PRÉFACE. XVII
que doivent s'en tenir, je crois, toutes les intelligences de cette famille-là {il vient de citer Topfer, à qui Laurent- Pichat V avait comparé, non sans raison), tous ces puritains du style, tous ces sobres et scrupuleux artistes, sans élasticité, et qui ne savent pas rebondir; — la prose, et surtout le roman ou la nouvelle, se prêtent plus volontiers à une certaine médiocrité délicate, et rare encore, de l'esprit, et qui peut produire, avec du travail et une observation patiente, des œuvres assez estimables, dont la correction, le naturel, et une certaine sensibilité un peu railleuse font le mérite et le charme principal. — Nous n'aurons pas de peine à décider notre ami à s'en tenir à la prose, qui est son lot. » — Promesse de poète, qui heureusement ne fut pas tenue. Il ajoute encore : « Avant de se mettre à observer les autres, soyez assuré qu'il a commencé par s'étudier lui-même, et qu'il se connaît assez pour avoir réduit sa vanité poétique aux dernières proportions. Il sait qu'il n'a point d'ailes, et il ne songe pas à se frotter le dos pour qu'il lui en pousse. Il ne peut accepter l'échange que vous lui proposez; il n'a que faire de votre cheval; et quant à vous envoyer le sien, qu'en feriez-vous? Ce n'est qu'une modeste bourrique, qu'il monte à poil, qu'il excite du talon; innocente et lourde monture qu'il enfourche sans trop de crainte, pour courir de village en village et de colline en colline! »
XVm PRÉFACE.
Ce sont précisément toutes ces qualités qui font le charme de ses lettres : sensibilité discrète et vraie, observation des autres et de soi-même, trait sûr et fin, imagination qui colore les choses sans les déformer, gaîté d'un esprit facilement amusé du spectacle du monde, qu'il note en moraliste et en artiste, dans le plus menu et le plus précis détail. A quoi il faut ajouter une tenue littéraire et morale constante, et qui est presque d'un autre temps. Nous imaginons volontiers aujourd'hui, dans une correspondance familière, plus d'abandon, plus d'inégalités, plus de négligé. Je ne sais si le professeur, surtout celui de la génération qui nous a précédés, ne se marque pas dans cette surveillance incessante de soi-même, et aussi dans cette innocente coquetterie du style qui fait du moindre billet à sa famille un morceau achevé. Il est évident que l'artiste scrupuleux qu'il était (il vient de nous le dire lui-même) prenait conscience de son rôle dès qu'il se mettait à sa table. Il se plaît à raconter et à discuter, parce qu'il se rend compte qu'il le fait en perfection. En ces temps reculés, avant l'invention des cartes postales et du style télégraphique, tout homme qui savait tenir une plume savourait la joie de bien écrire, même pour un ou deux lecteurs, et il n'ignorait pas que les Correspondants auxquels il s'adressait auraient toujours le temps de le lire, comme il avait le