Il s'agit de. son frère et de sa sœur restés à Paris
2. 11 l'a décrite dans une lettre antérieure que nous ne publions pas, faute de place.
écris. Mon journal aujourd'hui sera bien maigre, car il a fait mauvais ces jours-ci; il a plu, nous n'avons pas vu grand'chose, et j'ai d'ailleurs commencé mes classes.
Lundi matin, après une messe assez insignifiante où j'ai assisté comme un terme, les autres professeurs de même, je suis entré en classe, et j'ai fait une première liste de mes élèves; il n'y en avait encore qu'une vingtaine; les classes sont petites et assez froides, pavées en carreaux rouges; la mienne est oblongue, la chaire au bout, les gradins des deux côtés de la salle et non pas en face de la chaire, ce qui me procurera certainement un jour quelque torticolis, car je me tourne à droite ou à gauche pour parler; devant moi je n'ai que la porte. Quant à ma chaire, elle est grande, elle est haute, très commode, et si je pouvais n'être qu'auditeur de ma classe, je m'y endormirais parfaitement; mais c'est là l'affaire de mes élèves et non la mienne. Du reste le collège est beau et grand. C'est un des vingt-six couvents de la ville; il en est des couvents de Dijon comme de ses églises; on en a fait aussi des casernes, des marchés, des hôpitaux et des bureaux des Messageries.
Le collège est rue Saint-Philibert, à cinq minutes de la place Saint-.Jean ; c'est une des vieilles rues de Dijon ; mais elle ne vaut pas la rue du Bourg, qui est aussi près de chez moi. Cette rue du Bourg, que maman n'a pas encore vue, est curieuse; c'est une vraie rue du moyen âge. Toutes les maisons sont en bois avec un peu de plâtre, le pignon sur la rue, un seul étage, une seule petite fenêtre, de vieilles balustrades en bois sculpté, des boutiques ouvertes partout et soutenues par des piliers de bois, et, dans toutes
ces boutiques, des tripiers, des charcutiers, des revendeurs. Il faut qu'Arthur voie cela.
Dans l'après-midi du lundi, nous avons profité d'une éclaircie du ciel pour sortir de la ville par la porte d'Ouche et pour voir la rivière d'Ouche et le canal de Bourgogne, qui passent à un quart d'heure de Dijon; c'est une charmante promenade; la rivière d'Ouche est une vieille rivière bordée de vieilles petites maisons ridées, de vieux petits moulins et de vieux petits saules tordus. Elle forme de vieilles petites cascades et on la traverse sur de vieux petits ponts. En hiver, cette rivière est large comme le petit bras delà Seine; en été, c'est un petit ruisseau assez pittoresque. Le canal de Bourgogne est très beau : il y a là un port animé; beaucoup de bateaux, des écluses; on se croit au canal Saint-Martin, n'étaient les belles lignes de montagnes qu'on aperçoit devant soi et qui embellissent ici partout le paysage. Le canal est bordé de peupliers; il a quelques bras de communication avec la rivière d'Ouche, qui lui est parallèle ; de là, d'assez jolis effets. Mais il faut dire que j'ai une extrême bonne volonté à trouver les choses jolies ; je leur fais peut-être plus d'honneur qu'elles ne méritent. Ce joui'-là, nous avons vu aussi le chemin de fer de Dijon à Chalon qui est presque achcA é.
Mardi matin, j'ai fait composer mes élèves en version latine; ils n'ont guère compris. Le soir, je leur ai lu du Molière, quelques scènes du Bourgeois gentilhomme, entre autres celle que nous avons jouée jadis '. Molière est un excellent intermédiaire entre un professeur et des élèves; le rire en fait de bons amis.
1. A une de ces soirées du jeudi qui avaient lieu dans la famille Manuel (Voir Mélanges en prose. Introduction, p. viii).
Je n'ai pas eu classe ce malin mercredi; G... s'est réservé, pour les classes d'histoire, le samedi et le mercredi matin, ce qui me donne deux matinées libres, outre le jeudi et le dimanche. Cela me permettra, cet été, de faire quelques promenades avec un livre sous le bras et en compagnie de votre souvenir.
Si vous avez de bons dîners, nous en avons encore de meilleurs. Lundi, chère Valérie, nous avions : soupe, bœuf, fricassée de poulet, pommes de terre frites, carpes, grives, fromage de Troyes, marrons, mendiants. Mardi : soupe, bœuf, fricandeau, alouettes, dinde, pommes, poires. Roquefort, raisins. Aujourd'hui : soupe, bœuf, perdrix, roastbeef, choux-fleurs, crèmes, marrons, mendiants, et ainsi toujours. Ajoutes-y de l'excellent vin de Bourgogne; celui qu'on sert à Paris à trente sous la bouteille. — Il est très probable que, maman partie, je resterai à dîner chez Ponsot. On y est bien et d'ailleurs je serai avec trois professeurs. On m'a bien parlé d'une certaine veuve Balthasar, où l'on dîne assez bien et bourgeoisement ; mais la table y est moins propre et moins variée, le vin moins bon, la compagnie moins agréable; je me passerai donc des festins de Balthasar! N'allez pas croire au moins que je donne beaucoup d'importance à cola; je trouve qu'on dîne trop longtemps ici, et trop bien ; j'espère cet été me nourrir, de temps en temps, de chardons et de coquelicots pour faire compensation; n'ayez pas peur de me voir gras, il y aura toujours en moi un petit fond d'ennui qui bravera les repas de M. Ponsot!
Aux mêmes.
Novembre 1846. Mercredi matin; point de classe.
Je suis allé hier chez M. le comte d'Audiffred, receveur-général et neveu de Pasquicr. C'est un homme aussi influent dans le pays que le préfet même ; il a un magnifique hôtel, des escaliers avec tapis, lustres et fleurs. Je n'ai qu'à me louer de l'accueil qu'il m'a fait. On s'amuse beaucoup dans sa maison ; on y joue la comédie, on y danse, on y fait de la musique. jNIme d'Audiffred, à laquelle on me présentera dès qu'elle sera de retour à Dijon, est, à ce qu'il paraît, une femme spirituelle et originale qui affecte des airs masculins, qui monte à cheval, va en chasse, tire le pistolet, fume même, si j'en dois croire les caquets! M. d'Audiffred fait de petits vers et aime les jeunes gens. Nous verrons cet hiver tout ce que cela deviendra. Ma tante peut déjà remercier M. B... de ses lettres; je lui écrirai du reste. Je n'ai pu voir encore M. P..., directeur de l'enregistrement, il est malade; — M. L..., professeur à lÉcole de droit, et grand ami de M. d'Audiffred, n'est pas encore revenu de la campagne; c'est une des grandes maisons de Dijon.
Nous sommes allés, maman et moi, chezM. Lebas ', conservateur des hypothèques; sa maison est située rue Franklin, près du Rempart. C'est un grand vieillard de soixante-dix ans, très fort et très solide, grand amateur d'horticulture; il a de grandes serres dans son jardin et possède soixante variétés de camélias et