Il s'agit des jourDées de Juin
perçait l'âme; et je sentais en moi, à la lecture de ces laconiques nouvelles, le trouble affreux qu'on ressent quand une personne aimée est dangereusement malade. C'était la patrie, ma mère, qui était malade, et ces dépêches funestes étaient les bulletins de santé de la pauvre moribonde. — Je souffrais d'une autre inquiétude encore, plus vive, et plus proche de la moelle : ma mère et ma sœur, parties de Paris le 15 mai, venaient de quitter Grenoble le 22 juin, et devaient rentrer dans Paris, par une étrange coïncidence, le 24 Juin dans la soirée; je restai, durant quatre mortelles journées, sans aucune nouvelle de ma mère ni de ma sœur, de mon père ni de mon frère. — Les journaux m'apprenaient que la circulation était interrompue sur le chemin de fer d'Orléans. D'un autre côté, on se battait dans la rue Culture, à l'angle même de notre maison. Qu'était-il advenu pour les miens de tant de dangers réunis, de tant d'obstacles?
Je reçus enfin une lettre de Bourges, où ma mère et ma sœur furent obligées de passer deux jours et deux nuits; puis, incapables de supporter plus longtemps l'incertitude, elles partirent pour Orléans, et de là pour Paris, avec la garde nationale de ces deux villes, par un convoi extraordinaire, qui n'était pas sûr d'arriver à destination, si les rails avaient été coupés. On tenta vainement de les retenir dans les villes où elles passaient, en leur représentant les dangers que pouvaient courir deux femmes seules, au milieu des barricades de Paris. — Elles continuèrent leur route; et, le lundi soir, elles rentraient au logis, seules, au milieu des ruines et de l'agitation commune. Mon père et mon frère étaient sains et saufs. — Ils étaient dans la cour, où ils avaient
campé durant ces trois journées; la maison avait été occupée par les insurgés, tous de la compagnie de mon père. — Il avait soigné les blessés, entendu siffler les balles près de lui, vu fusiller un pauvre garçon du cabaret qui fait le coin de notre maison ; il avait été menacé ; il avait fait deux fois, avec mon frère, le trajet de la rue Culture aux Messageries, à travers les feux et les barricades, pour y savoir des nouvelles de ces dames; il était inquiet sur elles; on parlait de malheurs au chemin de fer. Enfin, on vivait, on se revoyait; on m'écrivit, pour me rassurer; j'en avais besoin.
28 juillet.
Votre lettre m'arrive à l'instant. — Celle-ci a été retardée encore par des corrections de compositions et par des courses de montagne : je me distrais en visitant ce pays, que j'espère bien ne plus revoir l'an prochain. — C'est un beau pays, Laurent, où il ferait bon de vivre en famille, et avec les amis, aimant, aimé, loin du bruit des révolutions, et parmi cette éternelle sérénité de la nature. Si vous saviez combien l'homme me paraît peu de chose, au milieu de ces montagnes qui ont vu l'enfance du monde, et qui verront sa décrépitude! au milieu de ces forêts dont les arbres séculaires ont vu passer les générations sous leur ombre. Cette impression banale de notre petitesse, je ne l'ai jamais ressentie plus profondément que depuis la révolution. Connaissez-vous quelque chose de plus étrange que ces mouvements turbulents d'une capitale, ces combats de la pensée et des bras, ces vains caprices de l'opinion, cet aveuglement des esprits, ces haines fanatiques, comparés
au calme monotone des campagnes, où vingt millions d'hommes, au milieu des prés ou des bois, au bord des rivières, dans les solitudes des montagnes, continuent de labourer la terre, habitent des masures, se nourrissent de pain noir, ignorent ce que nous appelons ambitieusement les principes, et vivent, à part quelques mots de plus ou de moins, de la vie de leurs aïeux, qui sera celle encore de leurs descendants?
J'ai causé plusieurs fois avec les paysans des montagnes. Quand je logeais chez eux, je les interrogeais, je les sondais; je ne les ai trouvés préoccupés que de la récolte, des gelées, des brouillards, des orages, du lait de leurs vaches, de la qualité de leurs pâturages. — Ils me disaient : « Comment vont les affaires en bas? » Que je répondisse : « Bien », ou : « Mal », ils n'y montraient qu'un intérêt médiocre, formulé par un « ah ! » qui voulait dire : « Cela ne me touche guère, cela les regarde; il s'agit d'eux et non de moi! » — Et si je leur avais dit alors : « Insensés ! cela vous regarde! c'est de vous qu'il s'agit! C'est pour vous que l'on guerroie en bas, pour vos droits, pour votre bien, pour les éternels principes de la raison! Selon qu'en bas les affaires vont bien ou mal, vous devez être plus heureux ou plus malheureux! Le contre-coup de toutes les perturbations se fait sentir dans vos villages; le canon de Paris fait chanceler vos cabanes; l'incendie de là-bas enverra ses étincelles sur. vos chaumes! — Le crédit vous frappe aussi, l'impôt pèse sur vous! — Vous régnez, depuis que vous êtes électeurs! »... si je leur avais dit cela, sauf le mot d'impôt, redoutable et redouté du pauvre, ils n'auraient rien compris, car rien n'est plus constant que leur destinée, dans l'inconstance des événe-
ments; les révolutions passent sans emporter une paille de leur toiture!
Surtout ils n'auraient pas compris qu'ils régnent, ne sachant pas ce que c'est que de voter. Et voilà ceux que Ledru troublait de ses emphatiques circulaires! — Ah! citadins! citadins! vous ne connaissez pas l'homme des lointaines campagnes, le paysan des Landes, des Alpes, des Vosges, des Pyrénées ou des Bretagnes! Vous n'avez jamais dormi sur le foin des granges, soupe de pain noir et d'eau de riz, près de l'âtre flamboyant; vous n'avez jamais su la pensée du bûcheron ou du pasteur! vous n'avez jamais vu de près la race prolifique des travailleurs de la terre, nos pères nourriciers !
A ses parents '.
Grenoble, le 24 août 1848.
Adieu, vallée de l'Isère, où j'ai vécu dix mois, sans chagrin véritable, sans inquiétude, sans douleur, chose qui ne m'arrivera peut-être plus! — Adieu, montagnes, forêts, lacs, rochers, où j'ai connu pour la première fois la grande et toute-puissante nature, qui fait oublier l'homme, quand elle ne le fait pas mépriser! — Adieu, Néron, Saint-Eynard, Dent de Crolles, Saint-Nizier, Chamechaude, que j'ai gravis péniblement, par des sentiers bordés de précipices, au milieu du vent, des neiges, de la pluie et des nuages, ou sous le soleil ardent de la Provence! — Adieu, là-bas, lacs de Laffrey, solitudes d'Allevard,
t. C'est la dernière lettre qu'il écrit de Grenoble.
glaciers de Laferrière, villages paisibles, où les bruits du monde arrivent à peine, où l'on voudrait vivre, pour se sentir vivre; où l'on voudrait mourir, pour être plus près de Dieu! Adieu, gorges sauvages de la Grande Chartreuse, chalets de Prémol, combe de Veyton, mystérieux ruisseau de Bréda, sites merveilleux, qui surpassez sans doute cette Suisse banale où les touristes de l'univers ont imprimé leurs pas! — Adieu, Dauphiné! je te quitte; et malgré tous les ennuis de l'absence, tous mes regrets du foyer paternel, je te bénis pour les joies que tu m'as données, pour le calme que tu as mis dans mon âme, pour les félicités pures que je te dois, pour le souvenir charmant que tu me laisses! je te quitte, amoureux aussi, amoureux de la nature, amoureux du bruit des sapins, du murmure des torrents, de la blancheur des glaciers, de la profondeur des abîmes, amoureux de tes rochers, de tes retraites sombres, de tes pâturages fleuris, de tes eaux limpides, de tes horizons bleus!
C'est ainsi que je parlais en moi-même, les yeux fixés sur ce panorama de trente lieues qui se déroulait autour de moi. — Mon regard courait de montagne en montagne, de vallée en vallée, repassant par où j'avais passé, s'arrêtant où j'avais repris haleine, admirant où j'avais admiré. Toutes mes courses me revenaient à la fois à la mémoire, je les refaisais toutes dans un même instant, et parfois il me semblait voir cheminer à mes côtés "Valérie et maman, jusqu'à une certaine hauteur, où elles disparaissaient tout à coup pour me laisser seul. Accoudé contre la balustrade d'un bastion, je m'enfonçais dans ces rêveries sans fin, laissant B... lorgner les maisons de Grenoble, qui ne sont rien
pour moi; puis je saisis un crayon et j'ébauchai machinalement les lignes principales des Alpes et les sinuosités de Tlsère qui se perdait dans les brumes de la Savoie, quand la voix rauque d'un factionnaire vint minterrompre, en me rappelant qu'il est défendu aux visiteurs du fort de tirer des plans et de dessiner. La crainte d'être pris pour un espion de l'Autriche me fit rengainer mes crayons et mon chiffon de papier.