Son ancien professeur. Voir p
à Tordinaire; les enfants jouent aux billes sur la place ; jamais on ne croirait que nous sommes sous un gouvernement républicain; ce calme même me fait croire que Grenoble penche vers Tétat démocratique. Il est vrai qu'on ne peut lire dans les âmes; et, de tout temps, les honnêtes gens ont laissé faire, par indifférence, ou par faiblesse!
Un groupe d'étudiants avec drapeau et cocarde vient de passer en chantant. — Je me demande, de minute en minute, si je ne rêve pas.
Un fourgon d'artillerie passe en ce moment sur la place avec une escorte; il est plein de fusils couverts de paille, qu'on porte à la Mairie, pour les distribuer.
Que ces journées ont dû être épouvantables pour les mères, les femmes, les sœurs où les filles! — J'espère que Dieu nous aura fait la grâce de vous préserver tous, et que l'orage aura passé sans toucher aucun de ceux que j'aime, dans la famille ou parmi les amis.
Et toi, bonne mère, que disais-tu? Que faisais-tu?Tu pensais à Grenoble, à ce pays, où la révolution de 89 est née, à cette patrie de Barnave le Girondin ! — Ah ! ces montagnes ne pensaient pas sitôt entendre le cri de « Vive la République ! »
Hier soir, on promenait un drapeau rouge dans les rues; les bourgeois et les étudiants lont sifflé, en criant : « A bas ! à bas ! c'est le drapeau de la Terreur ! »
Le maire de Grenoble, M. Taulier, est depuis quarante heures à la mairie, sans presque se donner de repos, et dormant sur un fauteuil.
Une garde nationale s'organise en Savoie, à Chambéry.
Lundi, 28 février.
J'ai reçu ce matin, à onze heures, votre lettre, mise à la poste jeudi et qui ne sera probablement partie de Paris que vendredi soir. Elle m'a un peu rassuré; car j'étais fort inquiet; je ne mangeais pas, je ne dormais pas, j'avais des faiblesses dans tous les membres, et j'étais miné par la fièvre! je courais par les rues, incapable de rester chez moi, au milieu de toutes ces préoccupations.
Je vais assez bien, grâce à cette lettre, et aux autres nouvelles de Paris. — Je viens de rentrer du cabinet de lecture, où j'ai lu tous les journaux de vendredi; en outre, le tambour m'a trois ou quatre fois averti qu'on affichait quelque chose, et j'ai lu tour à tour, sur les murs, une proclamation d'un ouvrier-typographe de Grenoble aux ouvriers de Grenoble, noble et modérée ; la démission du préfet et du maire, avec la réponse du comité provisoire; une convocation pour la garde nationale; une seconde proclamation qui annonce que le calme est établi à Paris; que Vex-roi est à Eu; qu'on procède à la formation d'une Assemblée Constituante, etc. ; enfin, il y a une heure, j'ai lu une troisième proclamation, adressée par le peuple français à l'armée, et qui est signée par Garnier-Pagès et Lamartine. Le bruit court, en outre, dans la ville, que les Belges ont déjà chassé leur roi. Tout est paisible ici.
Hier, après avoir écrit les premières pages de cette lettre, je suis sorti; j'ai rendu visite à M. d"E..., qui n'y était pas; j'ai causé avec sa grand'mère, qui a vu 89. Nous voici à peu près au même point qu'alors! Sera-t-on plus sage, plus modéré, plus vraiment libre? Respectera-t-on les biens et la conviction de
chacun? Ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui ne seront-ils pas renversés par de plus ardents qu'eux? — Leur programme est beau; le suivront-ils? Leurs résolutions sont grandes; pourront-ils les exécuter? Ils sont de bonne foi, le seront-ils toujours?
Après ma visite d'hier, je me rendis chez M. Girard, notre capitaine en second, limonadier, place Notre- Dame. On y distribuait des fusils; j'en reçus un, que j'emportai sur l'épaule. D'ici à deux jours, ce sera mon tour de monter à la citadelle, à la Bastille, et d'y passer une nuit, avec ma compagnie; car c'est la garde nationale qui occupe les forts; je veillerai de là-haut sur 20 lieues de pays.
Le Conslilulionnel donnait aujourd'hui, dans un supplément, les premiers actes du gouvernement provisoire. Cela durera-t-il? Où cela nous conduirat-il? je voudrais m'endormir quelques années, et me réveiller dans une république bien organisée.
A Laurent-Pichat.
28 mars 1848.
Il y a cinquante-deux clubs à Paris ; il y en a deux à Grenoble; je devrais dire : il y en a eu deux. J'étais de l'un; je suis de l'autre. L'un était le club modéré, le club de la garde nationale; l'autre est le club central républicain. J'étais allé au premier, par pur esprit d'observation; j'y pensais trouver l'ordre, chose assez rare; la sagesse, plus rare encore; mais au lieu d'ordre, j'y A'is quatre ou cinq avocats brouil-
Ions et déclamateurs, qui occupaient le bureau ; et la sagesse était personnifiée dans un vieux président imbécile. Après deux orageuses séances, il se fit dans le club une révolution foudroyante, — un 18 brumaire ; — on envahit le bureau ; on détrôna le président on chassa les avocats I Un bureau nouveau s'improvisa, composé d'hommes intelligents, dont plusieurs ouvriers, — excellente graine pour l'avenir — des gantiers. — Le nouveau président se trouvait être un mystique, une sorte d'illuminé, assez bizarre et original, les yeux levés au ciel, les mains croisées sur la poitrine. — 11 me déplut.
Le lendemain, les avocats expulsés se vengèrent :
— l'arme? vous vous en doutez, l'arme de Basile : « d'abord un bruit léger rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage » ; — le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, — vous voyez la calomnie siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil ; — vous savez le reste.
— Le lendemain donc, le bruit courait par la ville que le club était légitimiste, et le président, un jésuite. — La chose était absurde.
Un de mes collègues, républicain fougueux, faisait partie du bureau improvisé la veille. Il réunit aussitôt quelques ouvriers; on se rendit chez le président mystique, pour lui demander des explications; celui-ci était aussi républicain que les autres ; — un persécuté de la Restauration ; un catholique démocrate; — un fou, mais avec du bon; — on exigea de lui une profession de foi républicaine des plus explicites; on décida qu'en outre, le soir, à l'ouverture de la séance, un des membres du bureau prendrait la parole pour relever et repousser les bruits calomnieux, et traiter Henri V comme il mérite de l'être, de haut en bas.
Je me rendis à la séance; j'étais dans mon coin; inconnu, invisible. Le vacarme était terrible, risible ;
— trois cents personnes de toute espèce, — la plus discordante des fraternités! — Le président déchu envahit la salle avec une troupe d'ouvriers qu'il avait enivrés ; — les cris : « A bas les carlistes ! » de retentir; — à quoi l'on répondait par des vociférations sans nombre : «. Il n'y a point de carlistes ici 1 »
— L'un des avocats éliminés monte sur une table : « Il y a ici une écume impure qu'il faut rejeter! »
— Tumulte croissant, trépignement, mêlée, provocations. — L'ancien président est ramené à son siège ; — les bancs sont renversés ; les chandelles se mettent à pleurer, et leur lumière, qui s'affaiblit, jette une lueur étrange sur tout ce tohu-bohu.
Une voix s'écrie : « Puisqu'on nous accuse, il n'y a qu'une façon de répondre : réunissons-nous au Club républicain Central! que ceux qui sont vraiment républicains me suivent! — L'orateur se précipite; tout le monde suit : on traverse les rues de Grenoble, en chantant la Marseillaise ; — on envahit, sans trop de bruit, le Club Central. Et voilà comment il se fait que j'en suis aujourd'hui, par suite du même esprit d'observation.
J'ai voulu voir de près ce que produit la liberté d'association : j'affirme qu'elle ne produit ici que sottise, désordre, obscurité de l'esprit. Ah! nous avons bien à faire pour être sages! pour penser avant de parler! pour pratiquer sainement les maximes nouvelles ! — Ce que j'ai vu, ce que je vois chaque soir est tristement comique ! — H y a plus de deux mille personnes au Club l'épublicain. — Le président bégaie; les Boissy y regorgent; il y a là deux ou trois parleurs, qui, sur toute question, veulent dire leur mot.
Je n'ai encore entendu que deux hommes vraiment remarquables; hommes de sens et d'énergie; l'un est un ouvrier gantier, nommé Servonnet; l'autre un crieur public nommé Valentin; deux belles têtes, qui pétillent d'intelligence; je les voudrais voir à l'Assemblée. Ils n'y veulent pas aller. On y enverra des parleurs qui ne les valent pas : un Crépu, un Froussart un Farconnet, etc. ; d'autres qui ont quelque mérite : le procureur général Saint- Rorame. — Le père Lacordaire a ici peu de chances; j'en suis fâché; l'éloquence politique y trouverait son profit.
Ponsard est sur les rangs; on le repousse violemment. On croit répondre à tout en disant : c'est un poète ! Mais depuis un mois nul n'a le droit de médire des poètes. Si notre révolution a dès l'abord paru pure et grande, c'est qu'un poète, homme de bien, y a travaillé, l'a garantie de mille excès, lui a imprimé ses plus nobles allures, ses mouvements les plus généreux. — Les autres n'ont guère fait que gâter sa besogne. Dans ce gouvernement provisoire, quel est l'homme que nous aimons par-dessus tout, que nous suivons des yeux avec le plus de sollicitude et d'espoir? c'est le poète! il y représente l'élément divin. — M. Ponsard n'est pas Lamartine; mais c'est un intelligent et laborieux jeune homme; il a donné des gages au bon sens, ce qui ne gâte rien en politique; j'aime à croire que les défenseurs du bon goût seraient aussi ceux du bon droit. — Pour nous bien représenter, après les ouvriers, je mets immédiatement les poètes; qu'il nous vienne des André Chénier, et nous leur ouvrirons les bras.
Continuez de m'écrire le plus que vous pourrez; je meurs de rage de n'être point à Paris. — Pour-
144 LETTRES DE JEUKESSE.
tant, le vent d'Italie m'apporte ici le bruit qu'on y fait; une partie de la garnison de Grenoble a pris possession de Chambéry, sur la demande de Charles- Albert, qui a ramené toutes ses troupes vers Milan. — D'ici à peu la Savoie sera française, je l'affirme; nous retrouverons notre département du Mont-Blanc. Tous les Savoyards d'ici se désolent de ne point prendre part aux élections.
Combien, depuis deux semaines, votre pouls bat-il de pulsations? que devient votre Europe, vieil enfer? l'Italie a-t-elle besoin de nous? Rome, est-ce un froid couvent? un purgatoire? Et le soleil de Naples, quelles scènes éclaire-t-il? Que vont dire à l'empereur les Autrichiens qui vont rentrer à Vienne? L'idée a passé par là plus vite que vous ne pensiez, cher prophète! Et la Prusse, un pays jeune et fort, est-elle en retard? Et cette ardente jeunesse d'Allemagne, refuse-t-elle encore de nous tendre !a main?
A vous toujours.
A ses parents.
Samedi, 15 avril 1848, 1 heure.
La physionomie de Grenoble est tout à fait originale depuis quelques jours. Pour le coup, je suis vraiment dans une place forte, à neuf lieues de la frontière la plus menacée, en cas de guerre. Les rues de Grenoble sont pleines de troupes ; presque toutes les maisons logent des soldats; du matin au soir ces pauvres diables rient, chantent, se promènent, se grisent dans chaque cabaret, ce qui serait encore tolérable, s'ils ne hurlaient pas l'inévitable Marseillaise
ou le Chant du Dépari, de façon à briser le tympan. Outre le 13^ de ligne, j'ai vu arriver tour à tour le 13" léger, venu de Marseille; le 22"^ de ligne, de Lyon; deux bataillons de chasseurs à pied; un de hussards; un de génie. Hier enfin, deux batteries de canons, avec huit cents chevaux et un nombre considérable de caissons et de fourgons, sont arrivées de Perpignan, et une partie de la ville a été à leur rencontre. Il y a, de plus, deux cents canons qui arment les forts, plusieurs compagnies de chasseurs d'Afrique échelonnés le long des montagnes, de Grenoble à la frontière, à Voiron, à Voreppe, à Crolles, au fort Baraut; enfin un état-major assez considérable. Vous devez imaginer si ce mouvement de troupes, ce bruit de chevaux, ces chants, ces cris, ces 80 capitaines, ces 340 lieutenants et sous-lieutenants, ces fourgons, ces chariots traînés par des bœufs et qui amènent du foin ; si tout cela donne à la ville un aspect inaccoutumé! Cette animation militaire me plaît assez; les gens de campagne, hommes, femmes, enfants, avec leurs guêtres et leurs grands chapeaux, arrivent chaque jour pour voir les troupes; et toutes les grisettes sont sur pied, dans leurs plus beaux atours. Le soleil a enfin reparu, après quinze journées de pluie abominable. Il a bien fait; nous en avons besoin pour demain dimanche : on plante l'arbre de la liberté; il y aura revue et fête patriotique. On a commencé par inviter le soleil, avant toutes les autorités; sans lui, la fête serait des plus maussades. Mes collègues L... etV..., en qualité de membres du comité central républicain, sont commissaires de la cérémonie; c'est ce bon V..., naguère obstiné conservateur, qui s'est trouvé chargé d'organiser le char, la marche du cortège, comme aussi d'inviter l'évêque,
le général et les colonels des différents corps en garnison à Grenoble. — Encore une métamorphose, et qui n'est pas la seule 1 — Moi, du moins, je puis me vanter, comme ce cher père, d'être un démocrate de la veille. Un mois ou six semaines avant la révolution, G... et moi, en nous promenant du côté d'Uriage, nous discutions sur des matières de politique, et tous deux nous nous trouvions daccord sur la légitimité du suffrage universel et de la forme républicaine. — V..., au contraire, dans une querelle que nous eûmes un jour chez M. M..., repoussait même l'adjonction des capacités. — 0 bizarre inconstance de l'esprit! versatilité pleine d'enseignements! — V... est donc, comme je vous le dis, commissaire pour la plantation du peuplier. Moi, qui m'ennu3'ais au club, et qui n'y suis plus retourné, j'ai l'honneur de n'être pas dans les honneurs; comme Déranger, je me plais à ne rien être.
Le cortège partira de l'Esplanade, après la revue; il traversera une partie de la ville, s'arrêtera place Notre-Dame, sous mes fenêtres; l'évêque sortira de la cathédrale, avec son clergé, pour bénir l'arbre; puis la marche reprendra jusqu'au quai; c'est là, devant la grille du jardin de ville, qu'on plantera le jeune et frêle arbuste, qui doit pousser de si puissantes racines, si Dieu daigne lui sourire! Que ne pouvez- vous venir vous accouder tous à mes fenêtres ! ce sont places de choix, et que la foule enviera bien!
L'échauffourée de Savoie est tout ce qu'il y a de plus ridicule au monde. Les Savoisiens de Lyon, au nombre de 8 ou 900 ont pénétré un soir à Ghambéry, en passant par Saint-Laurent-du-Pont; ils se sont emparés des postes, qui n'étaient pas occupés, et ont proclamé la République. Les bourgeois et les paysans
de Savoie, qui sont fort satisfaits de Carlo Alberto, et qui d'ailleurs se soucient peu de payer les 43 centimes additionnels, et de partager les charges un peu par trop lourdes que nous supportons en ce moment, se sont unis pour reprendre les postes, et jeter les perturbateurs en prison; on s'est battu un jour; le calme est rétabli, et la Savoie reste Savoie jusqu'à nouvel ordre.
Ce qui est plus drôle, c'est le sort des commissaires du gouvernement dans le Dauphiné; cela fait pitié, et l'on en hausse les épaules; c'est une comédie de la plus singulière espèce. Dès les premiers jours de la révolution, on nous envoya pour commissaire un fort bon homme, un député du pays, un membre de l'ex-opposition, M. Marion; on l'accueillit bien, il usa peu de ces pouvoirs illimités que lui donnait la munificence dictatoriale de Ledru-Rollin. — Il est encore ici, et remplit les fonctions de préfet. — Bientôt arriva un commissaire général pour les trois départements, M. Froussard, ex-maître de pension à Grenoble et à Paris, qu'on reçut froidement d'abord, mais qui depuis s'est mis en rapports convenables avec le pays, et qui ne déplaît pas; on le tolère, on l'aime presque.
C'est ici que commence le plaisant de l'afîaire ; trois commissaires arrivent coup sur coup à Valence, dans la Drômc, avec des pouvoirs contradictoires; le premier se trouve mis à la porte par le second, et celui-là par le troisième. — Des troubles surviennent; on se bat à Valence. — M. Froussard intervient, renvoie les deux derniers commissaires et réintègre le premier arrivé, M. Fournery. A ce moment, il apprend qu'un nouveau commissaire est arrivé à Grenoble, un nommé Félix M..., ancien rédacteur
de la Revue de Paris et de Yllluslralion. Ce M... s'adjoint à M. Marion, pour régenter le département; il brouille tout, se met tout le monde à dos; puis un beau jour, la semaine dernière, il s'en va chez le payeur, emprunte deux mille francs, revient à son hôtel, commande une chaise de poste, sous prétexte qu'il va faire une tournée, monte dans la chaise, et s'enfuit hors de France, on ne sait où, laissant ici des dettes, un payeur dans l'embarras, un aubergiste dupé, et toute une population furieuse.
Ce n'est pas tout ; avant-hier, deux nouveaux commissaires arrivent, l'un à Grenoble, l'autre à Valence. M. Froussard les somme d'exhiber leurs papiers; ils sont en règle. Mais, fort de son titre au commandement des trois départements, il ordonne aux deux commisaires, de partir immédiatement, et de ne plus reparaître ; et qu'il considère leur nomination comme une erreur du ministre, ou comme un abus arraché à sa bonne foi. Le commissaire de Grenoble ne se le fait pas répéter; il détale immédiatement ; celui de Valence veut résister, ameuter les ouvriers, leur distribuer de l'argent. Aussitôt M. Froussard le fait empoigner par deux gendarmes. C'est dans cette position qu'il a traversé les rues de Grenoble, et qu'on l'a reconduit jusqu'aux limites du département.
Au lieu de s'irriter, on a fini par en rire; et chacun a approuvé la fermeté de M. Froussard. Il faut espérer que M. Ledru se lassera d'envoyer dans le Dauphiné de nouveaux commissaires; et que la façon dont on les remercie ici et ailleurs lui servira d'utile leçon, — Cet homme serait dangereux, s'il n'était pas si maladroit!
Mardi matin.
Je ne vous ai pas rendu compte de la cérémonie de dimanche. Le temps était magnifique ; toute la ville pavoisée. Après une revue à l'Esplanade, le cortège s'est mis en marche, dans l'ordre suivant : des détachements de chasseurs à pied, à cheval; d'artilleurs, de soldats du génie, de soldats de ligne, de gendarmes; la musique militaire, la garde nationale à cheval; le char, orné de draperies, traîné par six chevaux blancs; le peuplier s'élançait du miheu du char qu'on avait orné de pins et de lilas, de feuillage et de jeunes enfants. Autour du char, les terrassiers qui ont déraciné l'arbre, et qui allaient le replanter; ils portaient leurs instruments entourés de rubans. — Puis venaient : le commissaire du gouvernement, la commission départementale, le maire, la commission municipale, le général et son état-major, les officiers de la garnison, les chefs d'administration, le commandant de place et son état-major, etc. — Puis une députation de l'école de droit, avec bannière; une de l'école de médecine, avec bannière; une du lycée, une de l'école de sculpture, une de l'école maternelle, une du petit séminaire, une de l'école normale primaire, toutes portant leur bannière respective. — Venaient ensuite seize corporations d'ouvriers, tanneurs, gantiers, menuisiers, boulangers, mécaniciens, tisseurs, etc., etc., avec chacune sa bannière; — enfin, la musique militaire, et les deux bataillons de la garde nationale.
La foule était grande, pour une petite ville. — Une foire, qui se tient au Jardin de Ville, avait en outre attiré beaucoup de paysans des montagnes. — Le
coup d'œil était charmant. — La plupart de mes collègues, et l'aumônier du collège étaient venus me demander Thospitalité de mes fenêtres, d'où nous vîmes très bien le défilé sur la place Notre-Dame, qui regorgeait de monde.
Le char s'arrêta devant la cathédrale. L'évêque, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, sortit en grand costume, avec son clergé; et, tout tremblant de décrépitude, il bénit cet arbre, qu'il ne pensait sans doute pas voir encore avant de mourir.
Nous nous rendîmes ensuite sur le quai, dont on approchait difficilement. Nous vîmes de loin les gestes du maire et du commissaire qui prononçaient leurs discours, du haut du char; — puis le défile des troupes eut lieu, avec force cris et chants. — Le soleil se couchait resplendissant, et les Alpes se dessinaient en blanc sur un ciel du bleu le plus pur.
Le soir, V... et L..., qui avaient présidé en partie, avec quelques autres personnes, au bon ordre de cette cérémonie, dînèrent avec les officiers et sousofficiers; ils burent beaucoup de bière; et l'on chanta à table la Marseillaise, que le maire, M. Farconnet, entonna le premier, d'une voix vibrante.
— 11 y eut fraternité touchante entre la troupe et les bourgeois; et je dus à cette bruyante fraternité de ne pouvoir m'endormir qu'à une heure du matin.
— J'oublie de vous dire que dans la journée, pendant le défilé, un majestueux tambour-major, l'idéal du genre, s'approcha courtoisement de L..., qui est petit de taille, et lui dit : « Nous sommes tous frères aujourd'hui, tous égaux! donnez-moi la main, jeune homme! et vive la République! » — L... tendit la main, en s'élevant sur la pointe des pieds.
Il s'est formé ici un nouveau club, qui est public,
et se tient presque en plein air, sous les arcades de la halle. Il s'intitule Club des travailleurs; le bureau n'est composé que d'ouvriers; le président est un cordonnier; il y a parmi eux un ouvrier typographe vraiment distingué, du nom de Nicolet. — J'ai assisté à deux séances, le soir à sept heures; l'une vendredi dernier, l'autre hier. — Plus de quinze cents personnes encombraient la halle ; des ouvriers, des bourgeois, des femmes ; une cohue bruyante. Sur une tribune éclairée par quatre chandelles, ornée de deux drapeaux, siégeaient les membres du bureau.
— Le reste de cette grande masure, assez semblable au Jeu de Paume, était dans une obscurité complète.
— Des ouvriers prirent la parole; les discours étaient fougueux; on attaqua le Club central républicain, qui sacrifiait les ouvriers aux avocats : « Arrière les parleurs sans idée! » s'écriait-on. On dressa une liste de candidats, composée de quatre ouvriers, quatre agriculteurs, un soldat, un magistrat, un prêtre, deux commerçants, deux savants. — C'était là un club vraiment révolutionnaire; le lieu, la foule, la pâle lueur du suif, ces grandes arcades pleines de monde, ce langage grossier et énergique, tout contribuait à faire de cette réunion un spectacle nouveau, saisissant, dramatique.
Hier soir, la séance fut plus orageuse encore : il pleuvait; la halle était encombrée. Il y eut scission dans le bureau. On accusa les ouvriers de communisme; ils se défendirent. On cria, beugla, siffla, hurla; on rit même beaucoup; car rien n'est moins effrayant que ces terribles réunions. Des ouvriers demandaient la parole, d'autres leur criaient : « Tula-z-as! » — et chacun de rire!
Une femme de soixante ans, en chapeau fané.
i52 LETTRES DE JEUNESSE.
monte à la tribune : « Citoyens! j'étais noble, j'ai sacrifié mon titre et mon nom à la cause du peuple! je suis peuple! écoutez-moi! » Et alors, au milieu du tumulte, des sifflets et des railleries, elle se met à déclamer mille folies incompréhensibles; après quoi, on la fît déguerpir. — Un ouvrier sculpteur, nommé Sappey plaida lui-même sa candidature; on ne Técouta pas. Des délégués de Saint-Marcellin et de la Tour-du-Pin essayèrent de se faire entendre, sans plus de succès. — On se sépara, par une pluie battante, et le vent mêlé à la pluie éteignit les chandelles. — Un de ces ouvriers avait fait une pièce de vers adressée à ce Sappey, qui avait quelques chances pour l'Assemblée nationale; la pièce commençait ainsi :
« Tu vas au paradis, tire-nous de l'enfer! »
A ses pareil ts.
Dimanche, 30 avril 1848.
Chers parents, je vous ai promis le récit de mon voyage, et ne veux pas retarder plus longtemps l'effet de cette promesse. Un affreux mal de dents, qui n'a pas encore cessé, m'a seul empêché de me mettre à cette besogne dès mon retour. Ces douleurs-là anéantissent un homme et le rendent incapable de rien entreprendre : Louis-Philippe serait encore sur le trône, si tous les républicains avaient eu mal aux dents le 24 février!
Nous sommes partis de Grenoble le lundi, 24 de ce mois, dans la diligence. Nous avions voté la veille, au milieu du plus grand calme. Bien que la banquette
ne fût que de trois places, nous nous étions arrangés pour y rester tous les cinq ; je m'étais accroupi sur la toile goudronnée, parmi les paniers et les malles, à ciel découvert. Perchés de cette façon, en costumes des plus négligés, vrais touristes, rieurs et bruyants, nous donnions à rire à tous les villageois ou villageoises, sur la route de Grenoble à Chambéry. Je crois vous avoir déjà dit que nous rencontrâmes plusieurs troupes de paysans, tambour, drapeau, maire et curé en tête, qui allaient voter à leurs chefslieux d'arrondissement. Nous passions au milieu d'eux, en criant : « Vive la République ! » ; ils nous répondaient par des cris semblables; les vieillards aussi avaient voulu prendre part à ce premier vote de notre jeune république; ils marchaient les derniers, lentement, courbés par l'âge, appuyés sur leurs bâtons, et songeant au passé; ils semblaient jeter un regard mélancolique sur leurs fils, qui ouvraient joyeusement la marche, et chantaient à tue-tête tous nos grands refrains de victoire !
La route de Chambéry longe la rive droite de l'Isère, entre le fleuve et les montagnes, La vallée est merveilleusement bien cultivée, d'une fertilité rare et de l'aspect le plus charmant. L'Isère forme mille circuits, et les prairies qui la bordent à droite et à gauche, jusqu'aux pentes escarpées des montagnes, sont des jardins d'une régularité parfaite, et du plus beau vert. Les deux côtés de la vallée ont un caractère tout différent; à droite, le long de la route que nous suivions, toutes les montagnes sont à pic, et s'élèvent vers le ciel, de l'air le plus sauvage; rien que des rochers nus, des bois de sapins, des chutes d'eau, une nature bouleversée et très propre à inspirer l'effroi ; à gauche, au contraire, des collines en pentes douces,
recouvertes dune belle verdure, des sommets arrondis et partout cultivés, des villages, des châteaux dispersés sur les côtes, de petits ruisseaux perdus dans les bois; c'est absolument l'aspect de la Suisse, dans sa partie coquette et gracieuse, à Tentour de Genève ou de Berne.
Ainsi, des deux côtés de la vallée, le travail souterrain a produit des efîets tout contraires; ici il a soulevé les rocs, et les a suspendus tout droits entre la terre et le ciel; là, il a incliné les couches, les a recouvertes de limon, et a permis que l'Isère les pût fertiliser dans les grandes crues. Toute cette vallée, du reste, s'est formée du limon rtiême de l'Isère.
Nous vîmes, entre Saint -Imier et Bernin, des cascades gigantesques, le long de la montagne que nous suivions; des chutes doubles et triples, de plus de deux cents pieds, de telle sorte que l'eau s'évapore en poussière de pluie, avant d'arriver à terre. Si nous avions eu le temps, nous serions montés à l'une de ces cascades. Nous apercevions les petits sentiers qui y conduisent; mais la diligence roulait, et nous étions ses prisonniers. Nous traversâmes plusieurs lits desséchés de torrents plus larges que la Seine. C'est chose incroyable, pour qui ne l'a pas vu. — Durant l'espace de quatre ou cinq cents pas de largeur, la route et la vallée sont couverts de pierres, de débris, de troncs d'arbres, où paraît l'invincible action des eaux; c'est un spectacle terrible, même quand le torrent est à sec; tout a un aspect désolé aux alentours; point d'habitations, nulle culture.
Nous arrivâmes vers les deux heures à Chapareillan, notre bourg frontière. Un pont de pierre, sur un ruisseau, sépare la France de la Savoie. La douane fran-
çaise est un misérable taudis; la douane sarde est un assez beau bâtiment, à l'autre extrémité du pont. Ce ne fut pas sans une certaine impression, du reste indéfinissable, que je me trouvai hors de France, pour la première fois. Je m'étonnais que tout fût semblable, et que rien ne vînt avertir mes sens, ni la couleur des objets, ni leur forme, que j'étais sur une terre étrangère, dans un pays nouveau. Je me trompe ; quelque chose vint m'en avertir : la vue grotesque des douaniers sardes et des carabiniers royaux. Quelles mines piteuses! quel ingrat costume! les couleurs les plus disparates : le jaune, le vert et le bleu. Nous vîmes aussi le drapeau de la Savoie; croix blanche sur fond bleu. On visita les effets des voyageurs, mais nullement leurs personnes. Vous savez que je n'avais emporté, comme effets, que ma canne et ma jumelle; plus, dans ma poche, une chemise, des bas et deux mouchoirs; impossible d'être plus léger; j'avais l'air d'aller au spectacle, beaucoup plus qu'en voyage.
La différence de culture est très sensible, quand on va de France en Savoie. Le sol paraît stérile; les prairies sont négligées; les arbres sont grêles; les montagnes sont laides et pelées. On perd de vue ces magnifiques rochers boisés qui séparent la vallée de l'Isère de celle de la Chartreuse ; ils disparaissent dans la neige et les nuages, et font place à une plaine assez sale, qui s'étend jusqu'à Chambéry. Nous laissâmes à notre droite l'Isère, qui remonte vers la Suisse, le long du mont Meillan. Nous passâmes à peu de distance des Charmettes, oii demeurait Rousseau avec Mme de Warens, de romanesque souvenir. Enfin, vers trois heures et demie, après sept heures de
voyage, nous arrivâmes à Chambéry, devant l'hôtel de la poste, à deux pas du Théâtre.
Dans la cathédrale, un tableau de Raphaël, tout gâté, avec de beaux restes. Dans l'église des Cordeliers, assez curieuse, nous vîmes un grand enterrement; le De profondis et le Dies irse étaient psalmodiés par une trentaine de capucins, en robes brunes, nu-pieds, la tête rasée, longues barbes, la corde aux reins; leurs figures étaient admirables : jff rentrai deux fois dans l'église, pour les voir de près; c'est ce que j'ai vu de plus original à Chambéry. Toute la ville suivait cet enterrement. Ce fut une excellente circonstance pour nous, d'examiner la physionomie des habitants : beaucoup de figures brunes et italiennes, parmi les femmes surtout; de très beaux yeux. — Chambéry est traversé par un torrent, appelé l'Aix qui se jette, à Aix, dans le lac du Bourget. — Quelques ponts de pierre. — Les costumes des habitants, absolument comme en France, sauf quelques bonnets savoyards, à coiffes plates.
Les Bernardins i ont de grandes robes blanches avec un surtout noir. — Vous dire l'impression que nous fit la chapelle d'Hautecombe est impossible; c'est une dentelle, une guipure; pas une pierre qui ne soit sculptée; partout des statues, de riches tombeaux, du marbre et de l'albâtre, des boiseries précieuses. L'effet est prodigieux; un demi-jour mystérieux, des tombes silencieuses, des vitraux bleus et roses, de grandes arcades, des chapelles travaillées
1. Les voyageurs vont à pied de Chambéry à Aix; ils visitent l'établissement thermal et traversent le lac du Bourget pour visiter l'abbaye de Hautecorabe occupée par les Bernardins.
avec un art unique; peut-être un peu de surcharge, mais dont on n'ose se plaindre, tant l'ensemble est remarquable ; rien de commun absolument avec les églises de France ; c'est tout italien déjà, comme le ciel qui se reflète dans le lac. Nous ne pouvions nous lasser d'admirer.
Le frère portier nous ouvre ' ; il appelle le frère Jean-Marie, qu'on nomme le frère visiteur; — c'est un vieux chartreux, bossu et jovial. Il nous établit dans une grande salle à petits vitraux en losanges, fait un feu d'enfer dans une vaste cheminée, nous apporte des chaussons, des manteaux, des chemises; et nous voilà tous, nous déshabillant complètement, tordant nos vêtements, et nous réchauffant à ce bon feu de hêtre et de pin. Il va, vient, cause avec nous, nous prépare notre dîner, et nos cellules pour la nuit. — Il y a trente-deux ans qu'il est frère visiteur; c'est lui qui, seul, depuis ce temps, a reçu tous les voyageurs, illustres ou obscurs, qui sont montés à la Chartreuse. — Lui, le frère portier et le père général, ont seuls la liberté de parler aux voyageurs. Les autres chartreux doivent garder le silence, — A sept ou huit heures, nous dînons : bon vin, chartreuse, œufs, pommes de terre, panade, poissons, figues et noix. — Ou se chauffe encore, et l'on va se coucher, chacun dans sa cellule.
Matines venaient de sonner; — je m'habille à demi, je m'enveloppe à la hâte dans un vaste manteau, et, mon bougeoir à la main, je monte, avec trois de ces
1. Revenus à Chambéry, les excursionnistes en sont repartis le matin pour se rendre à la Grande Chartreuse. Ils font le trajet à pied et sont surpris par l'orage.
messieurs, les larges escaliers qui conduisent à la chapelle. — V... resta couché. — Il faisait froid; nous nous assîmes, grelottants, dans une tribune. L'église était plongée dans une obscurité profonde. Quand les derniers coups de cloche se furent éteints, une petite porte s'ouvrit au-dessous de nous, et les Chartreux, vêtus de leurs robes de laine blanche, entrèrent lentement, chacun sa lanterne à la main. Ils étaient cinquante à peu près; ils prirent place dans leurs stalles. Leurs lanternes, posées près d'eux, n'éclairaient que leurs bréviaires; encore, de temps en temps, quand ils s'agenouillaient, ils tournaient leur lanterne à terre, et l'obscurité redevenait complète. Ils chantaient tous, à l'unisson, sur un ton très bas, des chants graves, appropriés au lieu, à l'heure, à cette solitude, à cette obscurité, — Vous ne verrez pas tout cela, chère mère et Valérie; car aucune femme ne peut pénétrer dans la Chartreuse : les voyageuses couchent hors du couvent, dans l'inlirmerie. — Nous quittâmes la tribune avant la fin de l'office; car le froid nous gagnait par trop ; je dormis fort bien le reste de la nuit.
Quand je me réveillai le matin, et que j'ouvris ma fenêtre, le soleil éclairait les cimes neigeuses. — Nous fûmes bientôt tous sur pied. Le frère Jean- Marie nous vint prendre, et nous fit visiter le couvent, les chapelles, la bibliothèque, la salle du chapitre, les galeries des portraits de tous les Prieurs de l'Ordre, les grands cloîtres sonores, où sont placées les cellules des moines, le cimetière, etc., etc. — Tout cela est d'une grandeur, d'une majesté tout à fait religieuse. — Il vous prendrait des envies de se faire chartreux, s'il ne fallait pas se relever tous les soirs à minuit; — Nous rendîmes ensuite visite au
Père Général, prieur de Tordre, et général de tous les Chartreux de France. — Il ne quitte jamais la Chartreuse, pas même pour descendre au village le plus voisin. — 11 nous reçut fort bien : c'est un homme brun, de quarante à cinquante ans, qui paraît un peu commun, et d'une intelligence très ordinaire. Après cette visite, nous reprîmes notre petit bagage et nos vêtements secs, nous bûmes encore de la chartreuse, nous payâmes la dépense; puis, ayant embrassé tous le bon vieux frère Jean-Marie sur ses six poils de barbiche, rouges et blancs, ayant acheté quelques chapelets et médailles, chez le frère portier (j'en enverrai à Dijon, et vous en emporterez à Paris, pour les personnes que je vous dirai), nous quittâmes la Chartreuse. Il s'agissait de revenir à pied à Grenoble, nous voulions revenir par le Sappey, malgré le frère Jean-Marie, qui nous avait dit que les chemins étaient bien mauvais, et qu'il était plus prudent de redescendre à Saint-Laurent, et de prendre la voiture. Mais nous étions avides de voir les montagnes et les bois du Sappey, qu'on nous disait fort beaux; et de plus, il faut vous dire qu'il ne nous restait plus, à nous cinq, que trente-deux sous; argument que nous ne pouvions pas opposer au chartreux, mais qui était invincible à nos yeuxl — Nous avions si bien et si largement vécu en Savoie, que nous étions revenus gueux à faire pitié! — Trente-deux sous! — 11 n'y avait pas à hésiter, il fallait revenir à pied par le Sappey; huit lieues de montagnes!
Nous arrivons au village du Sappey', au pied du
1. Ils marchent de neuf heures du matin à quatre heures de l'après-midi et ne prennent sur le chemin que du lait dans un hameau, et se rafraîchissent avec de la neige fondue;
Saint -Eynard; il nous restait douze sous; nous demandons une bouteille de vin qui nous coûte six sous. Nous continuons notre course; le temps était d'une pureté charmante. Nous voici en bas, aux portes de Grenoble; il est cinq heures. Chacun nous regarde avec admiration; car la boue qui nous couvre dit assez à tous que nous venons delà Chartreuse par de terribles chemins! — V... et C... entrent dans un cabaret, pour prendre un petit verre, nous leur avions cédé les six sous restant; cinq étaient dans la poche de C.,., le sixième dans celle de V... — Ils boivent : C... tire les cinq sous, et dit à V... avec un calme imperturbable : « Je n'ai que cinq sous de monnaie; as-tu de la monnaie »? « Je crois qu'oui, dit V... » Il met la main dans sa poche, paraît chercher, et tire flegmatiquement le dernier sou qui nous restât. — Nous rentrâmes à vide à Grenoble. Nous avions emporté en tout 165 francs. Ce qui fait que notre voyage, le plus beau qu'on puisse faire dans ce pays, en si peu de temps, nous a coûté à chacun 33 francs.
A ses ^Jarents.
Lundi, 10 juillet 1848.
Chers parents
Je vous aurais déjà répondu, il y a plusieurs jours, et aussitôt après la réception de votre bonne et rassurante petite lettre, sans la présence des inspecteurs généraux à Grenoble. Ils sont arrivés à l'improviste, mardi dernier, et ne partent que ce soir ou demain. Vous concevez que dans une circonstance pareille, j'aie eu surcroît d'occupations, et qu'il m'ait fallu
consacrer à ma classe plus de temps qu'à l'ordinaire. De là le retard de la présente lettre. Du reste, partant aujourd'hui, elle vous parviendra tout juste pour le 13 juillet, et vous pourrez, en la lisant, boire quelques petits verres de chartreuse en l'honneur de mes vingt-cinq ans ! — Vingt-cinq ans ! est-ce bien possible? avoir déjà vécu vingt-cinq ans, c'est-à-dire le tiers de l'existence, à peu près, quand rien n'entrave les lois de la nature! — Et comment les ai-je passées, ces vingt-cinq années? — Une enfance soufTreteuse et gâtée, des jeux, des distractions paisibles, une jeunesse écoulée sans secousse parmi les joies ou les tristesses de la famille, une adolescence laborieuse, assaisonnée d'examens et d'études ingrates; enfin, vingt-cinq années plus heureuses que malheureuses, plus à regretter, à aimer, qu'à maudire, en dépit des illusions, des peines passagères, des déceptions communes à cet âge !
Quelles espérances, quelles déceptions, quelles pensées, quels événements, quelles joies, quelles tristesses nouvelles m'attendent, durant les vingt-cinq années qui vont suivre, si Dieu veut bien me les accorder? — Ah ! j'aime mieux n'en rien savoir. Avenir ! Avenir 1 reste obscur, enveloppe-toi de tous les voiles, couvretoi de tes plus mystérieux nuages, pour me dérober le bien ou le mal que tu me réserves! — Vivre au jour le jour est encore ce qu'il y a de mieux, tant sont vaines nos espérances et fragiles nos projets!
Lorsqu'à six ou sept ans je me roulais au soleil sur la pelouse de notre maisonnette d'Yerres, parmi les fleurs et les abeilles, pensais-je que j'irais un jour m'asseoir sur les bancs d'un collège, parmi le grec et le latin? Quand, plus lard, j'allais, les compas dans ma poche , la planche à dessin sous le bras,
chez l'architecte de la rue Saint-Martin, pour y tracer des ronds et des lignes, des colonnes et des chapiteaux, me doutais-je qu'un jour j'irais habiter les dortoirs humides de l'Ecole Normale, et qu'il me faudrait subir des examens dont le nom seul est un épouvantail?
Quand, vers seize ans, insouciant écolier, j'organisais au logis ces représentations dramatiques, qui nous faisaient goûter si vivement la joie d'être unis, et de nous récréer en famille, songions-nous qu'un jour je serais séparé de vous? — quand, ensuite, je vous quittai bien triste pour me rendre à Dijon dans un exil que je maudissais d'avance, pouvais-je prévoir que cet exil aurait pour moi des charmes inattendus, et que je quitterais avec des larmes cette ville où je n'étais venu qu'avec des larmes? — Quand, enfin, nos voisins du premier étage, Mme C..., Eugénie, cette pauvre Alix nous parlaient avec ravissement de Grenoble, leur pays, de leurs montagnes, pouvions-nous supposer un instant que le sort fantasque me conduirait un jour dans cette province lointaine, comme pour me railler, et m'apprendre la force de ses volontés, et l'impuissance de nos prévisions?
Donc, à quoi bon prévoir encore? Le bien et le mal nous arrivent sans notre participation ; laissons faire le ciel. A lui de juger s'il convient que nos espérances se réalisent ou non; il ne nous demande pas notre avis. Nous agissons, de notre côté, en vue d'un objet désirable; il agit, du sien, en vue d'un objet semblable ou contraire. Et si nous obtenons ce que nous poursuivions de nos vœux, ce n'est point parce que nous l'avons voulu, mais parce qu'il l'a voulu en même temps que nous.
Mais laissons ce sujet plus ou moins philosophique. Il ne faudrait pas abuser de cette doctrine, qui nous conduirait tout net au fatalisme, de telle sorte qu'il ne me resterait plus qu'à me coucher et à laisser venir les événements, comme font messieurs les Turcs ! — Ce n'est pas là ce que je veux dire. Il est bon d'agir, et de vouloir une chose. La volonté, du moins, quoi qu'il arrive, procure le repos à la conscience, et ne lui donne pas lieu d'avoir des regrets ou des remords, pour n'avoir point agi dans tel sens ou dans tel autre. — C'est ainsi que je veux tout mettre en œuvre pour rester à Paris, ou très près, l'année prochaine. J'en ai parlé à M, Alexandre ', qui a été fort bienveillant, quoique un peu raide de sa nature. Il m'a promis que je ne resterai point à Grenoble, mais il veut que je garde une rhétorique. Il n'a pas trop voulu entrer dans mes idées par rapport à la distance où je suis de Paris; mais je l'ai laissé dire, et ce n'est pas sur lui, mais sur M. Lesieur^, que je compte pour me donner satisfaction sur ce point.
Jeudi dernier, il y a eu ici fête funèbre pour les victimes de juin. C'était fort beau. La cérémonie à eu lieu à l'Esplanade, où l'on avait élevé un vaste autel entouré de deux amphithéâtres. — On y a dit la messe, en présence de toute la garnison, de toute la garde nationale, de la ville entière; les autorités, en grands costumes, occupaient les amphithéâtres; nous y sommes allés tous en robe, avec les Facultés, les inspecteurs généraux, etc. ; — il y a eu défilé. — J'ai fait, ce jour-là, sur les événements, bien des réflexions