‹ Lettres de jeunesseChapitre 41 sur 60 · M. B... était un de ses professeurs de Paris · texte numérisé non relu

M. B... était un de ses professeurs de Paris

âme si dévouée n'a pas ce qu'il faut pour m'alUrer et me plaire; il lui manque ce je ne sais quoi, qui fait qu'on s'entend à demi mot, qu'on voit les choses sous le même jour, qu'on aborde volontiers les mêmes questions, qu'on prend plaisir aux mêmes livres! B..., avec toutes ses qualités, a une certaine froideur de pensées, une certaine nonchalance dans les sentiments, un certain tour d'esprit trivial et vulgaire, qui empêcheront toujours que nos rapports deviennent intimes. Quand nous causons et qu'il parle, il m'arrive souvent de penser à autre chose; preuve qu'il ne me tient pas, qu'il ne sait pas se rendre maître de moi et de ma pensée; preuve qu'il n'a pas prise sur mon âme! Or, la vraie amitié est une possession mutuelle.

Le premier professeur d'histoire, M. R..., a trentesix ou trente-huit ans, les yeux gris, de gros favoris, une démarche majestueuse, une parole empesée; il est raide, pédant et phraseur. Comme il évite ses collègues, ceux-ci trouvent commode de l'éviter aussi, et tout va le mieux du monde. — J'ai été le voir une fois, il est venu me voir une fois; je le salue il me salue! je lui dis six paroles, il m'en répond quatre; nous parlons de la pluie et du beau temps, pendant que je mets ma robe, et c'est tout.

Le second professeur d'histoire. S..., que je tutoie, parce que nous déjeunons ensemble, m'est tout à fait antipathique; et il est rare que nous parvenions à nous entendre. Il est grand et maigre, je suis petit et un peu gros; il a le nez mince et aquilin, je l'ai gros et un peu retroussé ; il a les yeux petits et désagréables, je les ai grands; il a les doigts très longs, je les ai courts. — Passons au reste : il a de l'esprit, mais un esprit railleur et médisant; il voit toujours le

côté ridicule des choses, cela m'est insupportable; — il ne connaît presque personne à Dijon, depuis deux ans qu'il y est; aussi se moque-t-il de mes relations, qu'il envie tout bas. Ce qu'il appelle indépendance, je l'appelle impolitesse. Ce qu'il appelle liberté d'allure, je l'appelle mauvais ton. Quand il marche, c'est à grands pas, les mains dans ses poches, le cigare à la bouche, et en se dandinant! — Quand il rit, c'est en montrant de longues dents. Quand il parle, c'est avec un sourire goguenard. Si c'est à des dames, il y met une amabilité prétentieuse dont elles doivent être fort ennuyées. — Il n'est pas méchant, mais insouciant; son imagination est vive, mais son cœur est froid. Il est plus flâneur que rêveur. Il affecte parfois des goûts aristocratiques, qui vont peu à ses manières d'étudiant. Nous ne sommes d'accord ni en morale, ni en philosophie, ni en politique, ni même en littérature; c'est tout dire! — En un mot, sans que j'aie de grands reproches à lui faire; il ne me va pas; — ajoutez qu'il danse parfaitement la polka !

Quelquefois, quand nous nous promenons ensemble dans VAltée couverte, ou sur le Chemin de Bonde, ou sur le Cours fleuri, ou sur les Remparts, nous dialoguons et avons l'air de nous entendre; mais cet accord n'est qu'apparent, car nous suivons un autre courant d'idées; il me dit une chose, et je réponds oui, par manière d'assentiment; et tout bas, j'ajoute : « Cela dépend de ce que j'entends par là; il faudrait s'expliquer ». Mais il est de ceux avec qui je ne m'explique pas. — Je iui communique une pensée qui m'est personnelle; il me répond : « Oui, sans doute! » et tout bas, il doit se dire : « Ce n'est pas mon avis, mais à quoi bon batailler? nous ne saurions nous

meltre d'accord. » Aussi parlons-nous ordinairement de choses insignifiantes, sans y faire beaucoup de frais l'un ni l'autre! — Et les gens pourront dire que je suis lié avec S... ! et ils le croiront! Et il y a dans ce monde beaucoup d'amitiés, beaucoup de liaisons de ce genre I des amitiés, où l'on tient si peu l'un à l'autre, que l'on ne daigne pas se communiquer ses idées, tant on est sûr de n'être pas compris ! pauvres amitiés que celles-là! amitiés menteuses, pires que lindifTérence ! — Ce qui rachète en S... bien des petits travers, c'est qu'il est complaisant ; la complaisance est une qualité plus rare qu'on ne croit.

Le professeur de troisième, M. R..., qui n'est que de cette année à Dijon, et qui n'y connaît personne, a trente ans à peu près. C'est un homme très simple et très modeste, d'une santé fort délabrée. Il est petit, les yeux creux, les cheveux très noirs ; un collier noir; peu causeur, et d'une sincérité parfaite; il n'a que 1 600 francs, puisqu'il est mon suppléant en troisième, et pourtant il se plaint à peine ; il ne ressent de jalousie contre personne; il est bon enfin. — Nous travaillons parfois ensemble, il n'a aucun de ces défauts tranchants que je déteste, et sa présence, ni sa conversation ne me gênent jamais. — Il ne lui manque rien du côté du cœur; — du côté de l'esprit peut-être est-ce différent; mais on ne peut pas tout avoir, et je le trouve encore bien partagé.

Le professeur de quatrième, M. G..., est à Dijon depuis vingt-cinq ans, toujours en quatrième. — C'est un tout petit homme, un excellent petit homme; le seul des professeurs vieux et mariés qui m'ait témoigné une amitié véritable, qui soit venu me voir souvent, m'ait prié de lui rendre visite, m'ait offert son piano, quand je voudrais m'amuser (je n'en ai pas

encore profilé). — Son fils est dans ma classe ; mais je crois cependant que lamitié du père est désintéressée. Il a deux filles; Tune, sous-maîtresse à Paris; l'autre, sous-maîtresse à Dijon; elles doivent prochainement se réunir ici, et y ouvrir un pensionnat, sous la présidence de leur respectable père. — On dit qu'elles sont laides; elles ont raison.

Si je fréquente peu les professeurs célibataires, je fi*équente encore moins les hommes mariés. M. N..., élève de l'École Normale, sorti de l'École il y a quinze ans, est professeur de cinquième; — homme marié. — Nous nous saluons. Il est un des jaloux. — M. L..., professeur de sixième, est un grand et gros homme, très rouge, au nez surtout; il est marié à une pauvre petite femme frêle et triste. Quant à lui, c'est un viveur, un buveur, un rieur, de goûts assez grossiers. — Il réunit chez lui tous les dimanches soirs quelques amis de même genre, et les professeurs célibataires. — Je suis le seul qu'il n'ait pas invité : il n'a pas osé; nous sommes cependant fort polis ensemble, et je ne lui ai jamais donné lieu de se plaindre de moi. Par une sorte de divination naturelle à tous les maîtres de maison, il aura pensé que son monde ne me plairait pas ; et il m'aura fait cette impolitesse, pour m'épargner celle de ne point retourner une seconde fois à ses réunions bachiques et dansantes.

Le professeur de septième, M. B..., est un jeune homme marié, que je salue et qui me salue; point d'autres rapports. Je suis sûr qu'il me croit fier, mais je ne puis cependant pas me courber devant les gens, ni leur baiser la patte, pour leur prouver que je n'ai point d'orgueil ! — Je ne connais rien de plus susceptible au monde que des collègues, si ce n'est des

inférieurs. — Restent le professeur d'allemand et le professeur d'ang-lais, deux ignobles personnages, ivrognes, joueurs et débauchés; ils vont régulièrement au café le soir; ce qui est la pire des choses à Dijon. — J'ai le malheur de dîner à la même table queux; mais ma présence les gêne, mon silence les irrite. — S... les supporte. Pour moi, cela m'est impossible; et, si je ne savais que des gens de cette sorte sont plus sensibles que les autres aux marques de dédain qu'on leur donne, je leur aurais fait sentir plus d'une fois, soit en me levant de table, soit en les apostrophant, combien leurs goûts me répugnent et leur langage me dégoûte. — Mais ils diraient que je suis prude, bégueule, que sais-je? et j'ai déjà tant de ridicules, que je ne veux pas encore me procurer celui-là; peut-être à leurs yeux, l'ai-je déjà. — Peu m'importe !

Vous avez là, chers parents, une galerie complète et peu flattée de mes chers et vénérés collègues; goûts, habitudes, préoccupations, tout diffère. — De la jalousie chez les uns, de l'indifférence chez les autres, chez quelques-uns seulement de la dissemblance ; voilà plus qu'il n'en faut pour me les rendre étrangers pour la plupart, et me séparer de leur société, où du reste ils ne me désirent pas, que je sache. — B..., R..., S... et le brave M. G..., voilà ceux que je vois avec quelque plaisir ou quelque respect; voilà ceux qui me témoignent une amitié que je suppose sincère. Les autres sont à peu près pour moi comme s'ils n'existaient pas; et nous ne communiquons guère qu'à coups de chapeau.

Il n'y a vraiment qu'un professeur que j'aime et qui me plaise au collège, c'est le professeur de seconde. — Je me sens tout plein de sympathie pour

lui, bien que je lui reconnaisse de grands défauts! — Mais enfin, il me ressemble et c'est beaucoup. Comme moi, il est un peu timide et concentré; comme moi, quand il trouve des personnes qui lui conviennent, il s'abandonne, de cœur, au plaisir de les voir et de leur parler; comme moi, quand il en rencontre qui lui sont désagréables, il se tait avec elles, et leur parle peu et mal, au risque de passer pour bête, ce qui lui est égal. — Il est, comme moi, un peu sauvage dans le monde, et s'y plaît cependant : — Comme il fait peu d'avances, on lui en fait; comme son amabilité consiste à ne point paraître en avoir, on le trouve quelquefois aimable; comme ses prétentions sont assez bien déguisées, on le trouve simple et naturel; comme il évite les grandes phrases et les tirades, on ne l'accuse pas d'être bavard ; comme il est de ceux qui font encore quelques frais de conversation avec les dames, les dames lui en savent gré; comme il est médiocrement beau, on ne lui trouve pas de fatuité ; comme il cause romans ou théâtre, et non pas grec ou latin, on s'accorde à dire qu'il n'est pas pédant, et dans l'Université, c'est plus rare qu'on ne croit; comme il est jeune, on se fait un plaisir de le guider et de le protéger encore. Comme il sait écouter les gens et leur parler de ce qu'ils aiment, et non de ce qu'il aime, on ne l'accuse point d'être importun, ou égoïste. Comme il sait que, dans ce monde, chacun tient aux idées qu'il a, et que la vérité d'ailleurs, est, en bien des choses, difficile à connaître, il évite de prendre le ton tranchant et d'imposer ses idées; et il n'en e.-t que mieux écouté.

Voilà bien des raisons pour que je me sente attiré vers lui. Il a le cœur tendre, je ne l'ai pas dur, et sa

discrétion est aussi scrupuleuse que la mienne; il aime, pour aimer, sans autre souci; il ne le fait jamais paraître, ou du moins il espère que cela ne paraît pas. Il a une indulgente sympathie pour trois sortes de personnes : les poètes, les philosophes et les amoureux. — Les livres qui me plaisent sont ceux qui lui plaisent, et nous lisons toujours en même temps les mômes choses. Il est le seul de mes collègues pour qui rêver soit autre chose que flâner. Je n'en connais pas qui adore autant les fleurs, les fruits et la verdure! Il préfère, à mon exemple, les petites réunions aux grandes assemblées, et il m'a dit qu'il a toujours eu du goût pour les jeux innocents. Il a une vanité effroyable, mais si bien dissimulée sous une certaine bonhomie un peu naïve, qu'elle n'a jamais, à ce qu'il croit, blessé ni choqué personne. — Il est assez travailleur et assez pares seux; c'est comme moi. Il ne travaille jamais mieux que lorsqu'il n'a rien à faire. Il a laissé à Paris ses alTeclions les plus vives, ses seules affections profondes et durables, et il s'ennuie souvent à Dijon; mais il serait fâché de n'y être point venu, car il est de ceux qui désirent connaître les hommes. Mais à peine est-il encore parvenu à se connaître luimême. — En somme, je le préfère de beaucoup à tous mes collègues, tant pour ses qualités que pour ses défauts mêmes, qui ne me sont pas insupportables et qu'il a trouvé moyen de me faire excuser I — C'est lui que je fréquente, avec qui je suis sans cesse, qui me tient compagnie quand je suis seul, qui bâille quand je bâille, qui sort quand je sors, et que j espère emmener avec moi dans quarante jours, quand j'irai vous serrer dans mes bras! — N'est-ce pas une chose triste, quand on y songe, chers parents, que

parmi tous mes collègues, il n'y en ait pas un seul (sauf celui dont je viens de vous parler!) qui puisse me convenir, et me faire société! pas un, qui n'ait quelque défaut, ou quelque façon d'être antipathique à mes goûts et à mes idées?

A ses parents.

Dijon, 16 mars 1847.

J'ai dans ma classe un très bon élève, qui s'appelle N..., et un assez mauvais élève qui s'appelle P.. . : l'un est fils d'un pauvre menuisier ; l'autre est fils d'un pauvre vigneron. — Les deux pères se connaissent. — 11 y a quelques semaines, je vois entrer dans ma chambre une femme de quarante ans à peu près, en bonnet, et pauvrement vêtue. Elle avait l'air ému, et je la rassurai de mon mieux : « Monsieur, me dit-elle, vous êtes le maître de mon fils. Je suis la mère de P..., et je viens vous en demander des nouvelles; car, voyez-vous, son dernier bulletin était bien mauvais, et mon homme et moi nous voulons savoir ce que fait notre fils; dites-le moi franchement, Monsieur, Nous sommes pauvres, et nous ne lui payons le collège que pour que ça lui serve à quelque chose. » — Elle s'assit et nous causâmes.

Je lui dis avec tous les ménagements possibles que son fils était faible, très faible, et peut-être un peu paresseux; — car, quant à lui dire qu'il manquait d'intelligence, ce sont de ces choses qu'on ne peut pas avouer à une mère. — « Ah! Monsieur, nous le

16 MARS 1847. ill

lui disons assez qu'il est paresseux, qu'il perd son temps, et nous, notre argent! — Son père, l'autre jour, a pleuré en lisant son bulletin ; il lui a dit : « Tu ne songes donc pas à ce que tu fais? tu ne vois donc pas que je me tue à gratter le bois pour payer tes collèges! » — Alors mon fils a pleuré aussi; il nous a assuré qu'il travaillait; il nous a montré ses cahiers et ses livres; — mais mon mari et moi nous n'y entendons rien, et il peut nous tromper sans peine.

— Voilà pourquoi j'ai dit à mon homme : « Va voir son professeur, puisque notre fils nous dit qu'il est bien gentil; tu lui diras tout ça, et ce qu'il en pense. »

— Mais mon mari n'a pas osé venir; et alors c'est moi qui suis venue. »

Cette pauvre dame avait les larmes aux yeux. Je lui dis que je n'étais pas si mécontent de son fils qu'elle se l'imaginait. Sans doute il n'était pas des premiers, mais il avait un bon caractère, il était docile, point répondeur, point causeur; son écriture était bonne ; il savait quelquefois ses leçons ; il y avait encore bien de la ressource, et elle ne devait pas se désespérer sans motif. — Je lui demandai ensuite ce qui l'avait amenée à mettre son fils au collège, et ce qu'elle prétendait en faire :

« Voilà comme ça s'est fait, me dit-elle. — Le fils N... et mon fils allaient ensemble à l'école. Un de nos voisins, un avocat, un bien brave homme, M. G..., sut les dispositions du fils N... à travailler, et le fit entrer pour rien au collège. Le fils N... a été tout de suite des premiers, et son père, comme vous le pensez, était bien content; car ils ne sont pas riches, bien au contraire, puisque le père N... se loue en journées au temps de la vendange. Mon homme en voyant cela m'a dit : « J'ai envie de mettre aussi

noire enfant au collège; il fera comme l'autre, puisqu'il était aussi fort que lui à l'école, et nous pourrons aussi en faire un percepteur, un professeur, un vétérinaire ou quelque chose comme ça. »

« Nous Tavons donc mis au collège, comme externe; il y avait un vieux professeur, bien respectable, et qui est mort maintenant, qui l'a pris en amitié, et qui le faisait travailler chez lui de temps en temps. — Quoique cela, notre fils n'était pas fort, et son père le grondait en le menaçant de lui faire apprendre notre état. — Mais comme sa santé était faible, cet état-là, qui est bien dur, de raboter toujours, l'aurait bien vile achevé. Nous l'avons donc laissé en classe ; et quand mon homme lui demandait : w Quelle place est-ce que tu as ? » il nous disait : « je suis vingtième, je suis trentième, je suis quarantième ». — « Et le fils N..., quelle place est-ce qu'il a? » lui disait encore mon mari. — « Il est premier, il est second, il est troisième ». Et ça lui faisait de la peine d'entendre cela, et nous l'aurions retiré, si M. B..., son professeur, n'avait pas dit : « Puisqu'il est trop faible pour un métier, laissez-le encore; maintenant qu'il est en seconde, ça ne vaut plus la peine de le retirer; autant vaut qu'il finisse. » Ça lui servira toujours; n'est-ce pas, Monsieur?

« Il aurait mieux travaillé, bien sûr, si M. B... n'était pas mort; mais depuis, il a toujours de plus mauvaises places; et son père lui dit : « Vois N... est-ce que tu ne rougis pas de le voir où il est? tu n'es pas plus riche que lui; il donne de la joie au bonhomme N..., et toi lu ne nous fais que du chagrin! » — Comment se fait-il. Monsieur, que le fils N... fasse si bien? »

Pouvais-je répondre : « Votre fils est moins inlelli-

gent que lui; votre fils n'est bon qu'à faire un menuisier, tandis que le fils N..., qui a de l'esprit, du jugement et une volonté ferme, réussira, entrera à l'École Normale, mettra ses parents dans l'aisance et passera d'une position humble à une position brillante et agréable »? Pouvais-je lui dire cela? pouvais-je condamner d'avance l'avenir de son fils? pouvais-je la désoler sans utilité pour personne? C'était cependant là ce que je pensais. — Mais qu'y faire?

— 11 ne peut plus redevenir ouvrier, à l'heure qu'il est; il ne pourrait plus se faire à ce rude travail; il est déjà trop sorti de sa sphère, pour y rentrer; la société d'ouvriers ignorants et grossiers ne peut déjà plus lui convenir. — D'un autre côté, il n'en sait pas assez pour se distinguer dans les carrières libérales.

— Ses parents sont à bout de ressources; — il manque des qualités qui font parvenir les humbles, et quiJ/^a ôl^vent; — c'est un esprit médiocre, qui se trouve ainsi, par l'imprudence de ses parents, dans la situation la plus triste et la plus difficile!

Cette pauvre femme, inquiète et désolée, me faisait peine; — et cependant, on aurait pu lui dire : « Tout cela, c'est votre faute. Madame; vous avez vu réussir l'un des fils de vos voisins, et, dans votre jalousie maternelle, vous avez envié, pour votre fils, une destinée semblable, des succès pareils; vous vous êtes aveuglée sur ce qu'il pourrait faire; vous avez fait des rêves ambitieux, vous avez cru déjà voir votre fils instruit, admiré, protégé de tous, placé dans quelque position éclatante, et vous tirant de votre obscur atelier; — et voilà que votre fils n'est qu'un écolier médiocre, sans portée, sans caractère, sans énergie, qui se laisse conduire, et qui ne sait pas marcher seul; qui sera peut-être bachelier, mais qui ne sera

jamais aulre chose; et qui, dans un ou deux ans, passera des bancs du collège à cet atelier, où ses bras même ne pourront pas vous servir. — Vous n'avez les moyens d'en faire ni un avocat, ni un médecin; ces études sont donc un luxe pour lui, et un luxe déplorable! — vous lavez placé entre une classe d'hommes où il ne voudra plus rentrer, et une autre où il n'entrera pas. Et cependant, il faut qu'il vive, il faut qu'il vous aide à vivre! — Qu'espérez-vous donc? » — Voilà les idées qui me venaient, et d'autres encore, sur cet effort souvent imprudent, insensé, que le peuple lente pour monter l'échelle; — mais je n'en disais rien à cette mère qui baissait tristement la tête devant moi.

Pourtant il fallait qu'elle sût quelque chose; je ne pouvais pas la laisser dans son ignorance. — « Vous avez bien fait, lui dis-je, de mettre votre fils au collège, puisqu'il n'aurait pu supporter un métier; — il est toujours bon que l'on s'instruise; et cela sert tôt ou tard; mais vous vous êtes trompée, si vous avez cru que les études donnent une position et qu'il suffit d'avoir été au collège, pour que toutes les carrières soient faciles, pour qu'on n'ait plus qu'à choisir, pour qu'on soit aussitôt riche, honoré, connu, et dans une aisance convenable. Les études ne donnent rien de tout cela, surtout les études qui ne sont pas éclatantes, et ne font pas reconnaître un véritable talent.

« Voici ce que je vous conseille : s'il était en sixième ou en cinquième je vous dirais peut-être de le retirer, et de lui faire apprendre une profession, ce qui est toujours plus sûr; mais il est trop tard. Qu'il soit donc bachelier ; qu'il concoure ensuite pour une place de maître d'étude; — il gagnera 1 000 ou

1 200 francs. — S'il veut alors travailler encore, peut-être au bout d'un ou de deux ans, pourra-t-il se faire recevoir licencié en province, et demander une place de professeur dans un collège communal. C'est à cela qu'il doit viser, pour que ses études ne lui soient pas inutiles. »

La conversation dura encore assez longtemps; je lui promis d'aller voir son mari, puisqu'il n'avait pas osé venir; — en outre, j'autorisai son fils à venir tous les dimanches matin travailler une heure avec moi, pour se fortifier un peu, et tenir dans ma classe un meilleur rang. La joie de cette bonne dame était grande, et, bien qu'elle vît mieux qu'auparavant la position fausse où allait se trouver son fils, la promesse que je lui fis de lui être utile, lui donnait de la joie. Elle me quitta, triste sans doute, mais plus tranquille.

Pour moi cette visite me fit réfléchir toute la journée. — Si ce garçon avait été très intelligent, très actif, très laborieux, j'aurais pu m'intéresser à lui davantage, donner à sa mère de bonnes espérances, puis le recommander à plusieurs personnes pour l'avenir. Mais que puis-je faire pour un écolier médiocre, peu capable, dont on ne saurait se louer, qui manque précisément de ce qu'on veut trouver dans les enfants du peuple, dans les protégés pauvres : l'intelligence?

La mère avait beaucoup pleuré chez moi, mais n'avait guère raisonné. — Je résolus d'aller voir son mari. En attendant j'avertis au collège le fils P..., en particulier, quejelui donnerais quelques devoirsetque je les lui corrigerais chez moi le dimanche. — Quelques jours après, j'allai chez j\L P..., que je trouvai rabotant une planche, dans une obscure et méchante boutique, au fond d'un cul-de-sac rue Berbisey

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