Secondes Méditations, VII, Bonaparte
ombre ne rend même pas un murmure léger ! le pied d'un ennemi foule son cercueil, en paix; le moucheron bourdonne sur ce front foudroyant, et son ombre entend seulement le bruit monotone d'une vague poussée contre un écueil. »
Elle est encore assez belle, mais quelle différence! la poésie y est encore, mais combien c'est plus beau, avec la mesure et la rime, et toute la mélodie de la strophe. Ainsi, il peut y avoir de la mélodie en prose, mais la forme du vers donnera toujours plus de charme à la poésie; c'est une meilleure musique. Écoute encore un exemple : voici un petit tableau très poétique, en prose.
« Elle était grande et belle que j'étais encore un faible enfant; elle m'appelait près d'elle et me souriait; j'étais debout sur ses genoux, et ma main innocente parcourait son visage, ses cheveux, son sein; quelquefois sa main caressante, aimable, feignait de châtier mon imprudence; c'est en présence de ses amants, confus auprès d'elle, que cette beauté si fière me caressait le plus ; hélas ! que sent-on à cet âge! Que de fois sa bouche a pressé mon visage, de ses baisers; et les bergers, me voyant triomphant, disaient : 0 le trop heureux enfant! oh! que de biens perdus!... »
Voici maintenant les vers de Chénier que je viens de mettre en prose.
J'étais un faible enfant qu'elle était grande et belle! Elle me souriait et m'appelait près d'elle. Debout sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein Et sa main quelquefois, aimable et caressante, Feignait de châtier mon enfance imprudente. C'est devant ses amants, auprès d'elle confus, Que la flère beauté me caressait le plus.
Que de fois (mais, hélas! que sent- on à cet âge?) Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage ! Et les bergers disaient, me voj'ant triomphant : « Oh! que de biens perdus! 0 trop heureux enfant M »
Il me semble que je t'ai donné assez d'exemples pour que tu puisses comprendre la différence de la prose, de la poésie et des vers! La prose c'est le langage ordinaire ; il peut être familier ou élevé, mais il a peu d'images et peu d'harmonie.
La prose poétique, c'est la prose harmonieuse et ornée dïmages, mais sans mesure et sans régularité d'harmonie. La poésie en vers, c'est un langage choisi, imagé, harmonieux, astreint à une mesure et à un rythme. Voilà qui est compris?
La poésie n'est pas seulement dans le mot, elle est aussi dans la pensée; ainsi ce vers est poétique par la pensée, par la mesure, et non par le mot :
La valeur n'attend pas le nombre des années.
Les mots en eux-mêmes n'ont rien de poétique; réunis ainsi, ils sont poétiques. En général, Corneille est poète par la pensée, plus que par les mots. De notre temps on est souvent poète par les mots plus que par la pensée
A Laurent-Pichat.
20 août 1844.
Vous étiez en fête à Saint-Mandé, ces jours derniers, nous étions en fête aussi, à l'École; nous avions des examens! Ils ne sont pas terminés; mais, par com-