné de la science... Spiritualiste, préoccupé des grands problèmes, il espérait « la seconde révélation « de Dieu par la science ». Il séduisait par le charme du cœur... Pour être l'ami d'Armand du Mesnil, il fallait avoir sa droiture, sa passion de la justice, sa générosité, son amour du bien public, ce patriotisme particulier, honneur de la France, qui n'admet -aucune opposition entre Tamour de la patrie et le devoir envers l'humanité. »

(2) En 1860 sous le pseudonyme de A. Du val : Valdieu, dédié à Eugène Fromentin; en 1872, Paris et les Allemands, journal du siège; en 1882, les Propos interrompus, etc.

(sciences et lettres). Il entra ensuite au conseil supérieur de ce département, fut, en 1870, choisi comme directeur de l'enseignement supérieur, et nommé conseiller d'Etat en 1876. On se plaît avoir en lui, avant Albert Dumont et M. Liard, l'artisan de la réorganisation de notre haut enseignement.

Du Mesnil était affligé durant sa jeunesse d'une santé précaire. La faiblesse de ses poumons inquiétait ses médecins. Ils le gratifiaient, à vingt-quatre ans, d'une maladie de poitrine. Il n'en survécut pas moins, solitaire et désabusé, à ses plus chères affections; il mourut en 1903, âgé de quatre-vingt-quatre ans.

Jeune homme, il avait pris, dès 1845, une place de plus en plus large dans le cœur, dans l'intelligence et dans la vie d'Eugène Fromentin. Bien avant d'épouser sa nièce et de l'appeler son «beau-frère », Eugène f aide lui son confident et son conseil. « Je ne connais que toi, cher ami, lui écrit-il dès 1847, qui n'aies jamais blessé les susceptibilités de mon esprit. »

« Plus je te lis aujourd'hui, déclare-t-il un autre jour, plus je vois l'accord parfait de nos idées et de nos opinions. »

Du Mesnil jeune avait, comme son ami, ses heures de faiblesse et ses crises de découragement. Fromentin l'aida à faire l'éducation de sa volonté. Il recevait de lui, en échange, des exhortations et de francs avis. Pardessus tout, ils demeurèrent unis l'un à l'autre par une tendresse profonde qui déborde de leur correspondance. Leur amitié fut de celles que le temps destructeur a pour unique effet de consoHder.

L'année scolaire 1841-1842 voit éclore les derniers poèmes de la jeunesse d'Eugène Fromentin qui soient parvenus jusqu'à nous.

Ses premières poésies, de fond et de forme visiblement influencées par les nouveautés de Sainte-Beuve, de Lamartine, Hugo et Musset, ou simplement traduites de Virgile, d'Horace, du Dante, de Silvio Pellico, de Jean-Paul Richter, ne permettaient guère à l'auteur de donner sa mesure.

Il devient plus personnel d'année en année, en même temps plus classique de forme et de goût.

Il semble donc que, dans le genre intime et tempéré du moins, Fromentin possédât déjà un instrument harmonieux et souple. Et voici précisément qu'il cesse de rimer. Le peintre en lui va tuer le poète.

Les rares poèmes de cette période qui aient été sauvés de l'oubli — presque tous par Paul Bataillard — valent ainsi pour éclairer la formation de l'écrivain en montrant sur quelle enclume il a forgé sa prose.

Tels ces trois sonnets, dont le premier marque déjà la nostalgie des pays du soleil et dont les deux derniers contiennent plus que des promesses.

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