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Sa sœur, mariée plus tard à M. L.-A

Nous pensions que notre diligence prendrait par la Bourgogne directement : Melun, Sens, Joigny, Tonnerre; mais elle a pris la Champagne, ce qui rend la route beaucoup moins intéressante pendant la première moitié du voyage, et beaucoup plus pendant la seconde ; car au lieu d'entrer en Bourgogne par les plaines, on y entre par les montagnes. Nous avions avec nous, dans l'intérieur, une vieille demoiselle de Grenoble, sœur de Mme D..., marchande de moutarde blanche au Palais Royal; un gros homme, ancien marchand de vins à Bercy, riche et retiré à Beaucaire, où il bâtit dans ses propriétés; sa femme, une grosse femme rouge, qui est parisienne, qui dort très bien en voiture et qui se plaignait de son journal, le Commerce, parce que le bâtard de Mauléon n'en finit pas, et que M. Dumas la laisse dans des transes mortelles; le quatrième personnage était un inconnu, qui savait tout et parlait de tout, connaissait tout, avait été il y a huit jours en Suisse, il y a quinze jours en Belgique, il y a trois semaines en Allemagne. Je crois que c'est un commis-voyageur; je ris, mais vraiment je n'en ai pas envie. Il y avait dans le coupé deux messieurs, officiers de la légion d'honneur, avec lesquels maman et moi nous avons causé pendant une montée; Valérie doit être contente!

Nous sommes passés par le quai du Jardin des Plantes, par le pont d'Ivry-Alfort, nous avons vu le moulin de M. Veyrasset, nous n'avons vu ni Villeneuve, ni Montgeron, mais Créteil, Boissy-St- Léger, Limeil et Brie-Comte-Robert; des plaines, toujours des plaines, les plaines de la Brie; beaucoup de villages, point de villes. Mormant, Nangis, Maison- Rouge; dans ce dernier village, toutes les maisons

ont en effet des tuiles rouges, et pour ne pas faire mentir le nom on a jeté du rouge de fourneau sur les toits de chaume. De distance en distance, il y avait des relais; la voiture s'arrêtait deux minutes, les chevaux hennissaient, les chiens aboyaient et les moutards accouraient pour voir nos visages. A cinq heures de l'après-midi, nous nous étions arrêtés à Nangis pour dîner; maman et moi nous restâmes dans la diligence à manger notre bon veau, à boire notre eau et notre vin, tandis qu'on servait à messieurs les voyageurs de la viande brûlée et des fruits gâtés pour trois francs par personne. Nangis est une petite ville très paisible où il y a un chapelier et un bijoutier.

Le terrain continue d'être plat et crayeux : nous approchons de la Champagne. La nuit vient; il est six heures; nous nous arrangeons pour dormir, chose difficile! Douze jambes, qui s'entremêlent dans un espace, à peine assez large pour en étendre deux! Nos voisins ferment l'œil. Vers les sept heures, le postillon fait claquer son fouet ; nous traversons entre beaucoup de maisons et de lumières, nous voyons des cuirassiers qui entrent au café; c'est donc une grande ville! C'est Provins. Les rues étaient pleines de monde, chacun sur le seuil de la porte. Nous continuons; encore des plaines; pas d'arbres, pas de maisons; je ne dormais pas, et je voyais, à travers la portière, cette grande étendue noire qui fuyait des deux côtés. Vers les huit heures et demie, nouvelles maisons, nouvelles lumières : c'est Nogent-sur-Seine. Nous sommes en Champagne; les plaines ne cessent pas. La nuit est profonde; les routes sont pleines de boue et de fondrières; je voyais de temps en temps passer des villages noirs à la portière; on s'arrêtait aux relais, on apercevait pendant deux minutes des

chevaux et des postillons à la lueur d'une lanterne. Tout cela, au milieu d'une obscurité complète, dans l'intérieur d'une diligence, avait quelque chose de fantastique. J'écarquillais les yeux pour voir les paysages, à travers des carreaux ouverts; mais je ne voj'ais que du noir de tous les côtés; seulement les bords de la route étaient éclairés d'une lumière pâle projetée par la lanterne de la voiture. Beaucoup de vent, de froid, de pluie. Je m'aperçois que nous traversons un village, au bruit de la voiture sur le pavé; ce bruit diffère quand la voiture roule entre des maisons, ou qu'elle roule en pleins champs. — Nous devions être à Troyes à minuit; nous n'y arrivâmes qu'à deux heures de la nuit. C'est une très grande ville, avec des faubourgs immenses et beaucoup de maisons en bois : tout y paraissait mort ; pas une lumière aux fenêtres, pas une âme dans les rues. Arrivée à la place de l'Hôtel-de-Ville, la diligence s'arrêta trois quarts d'heures pour déposer un voyageur à l'hôtel du Mulet.

Le temps avait changé, il était magnifique; le ciel était couvert d'étoiles, le vent avait séché tout; nous descendîmes de voiture et nous nous promenâmes trois quarts d'heure autour de cette grande place sombre et entourée de vieilles maisons. Les autres voyageurs en faisaient autant. Comme nous étions là, tout à coup nous vîmes arriver une noce qui rentrait à pied, hommes en noir, femmes en blanc, brasdessus, bras-dessous, en chantant l'air du tralala. Nous les entendîmes encore de loin, qui chantaient dans les vieilles rues étroites. Nous repartions comme il était près de quatre heures.

La nuit nous semblait bien longue ; nos voisins nous disaient quelques paroles aux relais, et puis tout ren-

trait dans le silence. Enfin lejour commence à poindre; un beau jour rose, qui est trop beau pour rester beau. Nouveaux villages, de vrais villages; rien que des chaumières avec le moins de fenêtres possible; des enfants, les yeux encore tout endormis qui vous regardent à leur porte; des paysans, avec des charrues; beaucoup de poules, de dindons, de bœufs; d'immenses troupeaux de moutons dans les plaines. Les noms sont écrits sur la première maison en entrant. Aucune maison bourgeoise, l'ien que des hangars, des mares d'eau, des chaumières, de vrais paysans ! Le paysage devient joli; nous quittons la Champagne, nous entrons en Bourgogne; une pierre est sur la route; d'un côté on y lit c Aube», de l'autre « Côte-d'Or ». Nous apercevons la Seine; nous allons la suivre, la voir ou la retrouver jusqu'à sa source pendant vingt lieues; nous la traversons plus de dix fois ; elle est comme la rivière d'Yerres. Maman est un peu indisposée pour la première fois. Nous arrivons à 9 heures du matin à Chàtillon-sur-Seine, où nous nous arrêtons une demi-heure pour prendre du café au lait; petite ville très tranquille; maman va mieux, puis bien ; mais nous sommes brisés ; belle campagne : les montagnes commencent et les vallées; nous allons avoir dix-huit lieues de montagnes jusqu'à Dijon. Voitures de charbon traînées par des bœufs ; forges ; tous les villages sont sur la Seine, Gy-sur-Seine, Nord-sur-Seine ; ils s'en glorifient . La Seine n'est plus qu'un ruisseau ; nous la traversons sur un pont qui a une petite arche. Une auberge au milieu d'une grande route, avec cette enseigne : A la Belle Idée; une autre avec ces mots :

Etienne Corbin Guérit soif et faim.

Ce sont des vers! Montées et descentes; des vues admirables. Nous approchons des sources de la Seine; un enfant, qui la traverse, en a jusqu'aux genoux; on la passe sur une planche; les canards y barbotent, et semblent dire : « Elle est à moi » ! La veille nous l'avions passée sur le Pont-Neuf! La Seine se divise en petites rigoles qui coulent des montagnes qu'on voit à vingt lieues. Nous arrivons à St-Seine, où sont ses sources. Montée énorme, que seuls nous faisons à pied maman et moi, bien enveloppés : il pleut, il vente! Les villages sont au fond des vallées, et les églises sur le sommet des montagnes. Des forêts avec des rochers; des bûcherons qui ressemblent à des brigands. Enfin le val Suzon, le plus sauvage de tous ces sites. Il est six heures. Montée d'une heure et demie entre des rochers et des bois; descente rapide; plaine : Dijon, à huit heures, par une pluie battante! — Adieu, adieu, à une autre fois! Êtes vous contents? je t'embrasse, cher père.

A son père et à ses frère et sœur.

9 novembre 1846.

Cher papa, et chers enfants \

Il vient de sonner huit heures du soir à la cathédrale ; nous sommes assis, maman et moi, au coin d'un bon feu, dans la chambre que vous savez - ; maman me fait du café noir, pour me gâter un peu ; et moi je vous

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