‹ Lettres de jeunesseChapitre 46 sur 60 · Chef de division au ministère de l'Instruction publique · texte numérisé non relu

Chef de division au ministère de l'Instruction publique

que je vous épargne ; mais je suis toujours bon républicain; et quelque tristes que soient les choses, quelque stupides que soient les hommes, ma confiance en l'avenir de la république n"est pas encore ébranlée.

A ses parents.

Dimanche, 16 juillet 1848.

Je t'ai raconté, chère maman, notre course au Saint- Nizier. — Cette fois-ci, c'était bien autre chose : il s'agissait de monter à la Dent de Crolles, — 2 060 mètres au-dessus du niveau de la vallée. — C'est le point le plus élevé de la chaîne de la Chartreuse; car le Grand Som n'a que 2030 mètres et le Saint-Nizier 2 040. — Mais ce qui fait surtout de la course à la Dent de Crolles quelque chose de rare et d'effrayant, c'est la difficulté. — On n'y monte presque jamais; le roc y est partout à pic; on y trouve toujours de la neige, etc. ; tout cela nous tentait. — A deux heures de l'après-midi, le chapeau gris sur l'oreille, la gourde au côté, mon carnier sur le dos, mon bâton à la main, mes épingles d'insectes dans ma poche, j'allai rejoindre la voiture de Bernin, au Pont de fer, avec C..., B..., S..., Cl... et le fils du propriétaire de C..., tous en costume pareil au mien, mince et bon marché, comme moi; quelques-uns en blouse; deux avec des manteaux de toile cirée; — caravane grotesque. — Nous avions un gigot, un saucisson, du vin et de l'eau-de-vie.

A cinq heures nous étions à Bernin, attablés dans le cabaret de Berger, où nous dînâmes copieusement, mais sans entamer nos provisions. — C'est là que

commença notre ascension. — Nous ajoutâmes à nos bagages deux pains de quatre livres, des couronnes; j'en pris une en bandoulière, et Cl... l'autre. — Nous montâmes de Bernin à Crapaunand, jusqu'au pied de la grande cascade. — Quoiqu'il y eût peu d'eau, la chute était belle encore ; — elle a quatrevingts mètres, en un seul jet, et n'arrive en bas que sous la forme de fine poussière d'eau. — Le chemin, ou plutôt le sentier, monte sur les flancs de la cascade ; il est taillé à nu dans le roc, et, d'en bas, il est impossible de deviner qu'il existe. — Nous grimpâmes des heures ainsi. — Le temps était fort beau, quoique la Dent de Crolles fût cachée au loin dans les nuages.

Arrivés au sommet de la cascade, que nous examinâmes de près, en descendant le long du rocher jusqu'au réservoir d'eau, nous entrâmes dans les bois, puis dans de grandes prairies, qui nous conduisirent enfin jusqu'au hameau de Saint-Pancrace. Il faisait nuit sombre, quand nous y arrivâmes; ce village est à la hauteur de la galerie du Saint-Eynard ; à trois lieues plus loin, sur la même ligne.

Il s'agissait de trouver l'auberge de Mme Héraut, qu'on nous avait indiquée. — Hélas 1 quelle auberge! quel pays perdu ! — quelle misère ! — Une horrible cabane, dans un pré; — dans cette cabane, autour d'un grand feu, car on se chauffe toujours, à cette hauteur-là, même le 12 juillet, le cabaretier, sa femme, et un tas de garçons qui mangeaient de la soupe. — On nous céda la place au feu; nous nous déshabillâmes à moitié, pour faire sécher nos vêtements trempés de sueur. — Nous voulions faire du vin chaud; mais il n'y avait pas de sucre dans tout le hameau. — Nous bûmes donc du vin froid; et, une heure après, quand nous fûmes réchauffés, de bon

lait qu'on venait de traire, et dont je me régalai. — Restait à s'occuper du coucher. — Nous cherchions des yeux où se trouvaient les chambres des voyageurs. — Nous demandâmes s'il y avait six lits. — On nous regarda avec ébahissement. — « Nous n'avons pas de lit, nous dit-on; mais il y a la grange, et du bon foin ».

La chose était si bizarre, si imprévue, que nous en rîmes de bon cœur; et comme, enfin, il fallait se reposer, pour se lever à deux heures du matin et monter à la Dent, nous nous dirigeâmes, vers dix heures et demie, avec un des garçons et une lanterne, à cinquante pas de la maison, où se trouvait la grange. On nous fit monter par une échelle raide, dans ce lieu somptueux, où s'élevaient des monceaux de foin odorant, peuplé de rats et d'insectes. Nous apercevions la lune par une lucarne ; au-dessous de nous, sous le plancher de poutres où nous étions, logeaient les mulets, vaches, bœufs, qui frappaient du pied, respiraient, beuglaient, ruminaient, et nous tiraient notre foin par les fentes. — Le garçon et la lanterne partis, chacun de nous se fit son lit, se creusa une fosse profonde dans le foin, et, tout habillés, après nous être seulement débarrassés de nos chaussures, nous nous fourrâmes dans notre lit.

C'était la première fois que je couchais comme les voituriers et les muletiers. Cela me parut d'abord très agréable. — Le foin était fort doux; l'odeur des vaches montait à nous de tous côtés; il faisait très chaud, quoique tout fût ouvert par plusieurs côtés. Nous étions donc fort joyeux de l'aventure; — mais quand il fallut dormir, cela devint moins agréable : — les pailles nous piquaient, pénétraient nos vêtements, les perçaient ; le foin , écrasé par le poids de nos

corps, devenait un lit de moins en moins moelleux;

— son odeur, très forte, nous montait à la tête. Les araignées se promenaient sur notre corps; les moucherons voltigeaient, les rats trottaient, les mulets se battaient, les bœufs ronflaient au râtelier, et le vent soufflait au dehors. — Somme toute, nous dormîmes assez mal. — Je me remuai toute la nuit, pour trouver une position plus douce, pour ramener du foin sous ma tête ou sur mes pieds; — j'étais enterré jusqu'au cou.

A une heure du matin, C..., trompé par la lune, crut le jour proche, nous réveilla, tâta dans l'obscurité les aiguilles de sa montre; puis descendit par l'échelle, pour fumer un cigare avec L...; ils aperçurent la Dent de Crolles, qui se découvrait comme un grand fantôme. — Je sommeillai encore une heure. A deux heures et demie, nous nous levâmes tous; je me rafraîchis le visage à une source qui coulait près de la grange. Il faisait frais et très bon; mais le ciel s'était charge de nuages. Nous réveillâmes le guide, que nous avions retenu la veille ; c'était un des fils de l'aubergiste; — il prit deux falots et des chandelles; car, outre qu'il faisait très sombre dans les bois et les nuages, nous devions visiter le trou du Glaz, grotte fameuse, où l'on trouve de la glace toute l'année.

Nous voilà en route, à travers champs, bois, torrents; je portais une des lanternes, le guide l'autre.

— II fallut faire beaucoup de chemin pour tourner la Dent de Crolles; car, par devant, c'est une muraille inaccessible de douze ou quinze cents mètres de haut. — Tu dois te rappeler, maman, d'avoir vu ', de

1. Sa mère et sa sœur étaient venues lui rendre visite à Grenoble et étaient restées avec lui de la fin du mois de mai jusqu'au milieu du mois de juin 1848.

Prémol, cette espèce de tour de rochers énormes dans la direction de la Chartreuse, et sans aucune végétation au sommet? — c'est la Dent de Crolles. Vers quatre heures du matin, nous fûmes enveloppés par les nuages, dans un bois de sapins. — Nous en sortîmes un instant, en traversant de grands pâturages où se trouvaient près de cent vaches qui broutaient l'herbe couverte de rosée. — Près de là une cabane de pâtre, que nous laissâmes à notre droite. Les nuages nous reprirent; le guide perdit le sentier;

— il ne put le retrouver qu'en avançant en ligne droite vers un précipice le long duquel ce sentier passe. — La montée commençait à être rude ; — nous traversions toujours de grands pâturages en pente très inclinée, parsemés de petits sapins rabougris.

— Le jour était à peu près venu quand nous arrivâmes au pied du rocher. — Tous les chemins que j'ai gravis dans les montagnes ne sont rien en comparaison de celui que nous suivîmes alors, nous servant des mains, des pieds, des genoux, pour nous hisser de rocher en rocher; il nous semblait monter aux tours Notre-Dame par le dehors.

Après bien des efforts, ravis de cette ascension étonnante, nous arrivâmes au trou du Glaz. — C'était comme une gueule noire qui s'ouvrait béante dans le rocher. Nous y déposâmes nos lanternes, pour y entrer, en descendant du sommet. — Vous dire le spectacle que nous eûmes, de cet endroit, au moment où le jour était tout à fait venu, serait impossible. — C'était un des effets les plus rares et les plus curieux des pays de montagnes, au dire même du guide. — Les nuages formaient, à cinq ou six cents mètres audessous de nous, une mer immense, unie comme un miroir, blanche comme du lait. — Où nous étions,

il n'y avait pas un nuage; le ciel était pur. — Sur cette mer immobile et d'un si beau blanc, à travers laquelle on ne distinguait rien, absolument rien, comme si jamais il n'y avait eu au-dessous des vallées et des villages, s'élevaient de distance en distance, pareilles à des îles escarpées, les cimes des montagnes de la Chartreuse, le Grand Som, le Chamechaude, le Pic de Sarcenas, le Saint-Xizier, le mont du Chat, la montagne des Échelles; — ces cimes, les plus hautes de ce pays, étaient les seules qui s'élevassent ainsi, avec la Dent de CroUes. — Le Saint-Eynard et toutes les petites montagnes étaient sous les nuages invisibles. — Les pics que je viens de nommer étaient isolés, sans communications, et la nappe des nuages venait en baigner les bords et y formait comme une écume légère, qui complétait l'illusion. — C'est la mer, c'est l'océan dans toute sa beauté, dont l'onde se serait transformée en lait! — Non, jamais je ne verrai spectacle pareil, et il faut l'avoir vu, pour comprendre jusqu'à quel point la nature peut combiner des beautés qui dépassent l'imagination humaine !

Après avoir bien regardé, il fallut continuer notre ascension. Nous traversâmes des fentes de rochers, où jamais nul de nous n'eût deviné un chemin ; — l'une était si étroite, que Cl... eut peine à y passer; — le rocher ne voulait pas reculer, ni son ventre non plus; ce dernier céda enfin; — puis, nouvelle escalade à travers des rochers poreux comme de la pierre ponce; — il fallait sauter de l'un à l'autre en s'aidant de son bâton ferré. — Les rhododendrons et les bruyères des Alpes commençaient; les rhododendrons étaient dans leur plus belle floraison; c'étaient d'admirables buissons roses, comme des bois de lauriers ou de grenadiers. — La végétation

diminuait au fur et à mesure que nous montions; nous trouvions dans les rochers de grands monceaux de neige toute gelée.

Nous avions faim ; nous nous arrêtâmes à une demiheure du sommet, et fîmes grand feu. — C... avait un fusil, l'autre jeune homme avait un pistolet; ils tirèrent des salves en mon honneur, et j'inaugurai mon 13 juillet' au milieu des coups de fusil, ou de pistolet, parmi les sapins, la neige et les nuages, à 2 000 mètres au-dessus du sol. — Le feu de sapins flambait; C... se mit à chasser, et tua quelques alpins (oiseaux fort rares et délicats) dans les rochers d'alentour. — Pendant ce temps, nous apprêtâmes le repas; le guide alla chercher de l'eau à une source assez éloignée. — Bien reposés, nous montâmes au sommet; c'est une longue crête, qui n'a guère plus de huit ou dix pieds de large ; elle est bordée par le plus effrayant précipice; le roc est droit comme un mur ; et quand nous y jetions de grosses pierres, nous n'entendions pas le choc au fond.

Ce qui augmentait l'horreur de ces lieux, c'est que les nuages s'étaient élevés et nous entouraient de toutes parts; on ne se voyait pas à quinze pas; — nous avions un sifflet pour nous appeler. Sur la pointe de rocher où nous étions, de quelque côté que nous jetions les yeux autour et au-dessous de nous, c'était le vide, l'obscurité nuageuse. — La terre avait disparu. Rien qui rappelât l'homme. Nous étions séparés du monde ; nous semblions voyager dans l'atmosphère, sur un gros caillou. — Assis au pied d'un monceau de pierres, nous laissâmes passer les nuages ; j'essayai de dormir, mais j'avais trop froid.

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