‹ Lettres de jeunesseChapitre 42 sur 60 · GRENOBLE · texte numérisé non relu

GRENOBLE

A Laurent-PichatK

iO novembre 1847.

J'ai voulu profiter d'une admirable arrière-saison, pour faire quelque peu connaissance avec le pays où m'envoie pour un an la trop rigoureuse faveur du Ministre. Homme heureux que vous êtes! vous ne dépendez d'aucun ministre 1 Quand vous courez en Egypte, en Suisse ou en Italie, c'est pour votre plaisir; vous ne savez pas ce qu'est une nomination, maudite feuille de route, s'il en fut jamais! Pauvre administré que je suis! j'ai donné, pour dix ans, mes jours et mes pensées à ce gouvernement mangeur d'hommes; je suis une de ces cinquante mille têtes voyageuses, qui font de la France le pays le mieux organisé du monde! Le pacte est signé : j'ai vendu mon âme ; et il a plu au diable de l'envoyer à Grenoble, au milieu des montagnes, où sont ses antres les plus

1. Après avoir ébauché à Dijon un roman auquel, par déférence pour ses parents, il ne donna pas suite, Eugène Manuel avait quitté la Bourgogne au mois d'août 1847. Keçu agrégé, il avait été nommé professeur de Rhétorique à Grenoble.

profonds, ses abîmes les plus effroyables, ses plus redoutables repaires.

Que vous devez me mépriserl que je dois être petit auprès de vous ! que vous devez regarder bas, pour me voir dans ma taupinière! Un professeur de rhétorique 1 un commentateur du Conciones et de l'Art Poétique l un soi-disant savant, juché dans une chaire, avec une robe noire, à cent cinquante lieues du Foyer des Français et de l'avenue du Bel- Air I qu'est-ce que cela? moins que rien! un Dacier ou un Patin du dernier ordre ! un cuistre qui persécute des imbéciles; un être inqualifiable, qui n'a plus rien d'humain ! cheveux hérissés, lunettes sur le nez, doigts tachés d'encre, barbe d'une semaine ! quelque bête fauve descendue des glaciers ! — N'est-ce pas là ce que je suis, pour vous, le poète parisien, l'élégant et libre travailleur, l'homme jeune, s'il en fut? — Moi, je me fais vieillard; je gronde, je grogne, je radote, insani pecoris ciistos, insanior ipse; je deviens bête de somme; et c'est par pure indulgence que vous faites semblant de ne vous en point apercevoir! — Si cela continuait! je frémis d'y penser. Quoi? je deviendrais plus sot encore? et plus lourd? et plus ennuyeux? et plus endormi? et plus rabâcheur? — Mes cheveux grisonneraient à celte tâche ridicule? — Mes mains tremblantes tiendraientencore cette plume qui châtie? Ma voix chevrotante et cassée psalmodierait encore les odes d'Horace, ou les narrations de Tite Live aux petits-fils de la révolution de Juillet? Songe affreux qui m'épouvante! — Réveillez-moi!

Mais j'ai tort de me plaindre; le rôle est beau, quoi qu'on en puisse dije; ce qui le rend stupide ici et bien ailleurs encore, c'est la sottise et la puérilité des écoliers, leur ignorance crasse au sortir même

du collège, leur inintelligence ordinaire de tout ce qui estgrandet beau, leur paresse invétérée, la lourdeur trop commune de leur esprit! Qu'on me donne seulement dix ou quinze élèves, de dix-huit à vingt ans, ayant l'esprit vif, l'intelligence exercée, l'âme un peu haut placée, el il faudrait que je fusse bien sot ou bien malheureux, poiu' ne pas les intéresser, les attacher, leur donner des jouissances nouvelles pour eux, en leur parlant de la Grèce et de Rome, de l'antiquité et du temps présent, de la France et de l'Allemagne, du Nord et du Midi, des œuvres primitives et des œuvres savantes, de l'éloquence en plein air et de l'éloquence murée, de la poésie qui se chantait et de celle qui se lit, d'Homère et de Milton, de Sapho et de Lamartine, de Corneille et de Chapelain, des arts dans leurs rapports entre eux, de Phidias et de Raphaël, de tout ce que je sais, et de tout ce que je sens, sans oublier même ce que je devine!

Croyez bien que c'est un rare et délicat plaisir de se faire ainsi le révélateur, môme imparfait, de ce qui est beau et vrai dans les lettres et dans les arts, d'enseigner Corneille et Shakespeare, Aristophane et Molière! — Même dans l'étroite chaire d'un obscur collège, on se trouve moins petit, moins vil, moins méprisable, dès qu'on juge de si grands hommes, et qu'on rencontre autour de soi des visages qu'illumine l'irrésistible splendeur du beau et du sublime. Mais, quand, au lieu de ces prompts et intelligents regards, qui vont au-devant de votre pensée, vous n'apercevez que de lourdes et rouges faces, où circule un sang vulgaire, dont pas une particule ne s'échauffe au contact électrique des belles choses; quand vous parlez à des êtres qui ne savent que rire bêtement, quand on leur donne à goùler du Molière;

que bâiller et dormir, quand c'est du Sophocle, que voulez-vous qu'on fasse? quand ces êtres infimes ne considèrent les études du collège que comme l'acheminement à linsipide baccalauréat; quand il faut qu'une classe de rhétorique devienne une ennuyeuse préparation des auteurs, où la lettre tue l'esprit; quand il faut corriger de ridicules devoirs, où fourmillent les plus grossières fautes de français; quand il faut écouter des leçons bêlées par quarante voix rauques et monotones; que voulez-vous qu'on fasse?

Essayer de réformer et d'organiser tout sur nouveaux frais? — C'est aussi là ce qui m'occupe; mais j'échouerai, ou plutôt j'ai déjà échoué; le pli est pris chez ces malheureux. Chez aucun de ces épais fils de montagnards, je n'ai supris l'étincelle d'une intelligence heureuse. — Un seul peut-être me donne quelque espérance, et me semble une nature assez bien douée, quoique grossière encore et enveloppée de langes ; — les autres, et j'en ai quarante, sont des garçons trapus et carrés d'épaules, aux fronts fuyants, aux grosses lèvres, aux mains larges et pâteuses, au regard hébété, insensibles à toute émotion délicate, sans culture d'aucune sorte, et qui seraient d'excellents garçons de ferme, ou d'estimables palefreniers, par leur esprit comme par leur langage. Cette race des montagnes sent peu les arts et la poésie. Les Bourguignons sont plus favorisés sous ce rapport; ils ont de l'esprit et de la finesse, quoique avec peu de grâce. Les montagnards du Dauphinois ne sont point spirituels, ni légers; rien de méridional que l'accent; rien de provençal. — Ce sont des Suisses, à peu de chose près : les goitreux et les crétins sont aussi communs par ici que dans le

Valais ; on en rencontre beaucoup qui conduisent les troupeaux dans les montag-nes.

Par tout ce qui précède, jugez si vous devez me plaindre ou non! — Mais patience; j'espère bien me réveiller à Paris quelque jour, et retrouver là ma jeunesse, un peu plus mûrie seulement; que ferai-je alors? je n'en sais rien encore, mais je tenterai du moins de faire quelque chose, pour donner, s'il se peut, un démenti à ceux qui nous condamnent à Téternel rabâchage des auteurs classiques. Je me retremperai dans ces ondes bienfaisantes de la littérature courante, pour me décrasser de grec et de latin; je me taillerai une de ces plumes fantastiques qui narguent le bon sens, et parfois la morale; je la tremperai dans une de ces encres corrosives qui ont fait pâlir Fencre de la petite vertu; je me cramponnerai aux éperons de quelque grand homme du jour, qui m'emportera, dans sa course puissante, jusque dans les régions obscures et vaporeuses de son génie! — Je pratiquerai la rhétorique nouvelle, merveilleuse invention, qui laisse loin derrière elle les tentatives de Ronsard et de son École; mon style flamboiera; car il ne suffit plus d'éclairer...

A ses parents.

Dimanche 14 novembre 1847.

Je suis en arrière avec vous d'une terrible manière pour tout ce qui regarde ma vie à Grenoble. — Mais que voulez-vous? je veux observer, avant d'écrire, m'habituer quelque peu à une condition nouvelle,

avant d'en dire du bien ou du mal. — C'est, du reste, à peu près ma vie de Dijon : — je me lève le matin à six ou sept heures; je vais en classe, par la rue Pérollerie et la place Sainte-Claire; — après la classe, je donne une conférence d'une heure aux philosophes, quatre fois par semaine; puis je vais déjeuner, seul, chez Baron, rue Pérollerie, en face de la maison où naquit Barnave; je rentre; je vais au collège à deux heures; de quatre à cinq, je vais lire mes journaux, chez M. Vellot, rue Lafayette.

Le cabinet de lecture est admirablement monté; tous les journaux de Paris, tous les journaux de Lyon, de Marseille, de Toulon, de Montpellier, d'Alger : la Revue des Deux Mondes, la Revue Indépendante, la Revue Britannique^ la Semaine, V Illustration, VArtiste, etc., — une cinquantaine de journaux tous les jours. — Je les lis en trois quarts d'heures; à cinq heures je vais dîner.

Nous étions sept à table; nous ne sommes plus que six, et nous ne serons que cinq, par suite de l'arrivée des parents de deux professeurs, B..., qui est de ce pays, et dont le père est juge de paix ; et Br..., qui a fait venir son père et sa mère. — Nous sommes assez bien servis, pour soixante francs; du vin passable; beaucoup de plats; une cuisine comme partout; on nous sert pourtant assez fréquemment de bonnes truites — (au déjeuner, côtelettes, œufs, pâté, poissons, un légume, biscuits, fromage de Sassenage, raisins ou pommes, confitures; — au dîner, soupe, cornichons, bœuf, mouton ou poisson, légume, volaille, salade, et dessert comme à déjeuner), — Après dîner, je rentre; je prends quelquefois une demi-lasse avec mes collègues, pour quatre sous; à neuf ou -dix heures, je me couche, et je lis

une heure ou deux, sans danger aucun. — Point de spectacle; car on n'y va pas, et je n'y ai pas encore été; — point de promenades, le soir; car il fait déjà trop frais. — Je reste près de mon feu, et je lis, ou j'écris, ou je pense, à tout, même à rien; — j'écoute les cloches qui sonnent à mes oreilles; — puis je m'endors jusqu'au lendemain à l'heure où mon Savoyard, Baptiste, vient cirer mes chaussures et brosser mes habits. — Durant les grands froids, il se peut que je me mette à la piste d'un piano, où je tapoterai un ou deux mois; je n'entends pas une note de musique, et cela me désole; je voudrais au moins entendre la mienne; vous savez que c'est celle qui me plaît le plus.

Je vous ai raconté mon excursion au Rachey, et la descente plus que pittoresque que je fis sur une des parties les plus grasses de ma personne; je continue à vous mettre au courant de mes promenades subséquentes. Je ne vous ai point encore raconté les deux plus belles, quoique aussi les plus difficiles. Le 1" novembre, le jour de la Toussaint, lundi, j'avais congé. Le grand V..., le petit T... et moi nous décidâmes de faire une grande tournée. Parmi les autres, l'un était indisposé, un autre occupé, un autre invité; — un autre était encore couché, quand vint l'heure de partir; il se rendormit.

Nous primes donc tous trois, à neuf heures, sur la place Grenctte, la voiture de Vizille; nous avions nos casquettes, nos cannes, et le bâton de montagne; nous eûmes le tort de ne pas prendre de gourde avec de l'eau-de-vie. — La voiture suit une route délicieuse, la vallée du Drac et celle de la Romanche, entre deux côtes escarpées. Une partie de la route est taillée dans le roc. — Il y a quatres lieues de Grenoble à Vizille.

Arrivés là, nous bûmes un verre de chartreuse, et je lus la mort d'Edmond H... Vizille est un bourg fameux par son château; il appartenait à Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné; c'est là que fut décrétée, en 1788, l'indépendance de toute la province, qui prépara la révolution de 89. — Nous visitâmes le parc, qui est de toute beauté, avec des pelouses, des peupliers et des cascades; tout autour, une ceinture de montagnes. Le château est occupé par une imprimerie. — Vizille, petit bourg assez gai, dans le genre de Villeneuve-Saint-Georges, est éclairé au gaz ; — nous comptâmes les becs, il y en a quinze! — Où le luxe va-t-il se nicher? un village éclairé au gaz! dans les montagnes!

De Vizille, nous partîmes à pied, et nous nous mîmes à gravir la plus formidable côte que j'aie vue! une route superbe (route de Gap), qui monte pendant deux pleines heures, toujours en pente, toujours, toujours, au-dessus de la vallée de la Romanche. — Rien de plus pénible que cette marche régulière sur une grande montée; j'aime cent fois mieux grimper deux heures dans les rochers; c'est beaucoup moins fatigant; car, dans les rochers, tous les membres s'exercent, les pieds, les genoux, les bras, les doigts, les épaules, les mains; — il s'établit ainsi un équilibre dans la dépense des forces ; — tandis qu'ici les pieds seuls sont en mouvement; tout le reste ne sert à rien. — On arrive au sommet épuisé. — Heureusement que l'on trouve là une vue telle, qu'on ferait encore deux fois une montée semblable pour jouir d'un pareil spectacle. Je ne vous en puis rien dire, car, j'ai épuisé tout ce que j'ai d'épithètes et d'exclamations pour l'usage de mes descriptions. — Il faut voir cela; rien n'en peut donner d'idée.

Vous croyez peut-être qu'après une montée pareille, qui nous permettait d'apercevoir trente lieues de pays, nous étions au sommet d'une montagne? Eh! bien, nous étions seulement au pied du mont Obiou, qui s'élevait sur notre tête à une hauteur triple de celle que nous avions parcourue. iSous arrivâmes au village de Laffrey, délicieusement situé sur un torrent qui passe sous toutes les maisons; ce sont des tanneries pour les gants de Grenoble.

Nous mourions de faim; nous entrâmes dans une auberge, et nous mangeâmes, ou plutôt nous dévorâmes, à trois, une poule entière, un gigot entier, six grosses pommes, et un morceau de fromage. Puis nous causâmes avec la vieille aubergiste. Voici ce qu'elle nous raconta : « Un jour, le 7 mars 1815, à la nuit, par un temps noir, on frappe à sa porte : un étranger entre seul : « Bonne femme, jai faim, dit-il, servez-moi un bon morceau. » — «Je n'ai rien, répondit-elle; rien qu'un poulet que je garde pour notre Empereur qui, dit-on, revient et passera par ici. » — Et l'étranger lui dit : « Bonne femme, c'est moi l'Empereur, servez-moi le poulet ; voici un double napoléon. » — Et c'était lui en effet. — Il venait de l'île d'Elbe; il arrivait de Fréjus par la route de Gap; il avait laissé sa petite troupe à l'entrée du village. Le même jour, un régiment sortit de Grenoble pour le combattre ; on le rencontra devant Laffrey. Sur un poteau que nous vîmes est inscrit le discours qu'il prononça en s'avançant près d'une borne vers les soldats qui avaient leurs fusils chargés pour le repousser. Il s'écria : « Soldats, ne me reconnaissezvous pas? je suis votre Empereur, s'il en est un de vous qui ose tuer son général, il le peut; me voici. » — Nul n'osa; ils se mirent à sa suite; il continua sa

marche, par Vizille; arrivé à Eybens, il rencontra un nouveau rég-imenl qui venait pour le combattre. Celui-là était commandé par Labédoyère. Au lieu d'ordonner le feu, il s'avança vers l'Empereur, et lui jura fidélité. Napoléon arriva devant Grenoble, à la porte de Bonne; elle était fermée. Sur les murs les canons allumés, des troupes prêtes à faire feu. Il s'avança seul vers la porte; — on aurait pu le tuer d'un coup de fusil ; — il frappa : « Pan ! pan ! pan ! ouvrez, c'est votre Empereur qui revient » ; — les soldats des remparts crièrent : Vive l'Empereur, et la porte s'ouvrit.

Nous causâmes donc avec la vieille femme qui avait gardé un poulet pour l'Empereur; — Elle a encore la chaise où il s'assit. — « S'il vivait maintenant, nous dit-elle, j'en aurais bien besoin, car je suis vieille et boiteuse, et il me ferait peut-être une petite pension! » — Nous la laissâmes à ses regrets, après lui avoir demandé le chemin des quatre lacs

A ses parents.

Mercredi soir, 10 février 1848.

Tout s'assombrit en politique; et je ne sais trop où nous allons : dix-huit ans de paix sans avantages réels pour le pays, sans honneurs au dehors, sans prévoyance aucune de l'avenir, ont amené une crise qui se préparait dès longtemps. On se lasse de ce vieux roi, qui ne voit plus guère que par les yeux de ministres aveugles. Il y a comme un réveil de la moralité publique, en présence des scandales et des bassesses dont les plus puissants donnent l'exemple,

OU dont ils sont complices volontaires. Guizot ressemble à la plupart des hommes d'Etat systématiques; on trouve plus souvent chez eux l'obstination qui s'acharne et persiste dans les résolutions prises, que la prudence qui en fait prendre de bonnes. Si l'opposition, jusqu'ici, n'affichait qu'un dévouement d'ostentation et un faux héroïsme, le ministre fait tout ce qu'il faut pour que cette opposition se prenne au sérieux et désire le bien, de bonne foi et avec une conviction sincère. Plus d'un sans doute, parmi ceux qui parlent le mieux ou hurlent le plus fort, ne souhaite que d'arriver au pouvoir; mais je ne puis me persuader qu'il n'y ait point là quelques hommes de cœur, vraiment amis du bien, désireux du mieux, libres d'intérêts particuliers, préoccupés uniquement des intérêts de la France, et de la moralité publique *.

1. C'est avec la même chaleur de conviction, qu'il écrira beaucoup plus tard à son maître Jules Simon :

Jeudi 11 février 1889.

•1 Cher maître,

« Je me disposais à vous écrire quand votre dernier billet m'est parvenu, comme pour répondre à mes sentiments. J'ai souvent remarqué que lorsque je soni^eais à vous et m'attristais d'être resté quelque temps sans vous avoir vu, c'est vous qui preniez la plume, par cette divination de l'amitié dont j'ai toujours été profondément touché. Donc je pensais à vous, tout chagrin, de navoir pu vous entendre nulle part, ni au Panthéon où vous avez admirablement parlé de Rousseau, ni à la Sorbonne, pour l'œuvre du Cardinal Lavigerie. Vous ai-je seulement dit un mot de votre campagne dans le Malin, qui après avoir été un des actes les plus considérables de votre politique, restera un de vos plus beaux livres. Tant de bon sens et d'éloquence méritaient de prévaloir. En tous cas il a suffi de toutes ces folies et de toutes ces fautes pour vous remettre, aux yeux des plus clairvoyants, à votre place, qui est la première; je ne parle pas de ceux qui vous y ont toujours laissé. Les honnêtes gens vous lisent, vous écoutent, regardent de votre côté, se demandent si votre sagesse l'empor-

Ce serait une chose indigne et déplorable, qu'on ne pût, sans passer pour niais et pour dupe, croire aux beaux sentiments de nos réformateurs, à la bonne foi de leur éloquence! j'y veux croire encore, quitte à me désabuser, s'il le faut, le lendemain d'une révolution.

Les séances de la Chambre, que je lis chaque jour dans le Moniteur, et dont je suis les comptes-rendus dans les journaux de toutes les nuances, m'intéressent au dernier point, et me font négliger depuis plus de huit jours les comptes-rendus des théâtres, ou le procès du frère Léotade. Qu'est-ce en effet que le drame de MonteChristo, qu'est-ce que le procès de Toulouse, auprès des luttes violentes de la ti'ibune? quel acteur ou quel avocat peut valoir Thiers ou Lamartine, Rémusat ou Guizot, dans ces orages que leur parole apaise ou suscite? Le vrai drame, c'est celui qui se joue à la Chambre, par les plus fameux comédiens du temps. Le vrai procès, c'est celui qui se plaide à la Chambre ; c'est le procès du pauvre contre le riche, de celui qu'on prive des droits civils, contre celui qui en abuse ; c'est le procès éternel de la liberté publique, contre les ministres ou les rois qui s'enivrent de despotisme !

C'est une chose curieuse de voir avec quelle impatience et quelle anxiété, une ville qui se trouve éloignée de Paris de cent soixante lieues attend les nouvelles ou les journaux, à l'arrivée des courriers ou des diligences. — L'absence d'une ligne télégra-

tera sur ies entraînements conlraires, et si celle démence prendra fin! Vous êtes redevenu l'oracle de nos plus ingrats amis, avec quelle plume et quelle parole! Si je ne vous l'écrivais pas, vous ne me laisseriez pas le loisir de vous le dire. »

phique de Lyon à Grenoble, à cause des montagnes, retarde considérablement la connaissance des événements; c'est par les journaux de Lyon que nous apprenons les nouvelles en gros, avant de les apprendre par ceux de Paris.

Aussi tous ces jours des bruits de difTérentes natures couraient ici, et se propageaient avec une effroyable rapidité : dissolution de la Chambre, émeutes, que sais-je? — Rien de tout cela n'était fondé, mais on s'en inquiétait. Le Recteur, à qui je fis une visite lundi dernier, pour lui exprimer le regret que nous avions de le perdre, — car il ne peut opter qu'entre sa nomination pour Rennes, et un congé, et il se rend à Paris pour cette affaire, — le Recteur donc, me dit que tous ces événements lui paraissaient graves, et qu'il ne serait pas étonné arrivé à Paris, de n'y plus trouver le ministre auprès duquel il va réclamer ; il craignait même d'y trouver les pavés ailleurs- qu'à leur place. Ses craintes jusqu'ici ne se sont pas vérifiées, et j'en suis bien aise; mais les votes de l'Adresse, la réunion pour le banquet, et ce qui peut suivre, met terriblement en question la tranquillité de Paris. Il me paraît difficile que tout se termine pacifiquement, au point où en sont les choses; et je m'attends pour le moins à la chute du ministère dans un délai plus ou moins éloigné.

S'il arrivait quelque chose de très intéressant à Paris, vous me feriez plaisir de me l'écrire le jour même, pour que la nouvelle m'arrive vingt-quatre heures avant les journaux. Quant aux événements de Suisse et surtout d'Italie, je les ai toujours sus avant vous, par les journaux de Toulon, ou le courrier de Chambéry. Les choses vont bien en Italie ; c'est un plaisir d'assister à tout ce travail, après tant de

siècles d'inaction. — Je ne donne pas vingt ans à TAutriche pour être rejetée au delà des Alpes! — Il faudra que j'écrive à K... pour le féliciter : son jeune cœur doit batti'e à l'espoir de voir un jour son pays libre, et la Lombardie purgée de tous ces dragons autrichiens ! Notre siècle sera celui des gouvernements constitutionnels. Ils s'établiront sur toute la face de l'Europe. Vous verrez cela, si du moins vous y prenez intérêt; car c'est une sagesse comme une autre, que de fermer les yeux sur ces mouvements nécessaires de la politique, que l'on ne peut pas plus empêcher qu'on ne peut les prévoir.

Pour moi, j'avoue que je suis encore d'un âge où toute cette émotion produit grand effet sur l'âme. L'idée qu'on pourrait se battre encore pour la liberté ne me répugne pas. Le spectacle d'une grande Capitale en insurrection me paraît encore un beau spectacle ! J'oublie presque qu'il y a là de pauvres commerçants qui ferment boutique, des maisons pillées, du sang versé, de tristes représailles, pour ne songer qu'à cette idée d'un peuple en armes, qui reprend sa liberté, et dont la victoire est la victoire de tout un pays ! — Hélas 1 dans quinze ans d'ici, je ne serai peutêtre que le plus crétin des conservateurs, préoccupé des intérêts de ma famille et des miens * ; plus ami de

1. Eugène Manuel se jugeait mal. Voici ce qu'il écrivait à ses parents, après avoir été nommé chef de cabinet de Jules Simon :

Versailles, 15 septembre 18"/!.

« Chers parents Je n'ai pas accepté ce nouveau poste sans

de mûres réflexions, et jusqu'ici je m'en félicite, tant je rencontre de sympathies chez ceux qui, il y a huit jours encore, me paraissaient placés si fort au-dessus de moi. Je vous raconterai mes occupations, les audiences que je donne... Puissé-je surtout faire quelque bien! jamais désir n'a été plus sincère et plus vif. »

mon pot-au-feu que des grands principes, et plus soigneux d'une bonne place que d'un vote généreux ! Il est fâcheux pourtant de songer qu'on en peut arriver là, par l'égoïsme qui court ; et que le pays ne vient qu'en second lieu, dans le cœur du plus honnête homme

A ses j)arents.

Samedi soir, 26 février 1848.

Ghers parents écrivez-moi ! écrivez-moi ! — Qu'êtesvous devenus? Outre l'inquiétude générale, qui accompagne ici, comme partout, de si grands événements, j'ai encore l'inquiétude particulière qui me tourmente à votre égard, quelque prudents que je vous connaisse tous. Rassurez-moi sur votre compte et sur celui de tout ceux que j'aime: rassurez-moi au plus vite.

Je sais tout, et je ne sais rien; je sais le résultat des événements, jusqu'à ceux d'hier vendredi; mais on ignore tous les détails, et l'on a peur d'apprendre d'affreuses choses. — Nous avons les nouvelles des troubles de Paris jusqu'au mercredi soir; le reste ne nous est connu que par trois dépêches télégraphiques arrivées de Lyon par estafette, presque coup sur coup, et qui nous apprennent, sans explication, les derniers événements. — Vous ne pouvez vous imaginer la stupeur qu'ils ont produite ici! — C'est un rêve, c'est un cauchemar! Dans quel temps vivonsnous? Qui s'attendait à ce coup de foudre?

Mes collègues, qui ont passé la soirée chez moi, viennent de me quitter, pour aller aux nouvelles, et recueillir les bruits dans la ville ; — des groupes

passent en ce moment sous mes fenêtres en chantant la Marseillaise; il est dix heures et demie du soir. — Où en est Paris en ce moment? Vous êtes tous sains et saufs, n'est-ce pas? — C'est du fond de vos appartements, que vous avez entendu passer la révolution dans les rues?

Voici ce que je sais, et dans quel ordre je l'ai su.

Mercredi soir, j'étais au spectacle ; c'était la dernière représentation de Lepeintre. Vers la fin de la soirée, le bruit se répandit qu'on s'était battu à Paris, la veille, par suite du contre-ordre donné au banquet. On s'y attendait, du reste. Le jeudi, ces bruits prirent de plus en plus de fondement; mais les journaux qui arrivèrent le jeudi soir étaient seulement du mardi matin, et ne nous annonçaient que les préparatifs formidables du gouvernement. Le vendredi matin, je me levai fort inquiet et me rendis à huit heures au collège pour la conférence des maîtres d'études; ils m'apprirent l'abdication. — En sortant du collège une dépêche télégraphique était collée à tous les murs ; la voici :

DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE DE PARIS Le Ministre de Vlnlérieur à MM. les Préfets.

Jeudi, 1 heure du soir.

« Le Ministère va être reconstitué avec le concours de M. Odilon Barrot; le général Lamoricière est nommé commandant de la garde nationale — Tout marche ici vers le calme et la conciliation. »

Même jour, 1 heure 1/2.

« Le roi a abdiqué; la duchesse d'Orléans est nommée régente. »

Cette dépêche clait suivie dune proclamation du préfet de Grenoble, pour le maintien de l'ordre.

Je trouvai que les choses n'avaient guère l'air de marcher vers le calme et la conciliation, — et je prévis aussitôt tout ce qu'il y avait dû avoir de troubles pour amener une pareille situation; — la substitution de la duchesse d'Orléans au duc de Nemours restait inexpliquée, et Test encore ici.

Le soir du vendredi (hier), une grande partie de la ville fut illuminée, et deux mille étudiants et ouvriers coururent les rues et les places, en chantant des airs patriotiques ; on hurla la Marseillaise sous les fenêtres du préfet. — Grenoble avait un aspect assez gai. On ignorait, du reste, comment tout s'était passé à Paris; et le bruit courait que le préfet de Lyon retenait les dépêches télégraphiques. — Le soir, cependant, mais fort tard, deux estafettes arrivèrent à la préfecture. — Le maire et les notables s'y rendirent, tandis que j'allai me coucher, tout hébété, et passablement inquiet.

Ce matin, je me lève à sept heures ; je descends sur ma place, où j'entendais un grand mouvement; j'aperçois au mur une nouvelle dépêche entourée d'une foule compacte; je me fais jour, et voici ce que je lis, me demandant si j'y voyais bien clair, et tout tremblant d'une émotion qui n'a pas encore cessé :

Page 1