‹ Lettres de jeunesseChapitre 30 sur 60 · André Chénier, Bucoliques, XXIII, p. 88, éd. Moland · texte numérisé non relu

André Chénier, Bucoliques, XXIII, p. 88, éd. Moland

pensation, nous sommes sortis chaque soir. Quand on a passé une journée entière, à expliquer du grec ou à répéter de l'histoire, devant MM. Letrone et Alexandre, on a besoin d'air et de repos. M. Letrone nous a tenus très longtemps sur le sol de l'Egypte; vous savez que c'est son fort; et qu'il partage avec feu Champollion l'honneur de certaines découvertes hiéroglyphiques, que j'ambitionnerais peu d'avoir faites. Salut aux inscriptions déchiffrées! Voilà de ces choses qui sont utiles à l'humanité! qui accélèrent la marche des civilisations ! Pauvre chose que l'histoire, tant qu'elle reste dans les pierres et dans les dates! Mais, sous d'autres rapports, quelle science! qu'elle est admirable!

Je veux qu'on me peigne les époques et les hommes; les progrès et les luttes des diverses classes; la liberté, acquise; la superstition, étouffée; et les grands hommes, vengés du siècle qui les a méconnus. — Quant à parler des meubles, des costumes, de l'architecture, etc., cela ne vient qu'en second lieu, c'est la couleur locale ; mais la couleur locale n'est pas plus l'histoire qu'elle n'est le drame ou la tragédie. — C'est une des erreurs de notre époque, d'avoir voulu faire de l'histoire ou du drame seulement avec de la couleur locale. — La couleur locale est du domaine de l'archéologie, et non du domaine de l'histoire proprement dite. Je ne méprise pas l'archéologie. Moi-même, il y a quelques années, j'ai eu la manie des vieilles médailles, des vieilles pierres; que sais-je? il me reste même encore une collection de ces choses-là; — mais ce sont là des mémentos des temps anciens ; et c'est tout.

L'archéologie s'occupe des choses; l'histoire, des

hommes; il y a entre elles toute la différence qu'il y a entre la physiologie et la psychologie : j'aime mieux connaître le caractère et la conduite d'un homme que son costume. Car son caractère, c'est lui ; il n'en aurait pas changé; il ne le pouvait pas dépouiller; quant au costume, c'est une affaire de mode, toute passagère; en un autre temps, il eût porté un autre costume. Il me semble que cela est d'une logique assez solide et assez carrée; les bons raisonnements doivent avoir des pattes d'éléphants; les mauvais n'ont que des pattes de girafe!

Une preuve que je suis bien loin de dédaigner, ce que l'on appelle en Italie le costume de l'histoire, il costume, c'est que je suis allé il y a deux jours, c'est-à-dire dimanche, au musée de Cluny et des Thermes, et que je me suis extasié devant ces bahuts, ces crédences, ces meubles à vantaux, ces solives armoriées, ces bancs à stalles, ces coffrets incrustés, ces dressoirs, ces ferrures, ces vitraux, ces médaillons, ces faïences, ces poteries, ces moulages, ces estampages, ces voussures, ces tapisseries, ces baldaquins, ces trophées d'armes, ces dagues, ces masses, ces boucliers, ces fléaux, ces cottes, ces fusils à rouets, ces arbalètes, ces étriers, — je n'en finirais pas!

Se pourrait-il que vous n'eussiez pas encore été là? si vous aimez la couleur locale, en voilà, pour le coup ! mais elle y est trop entassée; — c'est comme dans nos drames modernes. — M. du Sommerard a mis un siècle entier dans chaque chambre ; Victor Hugo veut peindre un siècle et un pays entier dans chaque pièce. Il y a dans le musée de Cluny des chevaliers armés de pied en cap; rien ne leur manque, dans l'armement, depuis le gantelet jusqu'à l'éperon;

mais tout cela est creux; le chevalier, l'homme n'est pas là dedans! il n'y a que l'écaillé de fer; il n'y a que la boîte; il n'y a que le costume! — Ces chevaliers ne sont-ils pas tout à fait le symbole et l'image de certains chevaliers de l'Ambigu ou de la Porte St-Martin, représentés par Méhngue ou un autre; et qui n'ont, eux aussi, que le costume? Hugo, Dumas Soulié n'ont fait quelquefois que de l'équipement; et leurs héros sont des poupées creuses!

Sacrifier à la couleur locale plus qu'il n'est nécessaire, c'est sacrifier à des minuties; c'est traiter puérilement, non seulement le drame, mais l'histoire ; et, sous ce point de vue, je place sur la même ligne Hugo, qui insiste avec complaisance sur la description de je ne sais quel blason, dans Riiy Blas; et M. Letrone, qui regarde la découverte de l'inscription de Rosette comme un très grand événement historique ! — Dans l'histoire, comme dans le drame, ce que je cherche surtout, c'est la peinture des caractères, c'est l'analyse de l'âme, c'est la marche de l'humanité dans le domaine de la pensée, et non ses errements dans le domaine de la mode, du caprice et des transformations matérielles.

A Laurent-Pichat.

9 décembre 1844.

Je viens de lire les œuvres de Jacqueline Pascal, publiées tout récemment par M. Cousin, avec une introduction de sa façon, sur le caractère des femmes auteurs. Quelque chose en avait, je crois, déjà paru dans la Revue des Deux Mondes ; peut-être avez-vous

lu tout cela, peut-être non. — En tout cas, je veux vous donner mon avis sur cette publication; vous pouvez, sans connaître l'ouvrage, approuver ou désapprouver mes idées. L'introduction de M. Cousin vaut probablement mieux que tout ce qu'on écrit tous les jours dans tous les journaux possibles; et pourtant j'ai souffert en la lisant; car je n'ai plus reconnu ce même homme avec qui je parlais l'année dernière, et qui jouait avec moi l'inspiré sur les choses métaphysiques I

N'est-il pas triste, je vous le demande, de voir un homme qui se pose comme le premier philosophe de notre temps, et qui l'est en effet, un homme qui est l'unique soutien de la philosophie en France, qui même a fait, à la Chambre des Pairs, de la défense de la philosophie une affaire toute personnelle, un homme qui se prétend le fondateur d'une école, le successeur direct de Descartes, écrire — quoi? des notices sur les femmes célèbres du xviF siècle! Ces vacances dernières, M. Cousin, qui n'avait pas de secrétaire, vint en chercher un provisoire parmi les élèves de l'École. Si je n'avais pas tenu à prendre l'air des champs, peut-être aurais-je accepté cette occupation, pour le mois de septembre; il suffisait que je me proposasse, mais voyez un peu quelle eût été ma désillusion! J'aurais approché M. Cousin, dans l'espoir d'entamer avec lui quelques-unes de ces recherches ténébreuses, où nous nous serions peut-être perdus ensemble; et lui, m'aurait dicté quelque biographie de femme auteur, m'aurait fait rédiger quelque note sur des gens qui n'intéressent en rien la philosophie ! Au lieu de grande philosophie, j'aurais eu de la petite littérature! C'est ainsi que M. Cousin prépare en ce moment une brochure où il

démontre que Pascal a eu la première idée des omnibus ou voitures à cinq sous, etc. !

Où est le temps des belles leçons à la Sorbonne, sur le XVIII® siècle I Où est le temps des magnifiques arguments sur les dialogues de Platon! Quelles e'spérances cet homme-là donnait, à vingt-cinq ans, quand il enseignait à l'École normale, avec Villemain, Royer- CoUard et Daunou ; quand il avait pour élèves Sainte-Beuve, Michelet, Rémusat, Joufïroy, et ce malheureux Farcy, qui est mort dans les journées de juillet! Quel temps, pour les maîtres, et pour les élèves !

On espérait un philosophe, un homme à grandes théories, un de ces penseurs sublimes, qui répandent dans le monde des flots d'idées, qui enfantent ou des utopies poétiques, où des vérités universelles! — Ce large front, ces cheveux flottants, €e regard tout de feu, cette taille élevée, ces gestes étranges et impérieux, cette voix sonore et pénétrante, c'était là l'extérieur d'un homme de génie, s'il en fut jamais! — Et cet homme de génie, aujourd'hui bibliographe et bouquiniste, court de bibliothèque en bibliothèque, pour déterrer quelque vieux manuscrit poudreux; il collationne des textes, il rétablit des mots et des phrases; il ne rêve qu'interpolations, restitutions, éditions! il écrit uniquement des rapports, des préfaces, des avertissements; il propose d'adjoindre à chaque ouvrage du xvii® siècle un index des expressions qui s'y trouvent; sa. plus grande ambition serait de refaire le dictionnaire de l'Académie; une ligne retrouvée de Descartes ou de Nicole le met en extase! une tournure nouvelle de Pascal ou d'Arnauld le transporte! — Il vit dans Port-Royal, et dans l'hôtel de Rambouillet! Il oublie

Platon, Aristote, Cicéron, Leibnitz, nourriture solide et profitante, pour Mmes de Longueville, de Scudéry, de Sévigné, de Lafayette, aliment de petit oiseau, ou de jeune homme efféminé!

Voilà de quoi s'occupe le chef de la philosophie française! — Ce qu'il y a de plus singulier, c'est l'orgueil, l'emphase, le sang-froid avec lesquels M. Cousin s'avance dans ces terres molles et marécageuses de la petite littérature! Il traite cavalièrement et à grands coups de plume des sujets qui demanderaient toute la fine délicatesse de Sainte- Beuve! M. Cousin ne sait pas parler des femmes; et il s'obstine à en vouloir parler! — Il apprécie, sans grâce, ce qui" est la grâce même; et quand il parle de femmes poètes, c'est au risque de rappeler les scandales de sa A-ie privée, tant il le fait gauchement!

Ce n'est pas tout; il se plaint de n'avoir pas assez de loisir à consacrer à ces futiles recherches; il voudrait publier toute une galerie des femmes illustres du xvii^ siècle, qui serait le pendant de la galerie de Perrault sur les hommes célèbres du même siècle. Il ajouterait, à sa galerie biographique, des portraits, des autographes! lui-même (il le dit) surveillerait le tirage des gravures, la reproduction du fac-similé, il mettrait toute sa vie, toute son âme, tout son talent, dans ces notices sur des femmes dont on lit à peine les ouvrages! — Qu'en dites-vous? ne serait-ce pas une belle chose de voir les œuvres illustrées de M. Cousin! M. Cousin orné d'images! Notre philosophe, devenu le Plutarque des femmes! — Ah! madame Collet! comme vous me gâtez cet homme! Que de sottises vous lui inspirez!

Nous autres , âmes inquiètes , attentives , chercheuses, consciencieuses surtout, nous nous deman-

dons quelle est cette route où nous sommes engagés; ce que deviendra la société, au milieu de cette religion qui s'en va, source d'espérances qui est tarie; au milieu de cette vertu qui se relâche, de cet égoïsme qui grandit, de cette indifférence, plus terrible encore que tout le reste! Nous nous demandons, les yeux levés au ciel, quelle est la destinée de Thomme; si l'âme est immortelle, et immortellement intelligente; si quelque être infini veille à cette grande machine de toutes choses, et si cet être est le monde même, ou s'il en est distinct! Nous nous demandons surtout ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est vrai et ce qui est faux, dans les circonstances ordinaires de la vie; car c'est là ce qui importe !

Et pendant ce temps, ceux qui devraient nous encourager, nous montrer la voie, nous guider dans l'étonnant labyrinthe de ces problèmes; ceux qui devraient s'enfermer au fond de leur conscience pour l'interroger sans cesse, et lui arracher enfin un de ces secrets qu'elle sait si bien garder; ceux qui devraient vivre dans une muette et solitaire contemplation, s'attachant, comme Platon, à la poursuite du bien suprême; comme Descartes, à la poursuite de l'infini; comme Leibnitz, à la poursuite de l'unité absolue et de l'essence des êtres, ceux-là nous trahissent, nous abandonnent! ils descendent, des hauteurs de la spéculation pure, aux frivolités de la petite érudition, aux misères de la petite critique! Ce n'est plus le destin de notre âme, de notre vie, de notre avenir, de notre tout, qui les occupe ! C'est le destin de tel manuscrit, de telle lettre insignifiante d'un homme ou d'une femme, de Biaise ou de Jacqueline! — Qu'importe la morale? il s'agit d'une faute d'impression dans tel auteur! — Qu'im-

porte Dieu? il s'agit de VAslrëe, ou de la Carte du Tendre! — Voilà où nous en sommes venus, mon cher Laurent; les grands hommes s'abaissent aux petites choses I

On ramasse toutes les miettes littéraires des trois derniers siècles, mais on n'ose plus toucher aux grandes tables couvertes de mets exquis! — peuple de souris et de rats, nos littérateurs grignotent! Peu de chose suffît pour les nourrir, un sonnet, un madrigal, une vieille ballade, un petit bout de lettre, c'est assez!

N'allez pas au moins, mon cher Laurent, m'accuser de contradiction, parce que je vous louais dernièrement les épopées du moyen âge et la naïveté de nos vieux poètes; autre chose est de connaître ces choses-là, de les lire une fois, de s'en faire une juste idée; autre chose est de s'y enterrer, d'y végéter, de n'en point sortir, et de grandir outre mesure ces écrivains à peine formés, qui écrivent dans une langue à peine faite; Henri* dira que je les ai lus plus d'une fois, pour manier, comme je l'ai fait, le style antique^; il se trompe, la langue que j'ai parlée n'est pas celle de ces vieux petits poètes; mais bien une imitation imparfaite de la langue de Comines et de Montaigne, grands écrivains d'un style remarquable! il suffit de les lire un peu, pour s'imprégner de leurs naïves expressions, et retenir leurs vives tournures. Mais ceux-là, leur renommée est faite; aussi n'en parle-t-on pas ! — ce que l'on veut, ce sont des réhabilitations; chacun tente la sienne;

Page 1