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C'était le jour anniversaire de sa naissance

16 JUILLET i848. 17i

— Nul moyen d'allumer du feu ; pas un arbre, pas un brin d'herbe; rien que le rocher et la neige. — Le ciel se découvrit un peu au-dessus de nous, et nous aperçûmes quelques parties de la chaîne des Alpes Suisses. Vain espoir! tout disparut! — quel supplice! Avoir autour de soi cent, deux cents lieues de pays;

— et ne rien voir! rien! rien! rien que la blancheur uniforme des nuages, qui passent comme des troupeaux de moutons, et se bousculent contre les rochers !

Après avoir attendu vainement que les nuages se dissipassent, nous dûmes partir. — Le guide nous proposa de redescendre par un des côtés du rocher nu où nous étions. Cela parut tellement effrayant, car le brouillard cachait même la forme des choses, que deux d'entre nous refusèrent de s'aventurer par là, et reprirent seuls l'autre chemin. Quant à nous quatre, avec le guide en tête, nous voilà, dégringolant assis, de rocher en rocher, nous accrochant aux pointes.

— Quoique le guide nous affirmât qu'il n'y avait pas de danger, nous trouvâmes le chemin passablement terrible et nous eûmes peur plusieurs fois : — un faux pas et l'on tombait au fond de la vallée. — Mais, en pays de montagne, on devient agile et solide, et quoique cette descente durât près de deux heures, nous la fîmes sans encombre. Nous descendîmes longtemps sur des pentes d'herbe fine, sans un seul arbre, sans une seule pierre; et, comme ces pelouses étaient contre un précipice profond, l'herbe était encore plus périlleuse que les rochers.

Enfin nous arrivons au trou du Glaz, où les deux transfuges étaient parvenus à grand'peine, en se tirant l'un l'autre par les jambes. — Nous allumâmes

nos falots, et nous voilà dans le trou; nous y trouvâmes des monceaux de glace dès Tentrée ; une glace dure, transparente, cristallisée, sur laquelle nous marchâmes, en piquant notre bâton ferré. La voûte de la grotte est haute, large, tout étincelanle de stalactites. — Nous pénétrâmes assez profondément, en descendant toujours. — Il faisait froid ; l'eau qu'on eût apporté là y aurait gelé tout de suite. — Nous nous arrêtâmes à l'entrée d'une galerie basse, où il eût fallu ramper à genoux; il en sortait un courant d'air des plus vifs. Le guide nous dit qu'un jour il y était entré avec des camarades, et qu'ils s'y étaient promenés trois heures, sans en trouver la fin, rencontrant des trous, des sources et des plaques de glace, de plus en plus dures. — C'est sûrement une des plus belles grottes naturelles de ce pays, et peutêtre de la France. — Sassenage ne compte pas, à côté de ces voûtes immenses, où un régiment pourrait caserner à l'aise. — Nous sortîmes, fîmes un repas à l'entrée de la grotte, et nous voilà de nouveau descendant dans les nuages. La pluie survint, épaisse, froide, pénétrante. — Nous galopions dans les sapins et les pâturages. — Vers une heure, nous étions près de Saint-Pancrace ; nous donnâmes au guide, qui avait été bien complaisant et excellent conducteur, une pièce de cent sous, chose qu'il n'avait jamais vue.

Il nous indiqua un nouveau chemin pour redescendre dans la plaine, par le Mannival; — c'est un énorme torrent, en forme d'entonnoir, entre la montagne de Saint-Fiacre et le Saint-Eynard ; — il est large comme la Seine, et fait d'affreux ravages dans les grandes pluies — (du reste, au Thouvet, de l'autre côté de la Dent de Crolles, se trouve un autre tor-

rent, le Brisson, dont le lit pierreux et le cours dévasté occupe la largeur d'un quart de lieue, couvert de débris et d'arbres déracinés). — Le chemin du Mannival, creusé dans le rocher, et sinueux comme une spirale, est atroce. — J'y cueillis de belles fleurs, surtout des lys martag-ons, si rares, et si beaux de couleur (plus de vingt!), mais nous eûmes les jambes brisées. Oh! FalTreux chemin! l'horrible gorge! cela est sauvage, diabolique ! c'est là sans doute que les sorcières font leur sabbat! — Songez d'ailleurs que le ciel était noir comme un four, qu'il pleuvait à verse, que nous étions transpercés! Rien pour nous abriter! le vent, le bruit du torrent qui s'enflait, les chutes d'eau sur le chemin même ! — Oh ! quelle descente! — C'est ainsi que nous arrivâmes, trempés, harassés, à Saint-Imier; c'est au-dessus de Saint- Ismier que le Mannival traverse la route. — Nous allâmes à l'auberge d'Etienne Pérard ; où nous fîmes chauffer du vin en quantité; cela fît du bien. — Nous avions fait, depuis le matin trois heures, au moins neuf lieues dans la montagne. — Trois de ces messieurs s'en allèrent de là à pied à Grenoble; L..,, Cl... et moi nous attendîmes la voiture du fort Barraux, qui nous prit sur l'impériale où nous fûmes encore saucés, par une pluie battante, à la descente de l'Egala, près de Montbonnot! — A huit heures du soir j'étais au logis; à neuf, j'étais couché et je dormis, sans m'éveiller, jusqu'au lendemain neuf heures.

A Laurent-Pichat.

20 juillet 1848.

Vous avez bien fait de vous battre pour l'ordre', mon cher Laurent; par Tordre seulement, par la répression énergique de toutes les tentatives insensées, par la sévérité pour les faux systèmes, par les réformes consenties de tous, nous pourrons sauver notre république; non pas celle que vous et moi nous rêvions dans nos jours de folie divine; mais la république possible, la république imparfaite d'ici-bas. L'autre sans doute est destinée à nos âmes dépouillées de nos corps, et n'aura besoin ni de barricades ni de cartouches, pour s'établir sous le regard de Dieu, dans quelque planète inconnue de nos Leverriers.

J'ai bien souffert durant ces terribles journées de juin, inévitable conséquence de quatre mois d'irrésolution, durant lesquels les Chambres ni le Pouvoir n'ont osé s'expliquer franchement avec ce peuple ivre de sa victoire, avide de jouir des bénéfices chimériques qu'elle lui promettait, et qui attendait vainement la manne dans le désert. Nul n'a eu le triste, mais nécessaire courage de déchirer ses illusions et ce billet à échéance, signé le jour du danger, sous la menace et la pression du peuple, au balcon de l'Hôtel de Ville. Voilà pourquoi nous avons vu la lutte de l'imprudent débiteur et de l'inexorable créancier.

Oui, j'ai bien souffert, à cette première révélation de la guerre civile que j'espérais impossible. Chacune de ces dépêches télégraphiques, affichées au son du tambour, sur la place même où je demeure, me

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