‹ Lettres de jeunesseChapitre 39 sur 60 · Virgile, Georg., II · texte numérisé non relu

Virgile, Georg., II

As-tu VU M. Daveluy, votre directeur? Quels seront vos travaux? vos loisirs? Où et de quelle façon se feront vos excursions? — Nous, les amis, tes camarades, comme nous te suivrons, de la pensée, sur cette terre de Grèce, dont nous avons depuis dix ans la bouche pleine !

Nous, nous en parlons; toi, tu vas la voir! A nous, les monotones fatigues de renseignement, la vue des mêmes choses, la connaissance des mêmes hommes, à Périgueux, à Lyon, à Marseille, à Angoulême, à Dijon ! à toi, la vue de choses nouvelles, d'hommes nouveaux! à toi, le travail libre dans le pays de la liberté! — Heureux jeune homme ! tâche au moins d'être un peu poète là-bas, et non pas seulement historien!

De ceux qui vont partir tu es le plus jeune; profite bien de ta jeunesse ! Reviens-nous plus riche, de là-bas, que mes pauvres amis de St-M..., étourdis voyageurs, qui n'ont su rapporter de cette belle course que quelques idées banales, et quelques images d'une poésie déjà vieille! — Jouis de ton voyage! Vois bien tout ce qu'on peut voir! Et si, quelque beau matin, tu sens quelque besoin d'écrire à quelqu'un d'ami, donne-moi la préférence, et montremoi comment on écrit, comment on pense, comment on sent, quand on est en Grèce, et qu'on est toi.

A ses parents.

3 janvier 1847.

Le matin du jour de l'an, —à huit heures et demie, comme on me l'avait indiqué la veille, je me rendis

chez le Proviseur, où je trouvai mes collègues, ainsi que l'économe, raumônier, etc. Nous nous souhaitâmes la bonne année ; puis, le Proviseur en tête, nous allâmes chez le Recteur, en corps ; de là, et après qu'il nous eut adressé quelques paroles insignifiantes, nous nous rendîmes, toujours en corps, chez M. Caro, et chez M. Méline; ils ne recevaient pas (ainsi le veut le cérémonial); nous laissâmes tous nos cartes. — Cela fait, nous nous quittâmes, et le Proviseur donna rendez-vous, pour onze heures, à ceux qui voulaient voir avec lui les autorités. De neuf à onze heures, j'allai rendre visite à Monsieur R..., qui était au lit et qui m'offrit des bonbons. — Toute la ville était sur pied; on voyait passer les autorités et les militaires en grands costumes. Il faisait un temps superbe, froid et sec, ciel bleu et soleil, des marchands d'oranges siégeaient tout le long de la rue de la Liberté, des deux côtés, jusqu'à la place; les raar chauds de tabac, les quincailliers, les mercières, les lingères, s'étaient transformés en marchands de jouets d'enfants; les marchands de pains d'épices, les épiciers, en marchands de bonbons ; les cinq ou six confiseurs de Dijon étalaient leurs plus attrayantes richesses; les trois ou quatre libraires -exposaient leurs volumes les plus dorés sur tranches et tous les ouvrages illustrés qu'on vend à Paris. Dijon avait quelque chose de joyeux et de printanier, d'animé et de peuplé, que je ne m'attendais pas à trouver en province.

A onze heures, après avoir déjeuné avec S... et donné mes étrennes en argent aux servantes, je retournai chez le Proviseur. Nous n'étions que huit pour nos visites officielles; le proviseur, le censeur, l'aumônier; M. B..., professeur de rhétorique, M. Ma-

nuel, professeur de seconde, M. B..., professeur d'histoire, M. G..., professeur de quatrième, et M, B..., professeur de septième. La première visite fut à l'évêque, Mgr Grivet, ancien curé de Versailles. Le salon de l'évêque est très beau, tendu de velours rouge, entouré de grands tableaux de religion, avec une vaste cheminée où Ton brûlerait des moitiés d'arbres. Le salon était plein de prêtres de campagne et de ville, qui s'approchaient tour à tour et baisaient à genoux la main de Monseigneur. Il vint à nous, qui ne baisâmes rien du tout; il causa avec le proviseur sur le collège, la santé des élèves, etc. C'est un homme très fin, habile causeur, à l'aise sur tout sujet, qui a vu le monde, qui est liant, pliant, conciliant, riant. Sa voix est fort douce; il jouait avec sa croix d'or ou avec le coin de sa robe violette ; il se tenait debout devant le feu; et nous devant lui. Au bout de dix minutes, nous partîmes pour nous rendre à la Préfecture. Mme la Préfète m'avait reçu la veille dans un grand salon rouge; M. le Préfet nous reçut dans un grand salon bleu. Il était en costume de cérémonie, raide et pincé, en escarpins, se dandinant noblement avec un majestueux toupet sur la tête. Je n'avais pas encore vu de préfet; maintenant je sais ce que c'est; je n'ai plus besoin d'en voir; tous les préfets sont le même homme ; Dieu a fait un moule pour les préfets, un moule unique, où on les coule tous, selon les besoins du service; rien ne ressemble plus à un préfet qu'un autre préfet; le gouvernement a choisi un type invariable pour se faire représenter en province. M. de Ch... a été aimable avee nous, il a causé, ri, souri, s'est gratté le nez, à montré ses dents, a raconté quelques anecdoctes littéraires, puis nous a reconduits jusqu'à la

porte, enchanté de nous, parce qu'il Tétait de luimême. Nous vîmes dans ce salon bleu, M. Caro*, M. Salgues (le premier médecin de Dijon), deux ou trois autres personnes distinguées de la ville, et les professeurs de la Faculté de droit; Tun d'eux, M. Galonde, eut le temps de me glisser à Toreille que j'aurais mon billet pour le bal des pauvres, dont il est commissaire.

Nous sortîmes de la Préfecture comme les autorités militaires y entraient. Nous allâmes, toujours en corps, chez le général de division, qui ne recevait pas; puis chez le premier président, M. de la Tournelle, député Guizotin. M. le Premier (c'est ainsi qu'on l'appelle) est un grand homme à lunettes d'or, en habit noir, cravate blanche, sévère et froid; il est très simplement logé, rue du Vieux-Collège : après quelques mots échangés sur l'emplacement du chemin de fer de Paris, qui longera les murs du collège, nous le quittâmes comme les Eaux et Forêts entraient avec l'Intendance militaire.

Restait à voir le maire de Dijon, M. Dumay, rue des Carmélites. De toutes nos visites, c'est là certainement la plus bizarre et la plus intéressante. Arrivés devant une vieille maison à un étage, nous frappâmes à la porte d'une petite allée sombre. Une servante nous ouvrit, nous introduisit dans ce couloir, ouvrit iine porte à droite, au rez de chaussée; nous nous trouvâmes dans un antique cabinet sale et enfumé, avec un plafond de poutres grises, des dalles brunes, un bureau de chêne noir, des casiers garnis de pape-

1. M. Caro, inspecteur d'académie à Dijon, était le père do futur académicien E.-M. Caro, alors élève à l'École norcnale. Eugène Manuel fut très lié avec la famille Caro durant son séjour à Dijon.

rasses et de bouquins énormes; point de fauteuils; de simples chaises, des rideaux de serge verte, un ameublement de marchand de drap ou de greffier en retraite. Devant nous, était un petit homme en noir, gros, joufflu, de petits yeux vifs, un visage de veau marin, de grandes mains rouges, type plébéien et vulgaire, façons communes. C'était M. le Maire de Dijon, un des hommes les plus influents et les plus respectés du pays. M. Dumay est le modèle des maires. Célibataire, riche, âgé de quarante à cinquante ans, il a voulu se consacrer tout entier à l'administration de sa cité; simple et modeste, laborieux, économe, savant dans toutes les affaires municipales, bon légiste, ferme vis-à-vis des autorités, bien vu des négociants, des boutiquiers, protecteur des boulangers, des bouchers, des épiciers, c'est un véritable échevin, un prévôt des marchands, égaré au milieu du xix^ siècle; et qui, sauf le costume, est un être d'il y a quatre cents ans, un bonhomme de maire qui tient tête à lui seul au Préfet, au Général, à tout le monde! Avec son air niais et épais, c'est un homme fin et rusé, un esprit pratique, la tête pleine de chiffres, qui sait le compte des pavés de la ville, qui la connaît depuis les égouts jusqu'aux cheminées; qui cause avec les gens du peuple, s'intéresse à leurs affaires, et s'entend à les satisfaire ! Sa conversation eut pour objet les distributions de pain, la disette, les réparations des rues, du collège, le nettoyage de Suzon (la rivière), le bal des pauvres, etc.

A ses parents.

Mardi, 19 janvier 1847.

La santé est bonne, en dépit des rhumes, grippes et autres maladies d'hiver, qui ont envahi la belle ville de Dijon! Nous avons ici un temps singulier; pas une goutte de pluie depuis six semaines : par moments, un soleil très chaud, un ciel pur qui nous transporte en avril; le plus souvent, un froid humide, une demi-gelée ; — une température capricieuse. J'espère que si le temps n'est pas meilleur à Paris, votre santé du moins n'en est pas plus mauvaise, et que vous passez tranquillement et sans trop d'ennuis cet hiver si rude sous tant de rapports. Le pain est toujours très cher ici; les poules de Bourgogne sont toutes malades, elles ont attrapé la maladie des pommes de terre! — Mme Ponsot, mon hôtesse, nous a tous augmentés de cinq francs par mois, ce qui fait soixante-cinq; c'est cher, mais, à moins de dîner dans quelque mauvaise gargote, avec des étudiants tapageurs, on ne peut se nourrir à Dijon qu'à ce prixlà; et il faut dii'e que nous sommes toujours parfaitement bien nourris : poulets, lièvres, brochets, perdrix à presque tous nos dîners; au dessert, du fromage, des biscuits, des mendiants, les éternels marrons que maman connaît bien, et parfois de ces confitures, si nécessaires dans cette vie, et dont nous ne manquerons peut-être pas dans l'autre !

Ma façon d'êlre est toujours la même; toujours même travail et mêmes distractions. Je vais régulièrement d'un de mes logements à l'autre; l'autre, vous entendez bien que c'est ma classe; là, je suis maître, je suis roi, je gouverne, je fais à mon gré la pluie et

le beau temps; je punis et je récompense! je suis tour à tour Thiers, Guizot et Lamartine; et je ne crains pas les changements de ministère. En fait de discours de la Couronne, je ne connais que celui de Déraosthène ; en fait de mariage espagnol, je ne m'occupe que de celui du Cid et de Chimène, ou de don Sanche et d'Isabelle. Je n'entre jamais dans ma classe, je ne m'y promène jamais, enveloppé majestueusement dans ma robe, sans un certain orgueil de royauté satisfaite, et qui ne craint pas les révolutions! Je plane du haut de ma chaire sur mes trente-six sujets, plus dociles que des Boyards en Russie; je leur donne l'ennui d'obéir, pour me donner le plaisir de commander; tous mes travailleurs, tous mes fidèles, tous mes favoris, je les ai près de mon trône, près de mes yeux; les paresseux, les turbulents, les émeutiers, sont relégués plus loin sur les bancs d'exil, et je les observe d'un air sévère et soupçonneux! Je suis aussi maître dans ma classe que dans ma chambre; en chaire, je suis chez moi ; ces bancs, ce plancher, ces gradins, où je passe la revue de mon peuple, c'est à moi, comme le moulin de Sans- Souci est à son meunier, comme Potsdam est à Frédéric! Un jour je vous ferai la physiologie de mes élèves, quand je les connaîtrai mieux encore, bien que je les connaisse assez! Savez- vous bien qu'en ce moment, c'est dans ma classe que je vous écris? Pendant que les gouvernés composent, le gouvernement fait sa correspondance; il s'occupe des Relations étrangères ; à dix heures, chez Ponsot, nous nous occuperons de l'Intérieur; puis ce soir, à deux heures, nous reviendrons à l'Instruction publique, en attendant que la fin du mois nous ramène aux Finances !

Il faut enfin que je vous parle de ce bal' ! — Aucune visite ne viendra minlerrorapre. — Comme la misère était très grande, et la ville à bout de ressources, Mme de Ch... imagina un bal au profit des pauvres; voilà l'idée première, l'idée charitable. — Mais vous croyez que c'est peu de chose, en province, que d'exécuter une pareille entreprise, tout en ménageant les susceptibilités des gens? — Première question : où donnera-t-on le bal? — A Ihôtel de ville, disaient les uns. Non, disaient les autres, car ce n'est pas un bal officiel; d'ailleurs, ajoutait-on, il n'y a pas à l'hôtel de ville de salon assez grand ! — A la salle de spectacle alors, disaient les moins fiers. — A la salle de spectacle? quelle horreur! s'écria la Noblesse! nous n'y allons pas pour entendre de la musique, et nous pourrions y aller pour danser? — ! ! ! ! ! — Après quinze jours de délibérations dans les salons de Dijon, on se décida pour la salle de spectacle.

Deuxième question : qui admettra-t-on à ce bal? — l'administration seulement, dit l'Administration, — la noblesse seulement, dit la Noblesse, — tout le monde, s'écrièrent les libéraux! — Tout le monde? quelle horreur! — Comment? répétaient les dames du grand ton, nous pourrions faire vis-à-vis à notre modiste, ou -être invitées par notre bottier? tout le monde? c'est impossible! Nous admettrons la noblesse, la robe, la finance, l'armée, l'instruction publique, l'administration; mais tout le monde? mais le commerce? mais les boutiquiers? mais le peuple? c'est impossible, nous n'irions pas! Ainsi parlaient les salons. — On décida que la préfète, aidée

Dans plusieurs lettres antérieures à celle-ci, et qui ne figurent pas dans le présent recueil, Eugène Manuel avait dit quelques mots d'un bal de bienfaisance qu'on organisait à Dijon.

de quelques Dijonnais, dresserait une liste de toutes les personnes à qui Ton offrirait des billets. Sur cette liste, il n'y avait guère que douze à quinze cents noms! — On décida, en outre, que les billets seraient personnels, et porteraient le nom du possesseur; ce qui n'empêcha pas quelques jolies modistes, ou quelques riches charcutiers d'avoir des billets par fraude ou par séduction; on le sut, et peu s'en fallut qu'on leur renvoyât leur argent.

Troisième question : quel serait le prix du bal? — Vingt francs ! dit la Noblesse ; tout le monde au moins n'y pourra pas aller ! — Trois francs ! dirent les libéraux; les pauvres y gagneront! — On décida que les billets seraient de cinq francs.

Quatrième question : où prendra-t-on les commissaires? — parmi nous, dit l'Administration; — parmi nous, dit la Noblesse ; — il faut que chaque classe soit représentée, dirent les libéraux. — Ils l'emportèrent; on nomma trente commissaires! des membres du conseil municipal, des médecins, des ingénieurs, des militaires, des nobles, des professeurs de la Faculté, etc., etc., et un étudiant; — mais comme cet étudiant était le fils du député, et que le député n'est pas aimé, les étudiants décidèrent en masse qu'ils n'iraient pas à ce bal; et les salons s'écrièrent : tant mieux!

Cinquième question : qui fournira les rafraîchissements? — Le cafetier du théâtre, — et chacun les paiera à part, ce qui va sans dire. — Le cafetier du théâtre? — Non, dit le beau monde! il faut s'adresser à Mermillod, le premier confiseur de Dijon. — Mais il n'est pas juste, disaient les plus hardis, qu'on dépossède le cafetier Thibaud du droit de rafraîchir la salle du .spectacle; il n'est pas juste qu'on lui enlève

ce jour-là le comptoir qu'il a au foyer! — Longues délibérations, après lesquelles on partagea le difTérend ; Thibaud fournirait les glaces, Mermillod la pâtisserie.

Sixième question : comment arrangera-t-on la salle? — Partout des tapis, des lustres, des fleurs, des guirlandes, des draperies, dit la Noblesse! Sinon, nous ne pouvons y aller! — On ne peut cependant pas, dirent les sages, dépenser en ornements et en tapisseries toute la somme, tout le produit du bal! que resterait-il pour les pauvres? — Nous ne pouvons cependant pas, répliquait la Noblesse, nous montrer dans cette salle triste et nue, semblable aux théâtres des boulevards! — On décida que la salle serait un peu ornée, embellie, déguisée; mais au meilleur marché possible; les ingénieurs et architectes qui étaient commissaires se chargèrent de cette partie-là. — Les tapissiers, lampistes, horticulteurs, etc., exclus de la liste des souscriptions, s'en vengèrent en demandant, pour leurs draperies, lustres et fleurs, des prix exorbitants! — Après quelques séances orageuses, tout s'arrangea.

Septième question : comment s'habillera-t-on? . — Richement, dit la Bourgeoisie; nous éclipserons la noblesse. — Simplement, dit la Noblesse, nous ferons honte à la bourgeoisie; — nous nous mettrons en velours, pour nous distinguer des petites gens; — nous ne mettrons pas nos diamants, car les bourgeoises diraient que c'est pour en faire étalage. — En somme on décida qu'on ne porterait pas ce qu'on aurait de mieux, parce que la société serait trop mêlée.

Huitième question : danserait-on? — Nous ne danserons pas, dit le beau monde; nous nous mettrons

dans les loges, et nous verrons le coup dœil. — Nous danserons, dit la Bourgeoisie, et nous tâcherons de nous amuser, pour que la noblesse en prenne du dépit 1 Neuvième question : fera-t-on jouer aux musiciens des valses et des polkas? — Grande affaire ! On admit la valse, parce que quelques dames influentes savaient valser; mais la polka fut exclue, et il ne se trouva personne pour la défendre.

Dixième question : les dames danseront-elles avec toutes les personnes qui les inviteront? — Oui I dirent les démocrates ; c'est pour les pauvres ! — Non 1 dirent les salons; nous organiserons quelques quadrilles d'avance, et, si nous dansons, nous danserons du moins en famille.

Je passe bien d'autres questions qui furent soulevées, soit chez le préfet, soit chez le receveur général, soit parmi les commissaires. Le bal fut fixé pour le 4 janvier, date mémorable dans les fastes de Dijon! 11 y avait dix-huit ans qu'on n'avait pas donné de bal semblable. Vous pensez bien que, sur cette fameuse liste faite à la hâte et tant bien que mal, on avait dû oublier nécessairement de mettre des noms fort honorables. Aussi le journal de la préfecture priait les personnes qui avaient été omises, et qui voulaient aller au bal, de s'adresser directement à l'un des commissaires. Mais ces personnes n'en firent rien, froissées qu'elles étaient qu'on les eût oubliées; et il n'y eut que les pauvres de punis 1 — Moi-même, on m'avait oublié, et les commissaires chargés d'aller offrir les billets ne connaissaient ni mon nom ni mon adresse. — Je fis le fier, tout comme si j'étais Dijonnais, et je ne réclamai pas. Mais, me trouvant un dimanche soir chez M. L..., avec M. d'Audiffred et quelques professeurs de droit, dont un commissaire

du bal, M. G..., il arriva que Mme L... me dit : « Allezvous au bal des pauvres? » — « Madame, lui répondis-je noblement, j'aurais été fort curieux d'y aller; mais puisque mon nom n'a pas été mis sur la liste, et qu'aucun commissaire n'est venu chez moi et ne m'a offert de billet, je ne ferai pas un seul pas pour en avoir! — M. G... alors se récria : « Comment? on n'est pas venu chez vous? — Donnez-moi votre adresse, et dès demain, vous en aurez un; c'est une simple omission ». — Deux jours après, j'avais mon billet; M. G..., professeur de philosophie, M. B..., professeur de rhétorique, M. H..., professeur de mathématiques, et M. S... avaient aussi chacun le leur. — M. Caro devait y aller, mais il se trouva fort enrhumé vers cette époque. Ces dames me chargèrent donc de leur rendre compte de la fête; ce que je leur promis.

Lundi, 4 janvier, les portes du théâtre s'ouvrirent à huit heures du soir. — Je m'étais longuement habillé; tout en noir; bottés vernies, ou du moins brodequins; gilet blanc; cravate blanche^ car je cultive ici la cravate blanche. Je m'étais fait raser et peigner dans la journée par Cartel, mon perruquier, rue des Godrons; je l'avais fait causer, et c'est à lui que je dois une partie des détails que je vous donne. Je me rendis vers neuf heures chez M. B..., rue du Petit-Potet; nous allâmes ensemble prendre S..., qui, logeant rue du Palais, est plus près que nous du théâtre, — Il faisait froid et sec, nos chaussures n'eurent donc rien à craindre. — Les abords du théâtre étaient envahis par les pauvres de la ville, qui venaient contempler ceux qui allaient danser à leur profit; la place Saint-Etienne était couverte de carrosses et de fiacres.

Nous entrâmes. — Des tapis couvraient les couloirs bordés de dahlias; la scène et la salle ne formaient qu'un seul parquet , recouvert d'une toile gommée; les portes des loges avaient été enlevées et remplacées par de la verdure; on descendait au parquet par un double escalier improvisé qui partait entièrement de la loge du préfet, comme un perron dans la salle. — Un grand lustre et une vingtaine de petits éclairaient le tout, sans compter des lampes entre les loges. — Des draperies rouges et blanches déguisaient la nudité des murs et des loges. En somme, ce n'était pas trop mal. L'orchestre, composé de quarante musiciens, était sur une estrade au fond de la scène. Trente tables de jeu étaient dressées dans le foyer, et un commissaire prélevait sur chaque partie vingt sous pour les pauvres. On joua beaucoup; des personnes perdirent ou gagnèrent jusqu'à mille ou douze cents francs. Il est vrai qu'on citait le lendemain leurs noms dans toute la ville! Voilà bien la province! — A dix ou onze heures, le coup d'oeil était fort agréable; plus de six cents personnes circulant, ou dansant, ou jouant.

La musique n'avait pas tardé à séduire les plus récalcitrantes : — « Ah! Madame, une telle danse? Je puis donc danser aussi. » — L'une commence, une autre l'imité, et voilà le bal animé! — Mme de Ch... et Mme d'Audifîred, au lieu de rester dans leur loge, étaient venues s'asseoir au parquet; on fit comme elles; — province! — Point de robes blanches, beaucoup de robes bleues et roses; des fleurs dans les cheveux, des fuchsias; — c'est la grande mode... à Dijon! Mme L... m'apprit le mercredi suivant qu'elle y était allée, pendant une heure, avec sa fille et quelques dames; mais je ne la vis pas, n'ayant pas assez

attentivement examiné les loges. La préfète était toute couverte de dentelles blanches, et coiffée, à la Henri III, d'une toque de velours violet ornée d'une plume blanche. — Peu de demoiselles, peu de jolies figures.

En fait de belles personnes, Mme Lacordaire, femme du premier architecte de Dijon, et bellesœur du révérend père Lacordaire; c'est une vraie figure de Sévigné, vive et originale; elle louche un peu, et c'est chez elle une beauté de plus. — Vous riez?

— Vous avez tort. — Puis Mme B..., la femme d'un ancien capitaine de gendarmerie, qui vient faire sa partie d'échecs chez M. L... — Enfin, une personne fort spirituelle et gracieuse, dont je vous ai déjà parlé une fois, Mme D.... Après avoir causé quelques minutes avec elle et son mari, je lui dis, par politesse, que je l'inviterais bien à danser, si je n'étais persuadé que sa liste est déjà fort longue, et que je quitterais le bal avant que cette liste fût épuisée,

— Je croyais en être quitte avec ces paroles, car j'étais bien décidé à ne pas danser : « Mais, me ditelle, je crois que je ne suis point invitée pour le prochain quadrille, et si l'on venait me réclamer, je dirais que je me suis trompée! » — J'étais pris. — Oh! amour maternel! que de ressources tu sais employer!

— Si je n'avais pas été le professeur du fils, la mère m'eût-elle montré cette charmante amabilité? — Diplomatie nouvelle, de flatter dans un bal la vanité du maître, de toucher son âme trop sensible, pour qu'il paie au fils, par une longue indulgence, par des soins, par des éloges, ce sourire passager de la mère, cette faveur facile d'une femme jolie et coquette! — Je dansai donc; S... me fit vm vis-à-vis de complaisance ; je dansai, ou plutôt je causai un quadrille avec

Mme D...; car je propose qu'on change la locution d'usage, qui n'a plus de sens; je ne dirai plus : « Madame, ou Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de danser avec moi le prochain quadrille? » — je dirai : « Voulez-vous me faire l'honneur de causer avec moi le prochain quadrille? » — on dira : « j'ai causé six ou bien huit quadrilles; j'ai causé dix fois; je viens de causer le quadrille de Zanetta — ou un autre ».

Ce fut là l'épisode le plus intéressant de ma soirée. Le reste du temps, j'allais de la salle au foyer; regardant les joueurs et les parieurs, disant un mot à mes collègues, un mot à M. St..., un mot aux capitaines qui dînent chez Ponsot, un mot à M. G..., qui dansait comme un insensé! — Puis, je me mis au fond d'une loge, les yeux fermés, pendant près d'une heure, écoutant le bruit et la musique, et m'oubliant moimême! — Tout se passa bien, sans scandale, sans tumulte ; le galop ne fut pas dansé une seule fois ! — De la distinction, mais point d'entrain parisien; une certaine réserve chez toutes les femmes; de la raideur chez quelques-unes; les jeunes gens, très niais et très fats, comme partout, se souriant à euxmêmes, et trouvant les dames fort heureuses d'être invitées par leur royale personne !

Je partis à une heure et demie, M. H... et M. B... avaient joué; M. G... avait beaucoup bâillé; il sennuie partout; S... s'était médiocrement amusé. Seul, je m'en allai avec une impression favorable; soit que naturellement je juge les choses avec plus d'indulgence, ce dont je ne me plains pas; soit qu'une pareille réunion, toute nouvelle pour moi, ait fourni à ma curiosité un aliment suffisant pour me rendre cette soirée agréable; soit enfin que le souvenir du

quadrille que j'avais dansé m'ait accompagné le reste du temps, partout où je dirigeais mes pas, et m'ait bercé doucement dans une région sentimentale, dans un pays de chimères et de rêveries poétiques! — A deux heures, j'étais dans mon lit, sommeillant profondément.

Pendant huit jours, on ne parla que de ce bal; c'était la conversation obligée quand on s'abordait. On en dit beaucoup de bien et beaucoup de mal. Le journal de la préfecture le trouva admirable; le journal de l'opposition le trouva ridicule, bien qu'il ne fût ni admirable, ni ridicule; mais c'était bien un bal de province. — Les pauvres y gagnèrent trois mille francs, et cela fait passer sur bien des choses.

A sa tante Pauline '.

Janvier 1847.

Chère tante Pauline, que de petits papiers^ je te dois? et que de fois je me suis reproché. de ne point t'écrire quelque longue missive, qui servirait de texte à tes observations 1 Mais vraiment, c'est encore une grande affaire que d'écrire, à toi surtout; car il faut commencer par penser, et tu ne te contenterais pas, ni moi non plus, de froides banalités, d'assurances vulgaires d'affection. — Quand nous causions chez toi, nous étions habitués à mieux que cela; nous voyagions ensemble dans de vastes contrées, qui ne sont point de ce monde; nous entamions au hasard,

1. Sœur de sa mère, pour laquelle Eugène Manuel avait une profonde affection.

2. La lettre est composée d'une série de petits papiers placés sous une enveloppe ornée d'un dessin à la plume.

toujours avec plaisir, quelquefois avec feu, des discussions à perte de vue, sur la littérature, sur l'histoire; nous faisions, devant ta petite toilette, la philosophie de la philosophie; nous courions après les grandes vérités, rencontrant parfois sur notre route de petites erreurs; c'était un bon temps, et je souhaite qu'il revienne! — Il reviendra, il reviendra!

Un jour sans doute, toi toujours jeune, moi plus âgé, nous reprendrons, au coin d'une bonne cheminée flamboyante, nos longs et fructueux entretiens; les sujets en seront plus variés, plus nombreux encore; car à mesure qu'on avance, on voit, on sent, on connaît plus de choses! Arthur, dont la raison se forme, Valérie, qui ne manque point d'un fin bon sens, pourront s'associer à nos calmes séances; tu nous parleras du passé, nous te parlerons de l'avenir; tu nous diras tes regrets, nous te dirons nos espérances ; nous étudierons, sans trop de fiel et de misanthropie, les hommes et les choses, cherchant le bon côté de tout et voilant la partie mauvaise; nous nous consolerons mutuellement, dans ce coin du monde, des ennuis, des chagrins, des mécomptes qu'on trouve au dehors; nous souhaiterons peu pour avoir assez; et, faisant notre plaisir principal de cette tendre et familière causerie, nous serons, je n'ose dire des heureux, du moins des sages! — Il y a un certain épicurisme sentimental et mélancolique, qui se complaît dans les plaisirs délicats du cœur et de l'esprit, comme l'autre dans ceux du corps et de la matière ; — nous sommes tous deux épicuriens de cette première façon; et c'est la bonne!

Hélas! réduit à ne point te voir, toi et les tiens, qui sont aussi les miens; réduit à la conversation toujours un peu gênée et apprêtée qu'on trouve chez

des étrangers, il m'arrive souvent de me tenir compagnie à moi-même, nouveau Lucullus, mais pour des repas d'autre sorte. C'est le soir ordinairement; je commence par bien fermer ma porte ; j'allume mon feu et ma bougie; j'étends devant ma table ma peau de renard; puis j'enfonce mes pieds dans mes pantoufles, mon cou dans mon paletot, mon bonnet sur mes yeux, et le tout dans mon fauteuil; je détends et je lâche la cravate qui entoure mon cou; — alors, de deux choses l'une : ou je veux écrire, — et je n'écris point, — ou je ne veux pas écrire, — et j'écris. — J'ai la plume à la main; — je regarde le plancher, puis le plafond, puis ma fenêtre, puis mon lit, puis mon feu, puis rien; ce rien surtout m'occupe beaucoup et me fait perdre bien des heures! — J'ai tort de dire perdre; car, après tout, je cause avec moi-même ; nous nous disons mille petites choses, nous nous disputons, nous nous réconcilions; quelquefois je réponds aux questions que je me fais; souvent je n'y réponds pas, non point par impolitesse, tu aurais tort de le croire, non par nonchalance : par ennui; surtout par ignorance; — je suis très ignorant quand je cause avec moi !

Enfin je me décide quelquefois à écrire, comme dans ce moment-ci par exemple ; mais à tout instant, je m'arrête; une idée me saisit au passage, et m'emmène je ne sais où! une pensée frivole ou sérieuse vient me distraire; un charbon s'est dérangé de place; ma plume est tombée à terre; mon nez me démange, et il faut que j'y porte la main. C'est ainsi que de fil en aiguille, les lettres que je veux t'écrire, et qui sont là, renfermées dans cette goutte d'encre, se trouvent sans cesse ajournées! Et voilà pourquoi tu m'accuses!

Je viens de rentrer du collèg'e. Voici les choses qui m'ont frappé dans la rue : — deux petits ramoneurs jouant aux cartes sur un pavé, au grand soleil; une servante nettoyant les carreaux d'une maison, et montée sur une petite échelle; — la voiture de Beaune prête à partir, sur la place Saint- Jean, et, devant le bureau, un séminariste, un commis-voyageur, une vieille dame et sa fille, un paysan, s'apprêtant tous à y monter, donnant leurs ordres pour la disposition des bagages; — c'était un groupe à peindre ; — dix pas plus loin, un porcher poussant sa bête devant lui; quelques collégiens qui se poursuivent; une pension de filles qui se rend à la messe; — deux curés qui se rencontrent et qui causent. — Le temps est admirable; ciel bleu; air assez doux; — les clochers qui se dessinent nettement sur ce fond d'une pureté parfaite. — Adieu.

Chère tante, encore un petit papier! — Dans une de tes lettres, trop courtes, toujours trop courtes, tu me parles de la poste, cette précieuse et touchante institution, qui unit les absents, qui est le complément nécessaire de l'écriture, qui est l'auxiliaire, aveugle et sourd, de l'amitié, de l'amour, de la haine ou du mensonge; — et tu dis : « Cette institution est née ducœurl c'est l'œuvre d'une âme aimante, qui savait ce que l'absence fait souffrir; c'est l'idée sublime d'un homme qui avait laissé quelque part sa femme, ou ses enfants, ou sa mère, ou sa mie ». — Hélas! chère tante, pourquoi faut-il te désabuser? — La poste a été établie et imaginée par Louis XI, pour son service particulier; des courriers lui rendaient compte de toutes les démarches de son ennemi Charles le Téméraire. Ces notes d'espionnage allaient de relai en relai, de -D/yo/;,^ Pflfrz|;;et «lyertissaient le

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rusé monarque des imprudences du duc de Bourgogne! — Voilà ce que fut d'abord la poste! une police royale ! — l'œuvre habile et rusée d'un homme froid, cruel, hypocrite, défiant! — C'est plus tard seulement que la poste a été mise à la disposition du premier venu.

Adieu, chère tante.

Autre papier. — Le plan de Paris est dans ma chambre, contre mon mur, dans un angle; la moitié du plan est d'un côté, l'autre moitié sur l'autre face du mur; car je n'ai pas de surface assez grande pour l'attacher tout entier sur une seule surface. — Il est du reste fort bien placé où il est; — la rue Culture* est à la hauteur de ma lèvre inférieure; je puis l'embrasser, la rotonde Colbert est juste vis-à-vis le bout de mon nez!

A ses paretils.

Vendredi, 19 février 1847.

Il paraît, et j'ai su cela indirectement, que mes collègues sont fort jaloux de moi. Ils sont jaloux de me voir reçu dans plusieurs maisons, et d'une façon très attrayante, quand eux-mêmes ne connaissent presque personne, et ne sont reçus presque nulle part; ils sont jaloux de me voir plus agréé à Dijon, depuis trois mois, qu'ils no le sont depuis un ou deux ans; ils sont jaloux des visites que je rends et de

1. C'est là qu'habitaient ses parents; sa tante, Pauline Lôvy, demeurait rue Vivienne, Rotonde Colbert.)

celles que je reçois. Que puis-je faire à cela? — Je ne puis pas leur dire que c'est leur faule, que leurs façons ne conviennent pas, que leur langage est déplacé, qu'ils n'ont pas le talent de se plier aux gens, de parler à chacun le langage convenable et mille autres raisons qui expliqueraient leur isolement et lindifférence qu'on leur voue; je ne puis pas leur dire cela! Je fais de mon mieux pour être aimable avec eux; je tâche, par quelques prévenances, de me i'aire pardonner mon succès; c'est tout ce que je puis faire ; car, quant à les fréquenter, cela m'est chose impossible; ils sont trop différents de moi, et, par je ne sais quelle organisation, moi, je ne ine plais qu'avec ceux qui me ressemblent; c'est un égoïsme horrible, peut-être, que le mien! mais le fait est qu'il faut me ressembler un peu pour être aimé de moi, et que ceux qui me ressemblent le moins sont aussi ceux qui me plaisent le moins.

Le professeur de philosophie* est un homme de quarante ans, garçon, gras et court, très hâbleur, professeur ici depuis huit ans, médiocrement estimé, attaquant toutes choses, ne trouvant rien de bien, rien de pur, rien de grand! — bavard par habitude, envieux par nature, philosophe par accident, habile en insinuations perfides, me flattant en face, me noircissant quand j'ai tourné le dos, — voilà donc un homme qui m'attire peu, et qui n'aura jamais mes sympathies. Je lui fais cependant quelques politesses, car j'ai vu qu'il y était sensible; et il ne me coûte point d'être poli envers ceux que je dédaigne. — Le professeur de mathématiques élémentaires parle bien et longtemps; c'est un petit saint, à l'entendre, mais

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