AMOUR
A mon ami Emile Beltrémieux.
« Galle, quid insanisf > Virgile.
Qu'as-tu donc à courber ton front pensif et biême. Enfant, quel mal précoce as-tu là? quel problème S'attache à ton chevet jusqu'au milieu des nuits?
[Rien ne t'émeut de ce qui enchante ou trouble la foule.
Que te faut-il donc? Que nous faut-il donc à nous tous rêveurs?...
Eh bien! laissons à chacun son caprice : la volupté, la science, la richesse.]
Non, laissez-les borner leur vie Dans leur gîte ou dans leurs palais!
Que chacun cède à son envie!
Puisqu'ils sont heureux, laissez-les!
Moi, pauvre enfant qui les contemple, . Si je pouvais, à leur exemple.
N'importe où me bâtir un temple D'un peu de marbre ou de duvets; Me faire un dieu de leurs idoles, Une coupe de leurs corolles, Ou des bras de leurs vierges folles Un collier d'or!... si je pouvais! — Si je pouvais comme eux trouver ce qui console; Sur un pôle un peu fixe aimanter ma boussole. Etre fier et content du bien que Dieu m'a fait! Si je ne sentais pas pour éblouir mon âme S'échapper tour à tour Fange à travers la femme. Et l'idée à travers le fait!
Pour m'y soumettre et pour y croire Quoi donc alors me manquerait?
Dans la source où les sens vont boire. Mon âme avec eux se noierait!
Mais non, ce monde est trop livide; Le vase est grand mais l'âme avide, Trop tôt, en y touchant, le vide Sans pouvoir s'y désaltérer.
Il est des âmes de prophètes Qui d'avance ont gravi les faîtes Et d'autres que le ciel a faites.
Pour attendre et pour espérer!
22 et 23 décembre 1841.
A ce moment, — quelques-uns des vers qui précèdent en font foi, — la production poétique de Fromentin traduit le trouble de sa vie morale. Il n'écrit guère que pour s'épancher. Il évoque les souvenirs d'un amour traversé de cruelles épreuves et peut-être agonisant.
C'est ainsi qu'un jour, après un rappel du bonheur passé, le poète s'écrie : « Qui vous eût dit alors, amoureux,
Que du trésor immense enfoui dans vos seins, De cet amas d'espoirs, de serments, de desseins. De vœux anticipés, d'ardeurs inassouvies.
De billets amoureux, de cadeaux échangés,
Vous sauveriez à peine, ô pauvres naufragés!
Un fragile anneau d'or pour attacher deux vies;
Qu'alors, vous que le ciel semblait avoir fait naîtra Pour marcher côte à côte ici-bas et peut-être Vous tenir lieu de frère et de sœur, si demaia
Le sort jaloux qui mit entre vous tant d'espace. Pour éprouver vos cœurs vous jetait face à face, 11 faudrait vous enfuir sans vous tendre la main!
5 décembre 1841.
D'une série de sonnets qui porte en épigraphe le TacUum çwit sub pectore vulnus de Virgile, détachons ces vers, sincères d'accent :
Je songe aux gouffres ignorés ^ue nuit et jour l'orage encombre.
Chaque fois qu'un esquif y sombre Avec ses mâts désemparés,
— Gouffres noirs et flots azurés! — La mer est discrète et dans l'ombre Le sable seul a su le nombre Des débris qu'elle a dévorés. —
Fais comme elle, et garde ta proie; Que ce funeste amour se noie Dans l'abîme qu'il a creusé;
0 mon âme, engloutis, efface, Fais disparaître à ta surface, L'esquif, après l'avoir brisé!
23 novembre 1841.
Le découragement et la lassitude s'exhalent encore de ces strophes :
Me voilà seul assis au coin de mon foyer.
Dans ma pauvre mansarde, Cherchant en vain un front de femme où m'appuyer,
Un œil qui me regarde;
Ayant besoin d'un cœur qui m'écoute, et pourtant N'attendant plus personne...
Un soir, sur la table d'un café, Fromentin écrit un De profundis. C'est le cri d'un désespéré en qui l'efTon-
drement de la passion dont il a vécu des années a fait tout à coup le vide. Il est pris de vertige, il cherche en vain à quoi s'accrocher.
Je suis triste à mourir, ô mes amis, ce soir. Tout m'est indifférent, tant je suis las de vivre.
Je suis las de moi-même et du monde; il ne reste Que fatigue et dégoût dans ma tête et mon cœur.
J'étais aimé; mes jours coulaient sereins et calmes. Partout où je marchais, comme autant d'arbres verts, Des songes sur mon front faisaient flotter des palmes.
J'étais aimé, j'étais heureux : c'est être sage. Mais tout, sagesse, amour, bonheur, s'en est allé. Et sur le précipice où je tente un passage Plus d'un pied de jeune homme a déjà chancelé.
Mon Dieu! mon Dieu! voilà pourquoi ma main s'accroche Aux angles émoussés de ma vertu; pourquoi, Dussé-je ensanglanter mes ongles sur la roche, J'y survivrai, si vous avez pitié de moi!
9 février 1842.
A quoi font allusion ces vers? Que s'était-il passé exactement entre Eugène et Madeleine pendant l'automne de 1841 ou depuis?
Il est permis de supposer que les dangers de l'aventure avaient fini par lasser la jeune femme. Son mari, les parents d'Eugène, des amis communs avaient tout fait pour amener une rupture. Les liens s'étaient distendus. Les lettres d'Emile attestent cependant que, dans les premiers mois de 1842, Eugène faisait encore tenir à son amie les vers qu'il composait. Mais voici qu'à ce moment la poste commit quelque erreur de transmission qui eut pour l'amoureux de désastreuses conséquences. Cet incident est ressenti pao* lui avec Texagé-
ration qu'il apportait dans tous les mouvements de son cœur. Après le premier moment d'abattement, il cherche à s'étourdir : « Cet ennui dont tu me parles, lui écrit Emile, cet optimisme, plus plein de doux souvenirs que de regrets... me font comprendre dans quel moment critique tu es, et quelle peine tu auras à en sortir... Après quelques années de tiraillements, un mariage te créera la vie réelie... C'est là que tu dois arriver, mais à travers champs, par je ne sais quelle route. Jusque-là, tu peux t-enir. Tu as la Muse heureusement pour consolation... ))
Eugène, en effet, après avoir cherché vainement l'apaisement dans l'agitation extérieure, se rejette avec rage dans le travail (1). Mis en goût par son étude sur Ahasvérus, il tente un travail critique sur son compatriote, le littérateur Gustave Drouine^u, qu'il a fallu, après une courte et bri -ante carrière, interner brusquement à l'asile d'à iénés de Lafond (2).
On va voir cependant, par les lettres d'une analyse psychologique déHée que Fromentin échange avec Bataillard durant l'automne 1842 que le malaise fait
(1) Lettre de B?ltrémieux, 11 avril 1842 : « Tu te plains de sécheresse et d'incertitude en ce moment. Le secret de ces sécheresses que tu démens pourtant par les jolis vers que tu m'envoies, ne serait-il pas dans la fatigue que te cause un excès de travail ou dans une absence complète de loisirs? Je crois, mon ami, qu'il y a des natures à qui il faut des loisirs, comme à d'autres, il faut une activité continuelle. Et peut-être, comme j • le crois, es-tu de ces natures? On ne peut pas renier sa parenté avec Obermann... »
(2) Poète, auteur dramatique et romancier féconds, Gustave Drouineau, né en 1798 à La Rochelle, connut de brillants succès au théâtre avec Fiesque, Rienzi, Françoise de Rimini, etc.. Il écrivit quelqussromans très remarqués vers 1830, parmilesquels Résignée, Ernest et la Confession poétique. Il prit une part active à la Révolution de Juillet. Atteint de démence en pleine célébrité, il entra en 1834 à Tasile d'aliénés dirigé par le docteur Fromentin, pour y mourir de longues années après (1878), injustement oublié.
de lassitude, d'impuissance et de doute dont il avait souffert, n'était pas encore guéri à cette époque : son état d'esprit et celui de son confident reflètent un des aspects de ce « mal du siècle » si souvent décrit par les écrivains de cette génération.
De 1830 à 1848, il importe de s'en souvenir, le fléau sév t à l'état aigu parmi la jeunesse intellectuelle. On vit encore sur le pessimisme littéraire de Werther, de René, des héros de Byron. Le romantisme, naguère à son apogée, commence à décliner. De Chateaubriand, il n'y a d'médit que les Mémoires d'outre-tombe. Balzac a produit toute son œuvre. A la suite des Méditations qui sont dans toutes les mémoires, les Harmonies viennent de paraître. Vigny a publié ses Poèmes antiques et modernes; Hugo, les Odes et Ballades, Hernani, les Feuilles d'automne, les Chants du cr<^puscule. Musset, après ses Premières Poésies, donne les Nuits et la Confession. Sainte-Beuve, enfin, le porte-parole du romantisme, Sainte-Beuve, qui exerça sur la jeunesse de son temps une influence si considérable, met au jour ses Poésies et Volupté.
Exaltation lyrique, frénésie de l'individualisme, analyse morbide, triomphe du rêve sentimental et de la passion régénératrice, règne du personnage sombre et du génie fatal, mission sacrée du poète incompris des autres hommes, aspiration aux tempêtes de l'âme et de la vie, puis, dans une existence sans grandeur et sans aventures, envahissement de l'ennui, du « malaise inexprimable » dont Musset fait remonter la cause à la chute du Premier Empire, d'autres à la Révolution; bref, débordement d'une sensibilité et d'une imagination ivres de ne plus connaître d'entraves, — de tout cela et d'autre chose encore, est fait le souffle tour à tour brûlant et glacé qui passe sur cette infortunée génération.
Enthousiaste et désespérée, elle s'éprend de tout, elle se dégoûte de tout. Elle aspire vainement à combler le vide creusé en elle par la chute des croyances et des illusions. Elle s'écrie tragiquement avec Fantasio : « Il n'y a plus d'autel, il n'y a plus d'amour, » et redit en gémissant le désolant couplet de Spark : l'aiglon aux ailes coupées attendant la mort penché sur l'espace dans lequel il ne peut s'élancer. (1)
Elevé dans cette atmosphère capiteuse, aux côtés de Beltrémieux que le romantisme germanique avait profondément imprégné, comment Fromentin eût-il échappé à la contagion?
Bataillard (Notes Biographiques) signale les ravages de cette maladie chez Eugène et chez lui : « Nous étions en réalité les derniers fils des Werther, des René, des Adolphe, des Obermann, des Amaury, auxquels on peut ajouter le Rousseau des Confessions... Il y avait certainement là quelque chose de peu viril et de malsain. Dans ce penchant à prendre sa propre personnaHté comme sujet d'étude, on risque de se considérer comme des êtres d'exception incompris du vulgaire... Nous étions naïfs et sincères; en somme, nous cherchions quelque chose... et nous le cherchions en enfants qui oubUaient trop qu'ils arrivaient à l'âge d'hommes, et qui ne se rendaient compte ni du prix du temps, ni, moi du moins, des conditions pratiques de la vie sérieuse, active et productive... Quant à nos rêveries, on en trouvera l'écho fidèle et dans certains vers d'Eugène et dans quelques-ims des passages où Dominique
(1) • Toujours attendre et ne rien espérer!... Il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être... Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi. plus grande que mon attente elle-même, plus grande que ce qui passe... » (Sbnancoub, Obermann.)
raconte sa jeunesse... Chacun de nous deux avait alors le travers de se regarder vivre, penser, sentir; et c'est de cet examen, quelquefois peu édifiant, que se composait la plus grande partie de notre correspondance... »
Fromentin définit, à son tour, cette maladie du dédoublement, lorsqu'il accorde, vingt-cinq ans plus tard, au héros de son roman le « don cruel d'assister à sa vie comme à un spectacle donné par un autre », et le met face à face avec « cet ennemi inséparajble, bien intime et positivement mortel qu'il était à lui-même (1) ».
L'auteur de Dominique jugeait clairement alors le péril auquel il avait jadis échappé. « La sensibiUté est un don admirable, écrit Augustin à son élève; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut devenir une rare puissance, mais à une condition : c'est que vous ne la retournerez pas contre vous-même. Si, d'une faculté créatrice éminemment spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observations; si vous raffinez... si le spectacle d'une âme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émotion; si vous vous entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image à l'infini; si de sensible vous devenez sensuel, il n'y a pas de hmites à de pareilles perversités; et, je vous en préviens, cela est très grave. »
Cela était d'autant plus grave qu'à sa vingtième année, Dominique, c'est-à-dire ici Fromentin, aimait son mal. Et, quelle est la maladie curable, lorsque le malade s'y complaît (2)?
(1) Dominique, p. 83. — Obermann s'écrie : « C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l'opinion d'elle-même que de ses jouissances positives. »
(2) Cet ennui douloureux, aux causes si complexes, se reflète dans les portraits de jeunesse d'Eugène Fromentin. Il en subsiste trois : une miniature de 1841, un crayon de 1843, et un daguerréotype de 1844. Tous trois nous montrent un jeune premier lamartinien, à
Dans l'état d'esprit que nous connaissons, les vacances de l'année 1842 s'annonçaient particulièrement troublées pour Eugène. Passant brusquement de l'agitation de Paris à la vie stagnante de Saint-Maurice, séparé de Madeleine et étroitement surveillé, le jeune homme n'aura pour le soutenir que la présence de Beltrémieux et la correspondance avec Bataillard.
Dans la diligence qui les ramène chez leurs parents, le 2 septembre, Eugène, son frère Charles et Emile, partagés entre ce qu'ils laissent et ce qu'ils vont retrouver, s'absorbent en silence dans leurs méditations.
la pose alanguie, à la longue chevelure tombante, à la physionomie expressive et rêveuse. Dans la miniature, — signée Thévenet, — c'est un tout jeune homme d'une rare séduction : moustaches naissantes, regard attendri et mélancolique. Est-ce le romantique amoureux de Madeleine? Est-ce plutôt un Musset adolescent? On douterait, si le portrait n'offrait toutes garanties d'authenticité.
« Du bout de la chambre, je t'ai reconnu, mon ami, écrit Beltrémieux 'mercredi des Cendres 1841], et j'ai partagé la satisfaction générale en te voyant, et te voyant si bien. C'est une charmante miniature, et j'osais à peine exprimer sur quelques points des doutes de ressemblance que je fus bien aise de voir partager par ton père et auxquels tu as répondu. Un scrupule me resterait encore, ce serait cette teinte rose si, comme tu le dis, le temps ne devait pas se charger de l'effacer. J'ai remarqué avec ta mère une vérité singulière dans l'expression du regard. »
Le dessin de 1843 appartient à Mme Arvède Barine. Il lui vient de Mlle Lilia Beltrémieux, sœur d'Emile, auquel Fromentin l'avait donné. Mme Arvède Barine a bien voulu nous autoriser à reproduire ce précieux document. C'est un excellent crayon de l'artiste par lui-même. Il est net, pur, délicat. L'attitude est également sentimentale. « Le regard, dit Mme Arvède Barine (lettre à la Revue des Charentes du 30 septembre 1905), est pensif et très beau, la physionomie juvénile et pleine de cette grâce dont tous ceux qui ont connu Eugène Fromentin ont subi le charme. Un artiste qui était venu voir ce portrait chez moi, s'écria en l'apercevant : » Il pensait à une « femme quand il fit cela! » Je crois que l'artiste avait raison. »
Quant au daguerréotype de 1844, il exagère encore l'expression fatale des deux portraits précédents. Il sent la pose photographique. De toutes les images d'Eugène Fromentin, c'est assurément la plus étudiée... et la moins fidèle.
« Je me suis désengourdi deux ou trois heures pour lire du Musset, écrit Eugène; j'ai rêvassé, essayant vainement de rimailler. »
A Paul Bataillard (1).
Saint-Maurice, 8 septembre 1842.
« Mon bon Paul,
« ...Nous voilà donc installés dans notre pauvre Saint- Maurice. Vous en connaissez la physionomie; rien n'est changé d'aspect depuis trois ans (2), sinon que les tilleuls ont été taillés par la tête au printemps dernier; ce qui leur ôte un grand charme et m'attriste beaucoup, parce que les rouges-gorges ne pourront plus venir s'y percher comme autrefois pendant l'automne. Nos domestiques sont les mêmes, notre chien de chasse est le même.
« Dieu merci, je retrouve chaque année les personnes et les choses à la même place et dans le même état. Tout est si méthodiquement réglé chez moi, les habitudes changent si peu, et les années se ressemblent si bien, vues du fond de notre petit intérieur, qu'on ne s'aperçoit presque pas de leur succession. Je ne doute pas, mon ami, que je ne doive à cette influence affectionnée et longtemps subie du statu quo domestique cet amour du repos qui fait le fond de mon caractère et qui, s'il a quelques avantages, a des effets funestes. Je serais plus ardent en pohtique, soyez-en sûr, si je n'avais pas
(1) La Revue des Deux Mondes a publié dans son numéro du 1^' octobre 1905 cette lettre et celles des 13 octobre 1842, 23 novembre 1843, 11 et 30 septembre 1844, 23 octobre, l^ret 15 novembre 1844, 2 octobre 1845, 23 avril et 4 mai 1847, 22 janvier, 21 février, août, 1^' septembre et 25 octobre 1848. Cette correspondance e?t plus complète dans la présente publication.
(2) Allusion aux vacances de 1840, que Bataillard avait passées en partie à Saint-Maurice.
le souvenir et le spectacle permanent de ce petit état
monarchique que mon père administre en chef de famille et qu'il tient dans un si pacifique équilibre. Les influences de l'éducation sont énormes; c'est une impulsion décisive. J'analyserai cela dans mes Mémoires (1). Un autre effet de notre constitution domestique, c'est que ma mère s'attache de plus en plus à ce statu qiio, ne s'aperçoit pas qu'elle est en dehors du mouvement, qu'autour d'elle les habitudes changent, les personnes grandissent ou vieillissent, et s'alarme de certaines transformations qui sont dans la nature même des choses. Vous ne sauriez croire à quel point d'ascétisme et de sévérité ma pauvre mère en est rendue. Jamais je n'avais trouvé la maison si taciturne, et c'est vraiment l'esprit de ma mère qui y règne; il y devient visible... « J'éprouve un grand besoin de rentrer en moi-même, et surtout d'épancher un trop plein de je ne sais quoi, prose ou vers, qui m'embarrasse depuis plusieurs mois; c'est un curage à faire, — il y a, passez-moi l'image, engorgement des issues. Les facultés s'obstruent en même temps et par le défaut d'usage, et par l'excès des matériaux : quant à moi, ce ne sont pas les idées qui m'encombrent, mais les impressions. Ah! si je pouvais écrire, peindre ou faire quoi que ce fût, mais vite, et vivement (2)! Au lieu de cela, je n'entends plus rien en vers, je n'en ai pas écrit un seul et ne prévois pas quand
(1) Eugène Fromentin songeait alors à écrire ses Mémoires. Il ne le fit pas. Mais on en retrouve la substance dans Dominique.
(2) a Au moment où j'écris, j'ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand elles sont exprimées. Ma pensée m'échappe. La paresse de mon esprit, ou plutôt sa faiblesse, me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que l'insuffisance de la langue. C'est un supplice de sentir et d'imaginer beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure. Que je voudrais être poète! tout me serait inspiration, i (Eugène Delacroix, Journal, année 1824.)
j*en écrirai. Je n'entends plus rien non plus à la prose et vous ne sauriez croire combien j'éprouve de peine à lier d'abord, puis à formuler les idées : c'est un nouvel apprentissage à faire.
« Sérieusement, mon ami, je ressemble à ces vieilles masures qu'on a négligé d'entretenir pendant longtemps, et qu'il faut un beau jour, pour les rendre habitables, remettre à neuf du haut en bas; tout est à restaurer chez moi. Oh! je suis singulièrement décrépit; plus je m'examine et plus je m'en aperçois. Je vais entreprendre ce travail de restauration scrupuleusement. La solitude complète et le recueillement des deux mois que je vais passer ici me seront salutaires. Je suis né pour une activité tout intérieure; ma destinée tout entière était écrite à ma naissance dans les lieux où je me retrouve aujourd'hui; c'est toujours ici qu'il faudra revenir pour en trouver la clef, chaque fois que je me tromperai de direction et de but. Je me développe, vieillis et me fortifie pendant dix mois, puis me rajeunis pendant les vacances : c'est une ablution de souvenirs. J'arrive à ne plus comprendre comment j'ai pu écrire, il y a deux ou trois mois, quelque chose qui fût en dehors de moi et ne m'appartint pas entièrement. Si je réalisais tous mes désirs, voyez- vous, je ferais une revision générale de mon passé, j'en extrairais ce qu'il y a de bon à garder, et j'en écrirais incidemment en vers quelques épisodes; mais vous savez que cela ne dépend pas entièrement de moi...
<( Saint-Maurice est très paisible. On s'y est beaucoup amusé cet été, mais les veillées sont arrivées et les plus joyeux habitants sont partis; nous passons nos soirées seuls en famille. Mme X... (1) vient moins assidûment
(1) La mère de Madeleine.
les partager. Vous devinez que ce n'est pas très gai. Si je parviens à vaincre mon engourdissement, j'emploierai mes veillées à travailler. Ah! mon pauvre ami, que de changements malgré tout sous cette permanence apparente dans mon pauvre village! Quantum mutatus ab illof...
« Je dessine avec assez d'ardeur, mais je ne trouve autour de moi que des antipathies pour tout ce qui n'est pas droit, au lieu de recueillir des encouragements, moi qui en ai si grand besoin dans tout ce que j'entreprends. Enfin! adieu, je vous quitte décidément. Il fait un affreux temps, de la pluie, un vent glacé qui souffle dans ma treille à la briser... Que sont devenues nos belles nuits du Luxembourg? et nos lunes blondes? J'ai besoin d'émotion; j'aurais besoin d'être avec vous; nous causerions, puisque je ne puis écrire. Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.
« Eugène. »
Charles Fromentin lit en fumant sa pipe et passe ses journées à la chasse. Eugène, demeuré seul, s'ennuie profondément. « Nous nous embastillons de plus en plus, écrira-t-il bientôt à Bataillard. « Aussi ne quitte-t-il guère Emile Beltrémieux. Ensemble, les deux amis reprennent leur étude commencée sur Gustave Drouineau.
Ce travail se poursuit au miheu d'occupations paisibles et réguHères. « Mon bon Paul, vous savez ma vie par cœur, que je la passe à vos côtés ou à cent lieues de vous. Vous me connaissez peu remuant, vous m'avez toujours vu du goût pour l'uniformité des habitudes. »
Ce n'est pas que les soucis fassent trêve. Eugène se préoccupe de l'avenir. Pénétré des idées de Gœthe, il s'est donné pour but le développement de son être moral dans le sens des tendances naturelles qu'il sent vivantes
en lui. C'est pour lui une souffrance de voir ses parsnis demeurer étrangers à une si haute conception de la vie. Tandis que ses amis l'engagent à persévérer dans la voie du littérateur et du peintre, son père n'envisage pour lui que les carrières juridiques. La lutte entre le jeune homme et sa famille commence à s'accuser sourdement.
A Paul Bataillard.
Saint-Maurice, jeudi 13 octobre au soir [1842].
« Je ne suis pas en état, mon ami, d'apprécier la valeur de vos conseils relativement au choix d'une carrière. Je seraiis absolument libre que je voudrais beaucoup réfléchir avant de me décider. Je crains que vous ne vous laissiez aveugler par l'amitié que vous me portez et que votre avis ne soit pas exempt de présomption. Je me sens, voyez-vous; je sais qu'avec du travail je développerai sans doute une certaine facilité native qui me rend à peu près apte à tout entreprendre. Mais cette facilité n'est pas du talent; elle est plus dans la main que dans l'imagination, et d'ailleurs soumise, elle aussi, aux fluctuations de toutes mes facultés. La preuve, c'est que, depuis mon arrivée, je n'ai rien fait, ou à peu près, en dessin, et que, si j'avais le temps de m'en occuper, je serais fort embarrassé de crayonner quoi que ce fût; ce sont des accès. Or, le malheur veut que je prenne toujours ces accès passagers pour une vocation. Plus ils sont violents, plus ils ont de durée, plus je me fais illusion; alors j'abandonne avec dégoût tout ce qui n'est pas l'objet privilégié de mes affections du moment; et vous qui êtes témoin de ces crises, de leur violence, de leur opiniâtreté, vous êtes dupe avec moi-même de cette illusion d'une imagination malade et d'un esprit irrésolu.
Je n'ai qu'une aversion : tout ce qui est positif; qu'une passion : tout ce qui se rattache plus ou moins à l'art. Mais le vague même de cette passion la condamne.
« Ne connaissez-vous pas, autour de vous, des esprits heureusement doués, rêveurs, enthousiastes, au?si prompts dans leur entraînement qu'ingénieux à se désabuser, passant d'un extrême à l'autre avec sincérité, parce qu'ils sont à la merci d'un tempérament très inégal, pleins de paradoxes involontaires, trop réfléchis pour ne pas le reconnaître, trop démonstratifs pour le dissimuler, toujours séduits par le mirage 'éblouissant des souvenirs et des espérances, et se faisant de la sorte un monde impossible en dehors de la réalité du temps et des choses, capables de tout entreprendre, incapables de rien poursuivre, aussi faibles contre eux-mêmes que contre les autres, peuplant ainsi leur vie de projets sans sagesse et de regrets sans fruits, ne viyant pas, comme dit Pascal, mais se préparant à vivre, jusqu'à ce que leur imagination, mal alimentée, s'épuise de consomption, et que le hasard des circonstances les fasse échouer quelque part, à trente ans, dans un coin médiocre, imprévu de la vie sociale? — Je suis de ces esprits-là, mon ami. Je m'abandonnerais sans doute aux événements, si, comme je vous le disais, j'étais libre. N'ayant pas de vocation, je flotterais d'un essai à un autre et ne suivrais jamais une ligne directe, la seule qui mène au succès. Je sens très bien cela, je me connais, j'ai peiu* de moi...
I Je suis donc bien décidé, mon bon Paul, à prendre un état. En cela, je ne fais que devancer les intentions inflexibles de mon père. Mais un état qui se rapproche le plus possible du genre d'études auxquelles je me livre de préférence, qui, même, me fournisse plus ou moins l'occasion de les appliquer; ou bien un état qui me laisse assez de loisirs pour m'en occuper sans trop
d*interruption. C'est vous dire que j'hésite entre le barreau et la magistrature. Le barreau, m'avez- vous dit, ne me convient pas pour plusieurs motifs, et, le plus grave, c'est précisément l'inégalité de ma nature. Cette inégalité, d'où vient-elle? est-elle curable? disparaîtraitelle après un exercice assidu? Je n'en sais rien. Je suis d'avis pourtant de m'éprouver. Je ne crois pas d'ailleurs que ma taille et mon peu de forces physiques soient un obstacle radical; c'est encore à l'esprit de la temporisation que je me laisse aller. Resterait enfin la magistrature, c'est-à-dire peu d'argent, un exil indéfini, des chances d'avancement peu certaines, mais une certaine considération et moins de tracas que dans le barreau. Ainsi, Barreau, Parquet, Magistrature, voilà bien des issues. Je ne choisirai pas aveuglément l'une ou l'autre, niais en allant successivement de l'une à l'autre, après un consciencieux essai de mes moyens, il faudra bien finir par se caser quelque part.
« Vous le voyez, rien n'est décidé. Seulement, l'art comme loisir et pas comme métier.
« Le droit, il m'ennuie à crever, c'est vrai; espérons que l'appHcation m'ennuiera moins (1). C'est là le vœu de mon père; nous divergeons seulement sur la question des loisirs; ce qu'il appelle un mauvais emploi de mon temps, je l'appelle un travail sérieux et honorable. Ne craignez pas que j'abdique jamais des goûts qui seront toujours la meilleure moitié de ma vie.
a Quant à cette année, nous allons décider, mon père et moi, comment je l'occuperai. Elle sera décisive et vous m'aiderez, mon ami, dans ce redoutable moment. Je suis au point culminant de ma jeunesse. Surtout ne me grondez pas; réfléchissez-y, tenez compte de ma
(1) Fromentin allait entrer dans l'étude d'avoué de M« Denormaa» die.
faiblesse, et ne regrettez pas de me voir embrasser un état qui ne fera pas du moins dépendre tout mon succè.s d'efforts excessifs et permanents. D'ailleurs, mon père n'y consentirait jamais.
« Mardi matin. — Nous avons passé la soirée au théâtre. La troupe est passable pour La Rochelle. Puis, à la sortie du spectacle, et sans en rien dire à personne, sauf à Léon (1), qui devait partager mon lit, je suis allé achever la nuit, — non pas où vous croyez, mon austère ami, — mais avec Emile et dans le but louable de travailler. Nous avons fait notre plan yiIq et mieux que nous ne l'aurions fait au milieu des dérangements do la journée; nous en sommes assez contents...
« Cette petite équipée matinale m'a rappelé d'heureux moments qui ne reviendront sans doute plus. Aussi mettais- je à travailler cette nuit l'ardeur d'un converti. Vous savez, en effet, que toutes nos relations d'amour, définitivement rompues, demeurent llhsible] pour cette année. J'ai vu Mme *** (2) trois ou quatre fois et dans des occasions sérieuses. Les circonstances nous désunissent malgré nous. En amour, la dette des âmes fidèles est la résignation...
« Eugène. »
Les embarras pécuniaires qui furent, durant toute sa jeunesse, un des plus vifs soucis d'Eugène Fromentin, l'ont amené à confier à sa mère qu'il a fait à Paris quel- .ques dettes. L'excellente femme a eu la tête et le cœur troublés de ces explications qui l'émeuvent toujours jusqu'aux larmes. — Elle a chargé secrètement Bataillard de régler ces comptes. — Eugène en est profondé-
(1) Léon Mouliade.
(2) Madeleine.
mont touché : « Ma pauvre mère, elle est bonne au delà de toute expression, et, quoi que je fasse, je ne serai jamais qu'un ingrat pour elle. »
La correspondance nous montrera plusieurs fois par la suite Eugène abdiquant ainsi entre les mains de sa mère et de son ami le soin de traiter les questions pratiques. Il reconnaît qu'il est mauvais calculateur : a Vous savez mon horreur pour les comptes. »
L'étude sur Gustave Drouineau, écrite de verve en moins de quatre jours, est achevée. Les auteurs en sont assez satisfaits. Léopold Délayant la juge favorablement. On verra à la présenter à la Reme Indépendante de George Sand et Pierre Leroux.
Il nous reste de cet essai une cinquantaine de pages, écrites tantôt par Emile, tantôt par Eugène.
C'est d'abord, sous la plume de Beltrémieux, un vaste tableau du mouvement des idées et des mœurs au commencement du dix-neuvième siècle. Les origines du romantisme, les influences anglaise et allemande, y sont démêlées avec sûreté, exposées avec assez de grandeur.
Gustave Drouineau, à la fois vulgarisateur du passé et précurseur des temps nouveaux, est un des types représentatifs de cette époque d'activité inquiète et de fermentation sociale (1). On sent que Beltrémieux et Fromentin reprennent le rêve de cet idéologue, le premier avec l'enthousiasme qu'il vouait aux idées rénovatrices de la société, le second à la lumière de cette sagesse qui modère les aspirations idéales et place en toute chose la vérité dans la mesure.
(1) Il prêcha l'évangile de la liberté, lutta sur tous les terrains contre les tendances matérialistes et s'efforça d'instaurer un néochristianisme. L'échec de la restauration radicale qu'il avait rêvée anéantit Drouineau.
A peine l'étude sur Drouineau est-elle terminée qu'en trois jours Emile et Eugène bâclent une comédie en plusieurs actes, et en trois autres journées, un drame en un acte et en vers. Cette dernière œuvre n'est « qu'un fait très court sur des passions violentes, mais à leur dernier terme ». La lutte tout intime de la passion et du devoir en ferait une tragédie classique si le cadre et les sentiments n'étaient d'un romantisme inspiré de Schiller.
Les auteurs ne se faisaient pas d'illusion sur la faiblesse de ces essais : « Il n'y a ni esprit, ni idées, ni correction. » — C'est exagéré : après soixante-cinq ans de sommeil dans la poussière, Mina supporte encore aujourd'hui la lecture.
Ce surmenage cérébral a fait abandonner à Eugène toute autre occupation : chasses, promenades, visites. Il a de vers et de rêveries plein la tête : « Il fait de la pluie depuis deux ou trois jours... Ah! mon ami, plus de feuilles, plus d'oiseaux, un ciel uniformément gris, un air uniformément humide et rayé de pluie; des arbres tout noirs, des terrains brun foncé, des herbes luisantes et trempées, des routes délayées... l'hiver en plein! Et cependant il y a encore là dedans mille choses qui me ravissent à présent même que j'y pense en vous écrivant auprès de mon feu, dans le salon que vous connaissez! »
Au moment de regagner Paris à la fin de novembre, il s'écrie : « Les bonnes causeries, les salutaires inspirations! la belle et noble vie que nous allons mener, mon ami! Jamais je n'étais, parti moins énervé, jamais avec plus d'anxiété, c'est vrai, parce que cette année sera peut-être décisive, mais aussi jamais avec plus d'énergie... ))
Pourtant il a le cœur serré de la séparation : il songe
au chagrin de ceux qui restent. Plus son père et sa mère vieillissent, plus il lui en coûte de les laisser seuls (1).
Quelques jours après, il est de retour à Paris, et il s'est remis au travail.
Installé dorénavant au 21 bis de la rue Jacob, à côté de Bataillard, il se retrouve avec lui dans le petit cénacle où du Mesnil met sur pied un drame, où Michel Carré écrit et peint, où Eyriès, Benjamin Fillon, Albert Aubert, Emile Augier, viennent discuter ou lire leurs essais. Beltrémieux s'intitule de La Rochelle membre correspondant du Cénacle; c'est lui surtout qui y représente le romantisme.
Ce feu sacré de Fromentin et de ses amis est avivé par les relations qu'ils entretiennent respectueusement avec Michelet, Quinet et Sainte-Beuve, les maîtres de leur pensée...
Dans le courant de l'hiver 1842-1843, Fromentin passe sa thèse, puis commence son doctorat. Un ami de son père, avocat à la Cour d'appel de Paris, le présente à M^ Denormandie, avoué, et le fait entrer dans son étude. « Je veux bien essayer, dit Fromentin, qui espérait toujours échapper à ce supphce, mais je fais mes réserves (2). » Il a là pour camarades le futur avocat M® Nicolet et Forcade de la Roquette, qui deviendra ministre. Quant à lui, son travail à l'étude consistait surtout à orner de croquis les sous-mains, les marges des actes de procédure et jusqu'aux panneaux des portes. Le jour où la place manqua, il descendit dans la petite cour sur laquelle donnait l'appartement et il
(1) A Bataillard, de La Rochelle, 25 novembre.
(2) M* DE>"ORMANDrE. Temps passé, jours présents, notes de famille. (Soc anon. des Publ. pér., 1900, p. 181 et suiv., ainsi que les indications qui suivent.) L'auteur, fils du « patron i de Fromentin. fut clerc amateur à ses côtés.
s'appliqua à couvrir de ses dessins la remise, Técurie et le mur mitoyen. Tout étant ainsi décoré, ce clerc par trop amateur, secouant la poussière des dossiers, vint frapper un beau matin à la porte de l'atelier d'un peintre.
Dès 1842, et avant d'avoir rien appris que le rudiment enseigné par son père, Eugène produisait avec une merveilleuse facilité des compositions incorrectes, mais élégantes et gracieuses.
Depuis les ébauches négligemment jetées sur les feuilles de ses cahiers d'écolier, il n'avait cessé d'instruire son œil et d'exercer sa main.
Est-ce entraîné par sa camaraderie avec Michel Carré, alors voué à la peinture, que Fromentin saisit à ce moment la palette pour ne plus l'abandonner? Son père ne dut guère l'y encourager, on le verra par la correspondance qui va suivre.
M. Gonse reproduit, comme le plus ancien des croquis de cette époque qui nous soit parvenu, une scène de Chatterton, dessinée le lendemain d'une représentation du drame de Vigny au Théâtre-Français (1). Ce dessin à la plume, du 2 avril 1841, qui appartenait à Benjamin FiUon, semble aisé, juste de trait et d'une composition assez heureuse.
Dans ses courses aux environs de Paris, Eugène s'essayait à dessiner d'après nature : « Ce sont, écrit M. Louis Gonse, ses bégayements de paysagiste (2). De 1841 datent aussi deux eaux-fortes, assez médiocres, du reste, deux portraits : celui de Dubois, étudiant en droit, mort notaire à La Rochelle (à mi-corps, assis, presque de face); l'autre d'Emile Beltrémieux (tête de p:ofil). Il avait également tenté de reproduire par le
(1) Louis Gonse, ouvr. cité, p. 13.
(::) Id», ibid., p. 21 et suiv.
même procédé les traits d'Edgar Quinet et les siens (de face, la tête appuyée sur la main droite); mais n'ayant pas réussi, dans cette dernière planche, à rendre ce je ne pais quoi d'inquiet qu'il y avait dans son regard, d'ailleurs très ferme, il détruisit la planche et n'en distribua point d'épreuves à ses amis. 1842 n'apporte encore rien de décisif dans le sens de sa vocation artistique.
«Le Louvre cependant commence à l'attirer, il y fait de longues et fréquentes promenades. Ses premiers sentiments sur les maîtres sont assez curieux à retenir. On y sent poindre son amour pour les qualités d'une exécution fine et juste... L'école italienne le laisse à peu près indifférent. Léonard seul l'arrête quelquefois, mais lui cause moins d'admiration que de trouble. Salvator l'intéresse. Quant aux portraits du Titien, il a pour eux un culte muet (1). Dans l'école française, il estime Chardin pai-dessus tout; Lesueur, dont il avait pu admirer tout jeune une belle peinture, attire son attention (2). Toutefois ses enthousiasmes sont déjà pour les Hollandais, surtout pour les paysagistes. Le Gué, de Wynants, avec figures de Berchem, le Coup de Soleil et la Digue battue par la Mer, de Ruysdaël, le fascinent. Devant ces peintures, il se sent à l'aise, ainsi qu'il aimait à le répéter. Parfois il se prend de belle passion pour Rubens, mais ce n'est qu'un éclair. La Kermesse lui cause une sorte de vertige. Les bons portraits de Van Dyck plaisent davantage à sa nature aristocratique,
(1) Véronèse ne l'attire pas moins. Plus tard, à un des célèbres dîners Magny, M. Jules Troubat, le secrétaire de Sainte-Beuve, entendit Fromentin s'écrier vivement qu'après les Noces de Cana, il ne comprenait pas qu'on prît le pinceau...
(2) L'Adoration des Bergers, commandée à Lesueur en 1653 par les Pères de l'Oratoire de La Rochelle, est aujourd'hui placée au Musée de cette ville. Fromentin put l'admirer dans la chapelle pour laquelle elle avait été peinte.
quoiqu'il soit parfois gêné par leur composition théâtrale; en regardant le peintre, il pense toujours au surprenant aquafortiste. Malgré ses entraînements d'alors pour Gœthe et Schiller, les Allemands, même Albert Durer, qu'il ne peut juger que dans ses estampes, le trouvent absolument rebelle. Rembrandt est pour lui incompréhensible, sauf dans ses paysages à l'eau forte. Parmi les modernes, Delacroix le passionne tout d'abord. Il reproche à Ingres d'être un imitateur de Raphaël, que lui, Fromentin, estimait médiocrement, le connaissant mal. Cependant il avoue, en voyant un dessin d'Ingres, qu'il est un sculpteur de première force. En musique, il ne connaît Mozart et Beethoven que de réputation; il aime Bellini, Donizetti et toute l'école sensualiste de Rossini. »
En 1843, Eugène Fromentin se décide à faire enfin ce qu'on pourrait appeler ses classes de peinture. Il entreprend auprès de son père, directement et par l'intermédiaire d'amis rochelais, d'instantes démarches pour obtenir l'autorisation d'entrer dans un atelier. Lfe docteur ne cède qu'à la condition de choisir le maître; ce sera Rémond, le représentant le plus marquant à cette époque de l'école académique de paysage (1). Le jeune artiste s'attardera peu dans cet atelier, quelques mois à peine. Il n'y puisera que des enseignements de métier, continuation de ceux que lui a donnés son père, mais c'est assez pour stimuler[ses efîorts et leur imprimer une première direction.
A partir de cette époque, et pour plusieurs années, les préoccupations littéraires passent, sinon dans l'esprit, du moins dans la vie d'Eugène Fromentin, au second plan. Plus de ces essais romantiques, de ces poésies
(1) Né en 1795, mort en 1875.
sentimentales que bientôt l'artiste ne voudra même plus relire, qu'il détruira « comme des choses fausses ou puériles dans le fond, prétentieuses dans la forme, où il aurait craint de retrouver une image ridicule de lui-même (1). »
Il comprend de jour en jour plus nettement qu'il faut rompre à tout prix avec les habitudes énervantes du passé, se décider enfin et vouloir.
Avec quelques retours du mal qui dévora sa jeunesse, la correspondance de Fromentin reflète donc, à partir de cette époque, des pensées nouvelles. Il cherche utilement sa voie.
(1) Paul Bataillaed, Notes Biographiques. — Jules Breton tenait de Fromentin qu'il avait détruit plus de six mille vers de sa composition. {Un Peintre paysan, p. 264.)