TOURS
A ses parents.
Tours, 9 octobre 1848.
Je sens déjà' le besoin de médire un peu de la Touraine. On la flatte, elle en est fière; cet orgueil lui messied. — J'ai été hier plus heureux que Titus : je n'ai pas perdu ma journée. Dès sept heures du matin j'ai couru par la ville, puis j'en suis sorti, et marchant tour à tour vers le nord, le sud, Test et l'ouest, j'ai fait ma visite aux quatre points cardinaux de ce pays. Qu'il y a loin, mes chers amis, de la Touraine au Dauphiné! je ne veux pas parler de la distance. Je viens de voir de belles prairies, de belles routes, de beaux cours d'eau, de beaux ponts et de beaux châteaux; mais le tout est laid, parce que le tout est plat; l'œil glisse trop facilement sur ces grandes surfaces vertes, monotones comme la ligne droite. Quand on suit ces longues avenues poudreuses, où les ingénieurs se sont surpassés, on cherche en vain le but de sa promenade : on ne le voit point se dresser à l'horizon en contours fantastiques; on ne sait où l'on va, qu'au moment où l'on arrive. Ce sont des
1. Il venait d'être nommé professeur de seconde au lycée de Tours.
taillis perdus dans la plaine, des coteaux de la hauteur d un bel homme, de grandes rives sablonneuses, chauffées par un soleil de plomb; c'est la campagne des environs de Paris, avec plus de fertilité, moins de poussière, mais habitée partout, semée aussi de mi^^e maisons de plaisance, de blanches villas, avec lours grilles, leurs parcs, leurs avenues, leurs pelouses, leurs petits bois. Tours, c"est Auteuil traversé par la rue de Richelieu ; quant à la Touraine, c'est Neuilly ou Saint-Mandé.
Oui, la Touraine est le jardin de la France, le jardin bourgeois, le jardin anglais, le jardin soigné, taillé, ratissé, fauché. J'y vois partout ce luxe symétrique de plantations coquettes, que les bourgeois appellent le beau champêtre ; j 'y vois partout l'homme, dont l'importune main taille, coupe, rogne, égalise, aligne, aplanit,, sous prétexte d"embellir ce qu'il touche. — Mais j'y cherche en vain, jusqu'ici, et je suis sûr de n'y pas trouver cette nature rude, sévère et vierge du Dauphiné, où l'homme disparaît écrasé; où la terre, soulevée en pics effrayants, coupée d'entailles profondes, inclinée en pentes rapides, dressée en murailles inaccessibles, domine les nuages qui s'abaissent au-dessous d'elle; admirable pays, où les montagnes sont comme ces mamelles qui rehaussent la beauté d'une femme. La Touraine est plate, plate, plate. C'est le jardin de la France; jardin dit tout; elle est parfaitement nommée. Ceux qui aiment les jardins sont satisfaits; c'est un beau jardin; les coteaux y sont taillés en terrasses, les bois y forment des quinconces, et les champs des plates-bandes; il n'y manque que des orangers le long des routes, des bancs de bois vert sous les arbres, et des poissons rouges dans la Loire; du reste, c'est un jardin. On
s'y promène, on y peut faire dix lieues à petits pas, et cueillir des fleurs, sans rencontrer une montée, sans voir une broussaille, sans heurter une pierre; c'est un jardin; on aperçoit dans les champs de beaux cavaliers ayant au bras des dames élégantes, le parasol ouvert, la main gantée, le tablier de soie autour de la taille; on dirait qu'ils attendent la cloche du dîner; c'est un jardin. On voit passer, le long des haies, des laquais en livrée, des servantes en bonnet de dentelles, et de petits enfants en montagnards écossais (affreuse dérision'.); il n'y manque que la balançoire et le jeu de boules; c'est un jardin. Le soir, quelques verres de couleur, quelques chandelles romaines, un quadrille sous ces platanes, des sorbets offerts aux passants compléteraient l'illusion; on louerait le maître, de si bien faire les honneurs du logis'. Encore une fois, que je suis si loin de mon merveilleux Dauphiné, de ses mystérieux abîmes, de ses sentiers foulés par le pâtre, et de ses vieux glaciers pareils à du linge blanc qui sèche au soleil 1 Mais c'est assez de déclamations ; les bourgeois trouvent que la Touraine est belle; laissons-leur cette idée; ils ont raison peut-être, car c'est un pays où tout le monde est propriétaire; oh! le beau pays!
En vérité, je plaisante, chers parents, car je ne connais pas encore la Touraine, et je ne veux pas la juger sur une promenade que j'ai faite aux environs de la ville. Mais je ne crois pas être loin de la réalité. Hier donc, 8 octobre, jour de la Sainte-Brigitte, autrement dit Sainte-Amélie, je me suis levé à six heures, je suis sorti à sept; je me suis rendu à la cathédrale, et pour mes cinquante centimes, je suis monté au sommet des tours. La cathédrale est belle, régulière, nouvellement restaurée; plus haute et plus
élancée que Noire-Dame, mais moins imposante. L'escalier des tours, dans sa partie supérieure, est un prodige effrayant d'architecture; il est à jour, et suspendu sur quatre piliers très minces. La société de personnes qui était montée avec moi jusqu'à la plate-forme n'osa pas s'aventurer plus haut; j'y allai seul, car il n'y a aucun danger, et c'est une chose fort curieuse.
J'arrivai donc seul au sommet de la tour du nord; la vue y est belle; mais le pays est plat, plat, plat. — Je parcourus ensuite tout le pâté de petites rues qui sont derrière Saint-Gatien, visitant les vieilles églises, le quartier de cavalerie, etc. Je revins au pont de pierre, par le quai bordé de peupliers. — Voilà pour l'ouest. — Traversant alors le pont, j'allai jusqu'à l'extrémité de la montée de Paris, où se trouve le télégraphe. — Voilà pour le nord. — Je revins alors sur mes pas, par toute la rue Nationale, où l'on peut flâner en regardant les boutiques (c'est ce que je fais trois ou quatre fois par jour!) et sortant par l'avenue de Grammont, que vous pouvez admirer sur votre plan, je marchai tout droit pendant une petite demi-lieue jusqu'au Cher, qu'on traverse sur un beau pont de pierre et qui est quasi aussi large que la Seine, mais tout chargé de sable. Cent pas plus loin, on passe sous la voûte du chemin de fer de Bordeaux, où l'on travaille beaucoup.
A l'extrémité de l'avenue de Grammont est le château du même nom, sur un coteau. J'y entrai : il y a là quelques petits bois, un étang, des terres labourées; cela n'a rien de merveilleux; je n'y vis absolument personne, que des grenouilles en nombre considérable. Je cueillis sur l'herbe un bouquet à l'intention de maman ; je le lui apporterai desséché, à ma
première visite. Je vagabondai pendant une heure et demie dans ce parc abandonné, tout jonché de feuilles sèches, et je me trouvai triste d'être seul; j'aurais donné beaucoup, à ce moment-là, pour apercevoir près de moi, dans Tallée déserte, une veste, ou une robe.... Je sortis par une autre porte, et me retrouvai sur la route de Grammont; j'allai m'asseoir quelques instants sous les peupliers du Cher; j'y vis paître quelques moutons, qui s'enfuirent à mon approche. J'étais de retour chez moi à une heure et demie; j'essayai d'y rester, et de lire; cela me fut impossible. C'est alors, que rentrant à Tours, je m'égarai dans les petites rues de l'est; je gagnai le quai, j'allai au Champ de Mars, je sortis de la ville par la porte de Lariche; c'est le nom d'un petit village à une demi-lieue de Tours, l'ancien Plessis. Je me fis indiquer le château de Louis XI ; il en reste peu de chose : une tour restaurée, et une aile en briques qui forme l'habitation du propriétaire actuel. — Le village, presque entièrement bâti avec les pierres de l'ancien château, était silencieux; je ne vis presque personne. J'arrivai à l'ancien fossé, dont il reste des traces, ainsi que d'un souterrain qui communiquait avec la maison de Tristan THermite, à Tours, rue des Trois Pucelles, n° 18. Je sonnai à la porte du château ; un jardinier vint m'ouvrir.
Il prit de grosses clés, me montra la tour, les fondations, enfin une cave aux épaisses murailles où le cardinal La Baluc aurait été enfermé plusieurs années; je ne sais jusqu'à quel point cette cave est authentique sous ce rapport ; mais elle date bien certainement de Louis XI. On y voit encore une vaste cheminée, et des volets de vieux bois sculpté et
vermoulu. — J'inscrivis mon nom sur le cahier des visiteurs, sans phrase ni commentaire; je ne vis du reste, dans ce livre, rien de saillant, sauf une réflexion en caractères hébraïques, que je ne pus déchiffrer. — En traversant le jardin du château de Plessis-les-Tours, qui est planté de choux, je cueillis quelques fleurs; et je vous en envoie une; — c'est un souci; cette plante pousse bien dans les châteaux des rois. — Le jardinier qui me conduisait avait un faux air d'Olivier le Daim ; le nez pointu, une jaquette bleue et une barbe sale; — il remuait ses grosses clés, d'un air sinistre. C'est avec plaisir que j'entendis la porte se refermer derrière moi. — Du reste, je ne rencontrai ni chausses-trappes sur mon chemin, ni pendus attachés aux arbres, ni archers aux barrières. — Je revins à Tours par de vieilles rues gothiques ',
1. Les lettres d'Eugène Manuel contiennent plusieurs descriptions de Tours que nous ne pouvons publier dans ce volume. Dans ses nombreux voyages d'inspection universitaire à travers la France, malgré ses préoccupations professionnelles, il se montre sensible aux aspects pittoresques que présentent les agglomérations urbaines. — Voici, entre autres, une lettre adressée à Mme Eugène Manuel trente-trois ans plus tard et qui donnera quelque idée de sa manière :
Clermont : lundi soir, 9 mai, de 8 h. et demie à 9 h. ot demie, 1881.
« Chère Jenny aimée.
« Une lettre! deux lettres! trois lettres! quel bon supplément à mon déjeuner de ce matin!
« J'ai retrouvé Valérie, toujours épouse et mère; Arthur, rongeant son frein de commis modèle, et soupirant après le Puy-de-Dôme, qui ne s'en doute pas; ma Jenny enfin, avec sa bonne causerie naturelle et tendre, et cette chaleur d'âme qui mériterait d'avoir plus d'illusions! J'ai dévoré une lettre entre chaque plat, Jenny après le tllet nature, Valérie avec la poule au riz, Arthur après les rognons sautés. Puis je suis allé faire un tour à la foire.
Cette foire de mai, par ce temps sans nuage, est une chose unique! Elle occupe à peu près toute la ville. La place de Jaude
où les maisons sont on ne peut plus bizarres : la rue de la Ville Perdue, la rue du Singe Vert, la rue des Belles Filles, la rue du Renard, etc. — Je vis l'église Saint-Martin, l'église Saint-Julien le Pauvre, et quelques autres édifices du moyen âge. — C'est ainsi que je termine ma tournée au nord, au sud, à Test et à l'ouest. — Le soir, j'allai lire le beau discours de Lamartine, et j'étais couché, comme vous, à neuf heures et demie. Ma dernière pensée fut pour loi, chère maman.
est pour les saltimbanques, les femmes sauvages, les médiums, les zoulous bon teint, les cafés en plein vent, les boutiques d'articles de Paris et toutes les bagatelles de la porte. La large rue qui monte à la préfecture, la place qui suit, les rues adjacentes sont livrées aux Auvergnats.
Tout ce que l'Auvergne emmagasine pendant un an d'objets de rebut, tout ce que les chaudronniers et les négociants en vieilles ferrailles ont fourré dans leurs sacs, sur tous les points de la France, vient aboutir et se vider là. C'est un spectacle sans nom! Partout, sur le sol en plein soleil, sur la chaussée, sur les trottoirs, sur chaque place, à chaque recoin, c'est un fouillis d'objets comme le Temple, de Paris, n'en a jamais vu un si grand nombre. Ce sont les résidus de tous les métiers, de toutes les industries, les épaves de tous les naufragés, les lambeaux de tous les vêtements, les débris de tous les mobiliers, le dernier reliquat de tous les luxes, le résidu final de toute la civilisation! Voici les vieux fers, les vieux cuivres, les vieux plombs, clous, verroux, ciseaux, cisailles, clés, gonds, grils, broches, boutons, anneaux, agrafes, chenets, plaques, tuyaux, cadenas, boucles, serrures, ferrures, limes, tenailles, battants de portes, chaînes, sabres, lames ébréchées, — tout cela rouillé, tordu, bosselé, incomplet, crasseux, ensoleillé cependant, et se livrant à une orgie d'encombrement qui permet à peine de circuler.
Voilà d'autres ustensiles, d'autres objets entassés dans le plus pittoresque désordre, selles, harnais, brides, licous, fouets, œillères; ici les vieilles poteries, les vieilles faïences ébréchées, les verres cassés, les pipes culottées, les bouteilles vides, les flacons, les fioles, les pois de pommade, les moutardiers, les salières, les fourchettes épointées, les plats d'étain entassés; plus loin les montagnes de vieux chiffons, les haillons, les rubans démodés, les loques déteintes, les literies pisseuses, les chaus-
A ses parents.
Mardi matin, 17 octobre 1848.
La journée a été bonne, et j'en souhaite de pareilles toutes les semaines. J'ai eu tort de me plaindre, je le confesse ; mais enfin je commence à m'apercevoir que la solitude me convient moins que je n'avais cru d'abord. Elle entretient chez moi l'apathie et
sures éculées, les chapeaux défoncés, les habits rapiécés, les vieilles soieries, les vieux lainages, les bonneteries au rabais!
Tu crois que c'est tout? J'arrive sur une petite place où ce ne sont que cuves, bidons, tonnes et tonneaux, baquets et jattes, terrines et pressoirs, barattes et mortiers de bois, seaux et pétrins, huches et panetières sans valeur! malles et coffres! armoires et bahuts, paniers, besaces!
Le neuf aussi a sa place dans cette Babel d'objets où la circulation se fait par enjambements. Voici les étalages des taillandiers, des boisseliers, des vanniers, des couteliers, des charrons, des tabletiers, des layetiers, des fontainiers, des brossiers, des tourneurs, des lampistes, des bijoutiers en plein vent; voici les drapiers, les merciers, les sabotiers, les miroitiers, les bimbelotiers, les cordiers. les quincailliers, les chapeliers, les oiseleurs!
De distance en distance, comme une note ironique, un tas de vieux bouquins étalés à terre et qui m'arrêtaient tous avec uu air de mélancolie provocante! Du bout de ma canne, je les tourne et retourne; j'en ramasse quelques-uns qui semblent promettre une trouvaille : rien! Des almanachs, des paroissiens, comme celui que j'ai chanté, des livres de prix d'enfants des écoles, encore dorés sous la poussière et la graisse, des livres de droit et de médecine sans valeur, des romans illustrés tombant en pourriture; tous les vieux fonds de bibliothèques des huissiers de villages, des médecins de campagne, des curés et des instituteurs, avec leur odeur de moisissure et de mort. — Je n'ai trouvé qu'une emplette à faire : une Grammaire pour les filles, par Bardoux, inslitiiteur, 1796! Cette curieuse trouvaille m'a coûté cinq sous!
Je ne te parle ni du marché aux bestiaux, ni du marché aux chevaux qui occupent deux boulevards; les animaux emmenés passent sous mes yeux : j'entends braire, mugir, hennir, bêler, aboyer, et partout circule une foule pressée, bariolée, affairée, qui semble grouiller, qui s'arrête, marchande, rit ou querelle, et
l'humeur, à moins pourtant de l'avoir complète, comme les pères chartreux. Ou Rome, ou le désert, disait saint Jérôme : je suis un peu de son avis. — A vrai dire, le ciel de la Touraine mérite sa renommée; la limpidité de son azur est merveilleuse, et les couchers de soleil sur la Loire sont d'une beauté surprenante. Quant à la campagne, elle est très agréable, et promet pour le printemps. J'étais fort enrhumé mercredi dernier, et enroué à ne pouvoir parler; je résolus, pour me guérir, de faire le jeudi une longue course; excellent remède, qui vaut toutes les tisanes '.
de ce flot humain s'élève un gigantesque et homérique charabia! C'est simplement fantastique. Je rentre, et de ma chambre où je t'écris, mes oreilles sont assourdies : vingt cacophonies se confondent; la retraite en musique vient s'y mêler; les tambours du théâtre en plein vent battent la charge ; le zoulou frappe son tarabouk, et l'orgue des chevaux de bois joue pour la cinquantième fois les Cloches de Cornevillel — Après une pareille description, ma chérie, tu me permettras d'aller me coucher. Tu vois que je vais bien; si je rage un peu, c'est que je n'ai pas mis la main sur un bibelot rare, dans toute cette friperie et cette ferraille. « Mille baisers de ton
Eugène.
1. Fils de médecin, Eugène Manuel restera sceptique en matière de médecine. Voici une lettre qu'il écrit à Mme Manuel en 1880.
Montpellier, le 2 février 1880, 7 h. du matin. « Chérie Jenny.
« Quelle belle journée, hier dimanche! quelle foule, sous un ciel d'un bleu d'Italie, par une chaleur de juin, sur l'Esplanade, au Peyrou et dans les rues oii le carnaval commençait! J'ai vu en une heure plus de masques masqués qu'en dix ans à Paris! C'est la lie de la population qui se livre à ces petites saturnales avec la même ardeur qu'elle suit les processions; tous ces dominos, noirs, roses, bleus, gris, me rappelaient les pénitents de toutes couleurs qui circulaient au même lieu il y a quatre ans. C'est bien là le Midi, et ce besoin invincible de spectacle, de bruit, de mise en scène! Farandole, procession, travestissement,
Le temps était beau, quoique froid. Jallai à Saint- Avertin; c'est un village à deux lieues de Tours, sur les bords du Cher. La moitié du village est dans deux petites îles réunies par des ponts rustiques ; le Cher se joue autour des maisons, il y fait mille tours et détours ; on le retrouve tous les cinquante pas, parmi les prés bordés de saules. J'aime mieux le Cher que la Loire : il est plus étroit, plus invisible, plus coquet ; il se cache et se fait désirer; ses campagnes sont
c'est le même principe; ajoutez-y émeute et même révolte de lycéens! Le lien est sensible. J'ai fait, en voiture, mes visites officielles à tous les bouts de la ville ; j'ai semé des cartes chez tous les concierges ou conversé avec recteur, doyens, professeurs, magistrats, conseillers municipaux, etc. Le doyen de la Faculté de Médecine, que je connaissais, a voulu aussi m'avoir à dîner mardi; j'ai refusé : je compte coucher ce soir-là à Avignon. Rien de plus comique que mon entretien avec cet homme d'esprit. Juges-en :
« — Vous toussez, M. le Doyen? — Oui, fai une vieille bronchite!
— Et moi aussi. Tai des quintes de toux fatigantes. — Moi aussi, M. l'Inspecteur général. — Et que faites-vous pour cela, mon cher doyen? — Je prends un sirop quelconque. — Moi aussi. — Je dors assez mal. — Moi aussi. — Alors, M. l'Inspecteur, vous connaissez CCS sifflements, ces ronflements, ces grincements et ces craquements?...
— Si je les connais! — Et votre sirop? — Il ne fait pas grand chose. — Le mien non plus. — El êles-vous patient, M. le Doyen? — Pas du tout! — Moi non plus! — Et croyez-vous guérir? — Pas du tout, M. l'Inspecteur! ■ — Vous ne croyez donc pas à la médecine, M. le Doyen de la Faculté de Médecine? — Pas beaucoup. — Moi non plus. Mais votre fameux M. C..., qui gagne 100 000 francs par an, il y croit, je suppose? — Comme vous et moi. Il prétend qu'entre un bon médecin et un mauvais, la seule différence c'est que le premier sait de quoi son malade est mort, et que l'autre ne le sait pas. — J'aime à voir, mon cher Doyen, comme on parle des médecins à Montpellier ! Je comprends que Rabelais y ait fait sa médecine! En tout cas, ce n'est pas ici que je me ferai soigner, ni ausculter. Je n'y pensais pas, mais vous m'en ôteriez l'envie. Voulez-vous un peu de gomme? — Volontiers, M. l'Inspecteur général; et vous un peu de réglisse? — J'accepte! grand bien vous fasse! — Et à vous aussi! — La gomme, c'est le grand remède! — La réglisse, c'est le vrai traitement ! •
« Je te quitte, chérie, sur cette scène de comédie. •
plus verdoyantes; son cours moins passager; la Loire est une grande rue ; le Cher un gracieux sentier. On dit rindre plus agreste encore; mais il faut l'aller chercher à plus de trois lieues d'ici.
Pour en revenir à Saint-Avertin, j'y suis allé par le canal, et au retour j'ai longé la gare du chemin de fer. — Au dessus de Saint-Avertin sont de fort vastes propriétés, qui s'étalent sur des coteaux en pentes; des caves sont creusées au pied des coteaux, dans la pierre calcaire, comme autant de cavernes. Devant l'une d'elles des vignerons cerclaient des fûts et des tonnes de toute grandeur; je m'arrêtai à causer avec eux, et ils me firent boire deux verres de vin de Saint- Avertin, de deux années différentes; bon vin, vive Dieu! Ils refusèrent le cuivre que je leur offrais en échange, et nous nous séparâmes dans les meilleurs termes. J'escaladai ensuite une haie, et je parcourus les allées désertes d'un assez beau bois, où je mis en fuite des corbeaux et des grives. J'y trouvai un oiseau mort, je ne sais lequel; je le dépouillai de trois plumes que je vous envoie; les vers avaient déjà pris possession du reste. — L'église de Saint- Avertin est bien située, assez ancienne, et d'une forme à peindre; on m'a parlé d'une autre église du voisinage, sur le porche de laquelle se trouverait l'inscription suivante, qui me plaît infiniment : « Prier Dieu n'attarde pas; faire V aumône n'appauvrit pas; bien d' autrui n'enrichit pas. » — Voilà une douzaine de mots qui valent mieux que bien des gros tomes de morale. — J'aimerais à voir des inscriptions de cette sorte sur les églises de Paris.
On prétendait ici dernièrement qu'Abd-el-Kader allait débarquer au port, pour gagner Amboise; je
l'attendis vainement tout un après-midi; il n'est point arrivé; c'est un animal qui mérite d'être vu; c'est un grand homme. — Comme son pareil, le dey d'Alger, il a vu tomber un roi; étrange spectacle pour un captif, que d'assister à la chute de son vainqueur! — coïncidence providentielle, rencontre plus que bizarre, coup de théâtre dont l'auteur, qui est Dieu, a été si satisfait la première fois, qu'il s'est répété lui-même, comme on le fait pour un bon mot qu'on a trouvé. — Je dîne toujours à l'hôtel des Messageries; c'est une table assez pauvrement servie, mais les mets y sont sains, le vin potable; et je ne voudrais pas ajouter un liard aux cinquante francs que ma guenille me coûte à nourrir. Les convives sont : un vieillard à cheveux blancs, des employés du chemin de fer, des buralistes et un dentiste qui a été pendant deux mois secrétaire de Déranger.
J'ai lu deux ou trois fois les journaux : la révolution de Vienne n'a rien qui m'étonne, non plus que le changement de notre ministère; j'ai toujours prévu que la république en serait réduite à recourir à l'expérience de nos anciens hommes d'État devenus républicains de bonne foi. — Je ne connaissais pas le Freslon qu'on introduit dans la ruche de l'Instruction publique; c'est un procureur général d'Angers, novateur, dit-on. Je brûle de lire le livre de Thiers sur la Propriété; Léon Pillet le loua en termes hyperboliques dans un article de Vllluslration. C'est s'y prendre fort à l'avance pour flatter un des futurs présidents de notre république! — On prépare de grandes réformes dans l'Université ; le dernier numéro du journal de l'Instruction publique, celui
de samedi 14, contient un programme pour trois années d'études seulement dans les collèges, avec fort peu de latin, point de grec, et une grande part faite aux sciences et aux langues vivantes. — Il y aura pour ces dernières des prix au concours; — le thème grec est supprimé en seconde; et j'en suis fort aise. — En somme, je m'attends à d'importantes modifications dans l'organisation du travail des collèges; c'est là le seul travail organisable. Arthur lirait, je crois, avec intérêt ce nouveau programme d'études, destiné à faire concurrence au programme actuel, et qui le remplacera quelque jour.
Le petit cahier trouvé par mon oncle ' m'a fait faire nombre de réflexions. Il y avait une idée, une intention, dans chacune des couleurs que j'employais pour peindre un spécimen des peuples d'Europe. — A quoi diable pensait alors ma petite âme, mon lumignon d'intelligence? Par quelle mystérieuse agglomération de molécules nouvelles, par quel secret travail de la pensée, par quelle assimilation occulte de sensations, d'idées, de volontés, par quel développement d'instincts et de désirs, par quelles modifications impénétrables de l'esprit et de la matière, suis-je devenu ce que je suis, d'un enfant un homme ; du bambin qui coloriait quelque mauvaise estampe, le rêveur de vingt-cinq ans, sujet à tous les travers de l'humanité, triste et gai, laborieux et paresseux, indiflerent et enthousiaste, ambitieux et nonchalant, amoureux surtout et avide de vivre? Explique qui voudra cet éternel mystère! — Je ne suis pas dans le secret des coulisses.
i. Son oncle Jules Lovy, journaliste, rédacteur en chef du Ménestrel.
A ses parents.
12 novembre 1848.
Promulgation de la Constitution.
C'est aujourd'hui le jour, ou jamais, de nous expliquer un peu sur les affaires politiques. Sans la circonstance, j'aurais préféré le silence sur ces matières; car les sottises des hommes m'affligent trop pour que je m'y arrête longtemps; tout ce que je lis, entends et vois, me dégoûte; tant d'orgueil et d'ignorance, tant de petitesse et de mauvaise foi, toutes ces défiances, toutes ces terreurs, toutes ces calomnies me donnent le plus triste de tous les spectacles.
Ce qui fait le charme et la grâce du caractère français en temps ordinaire est précisément ce qui fait son infériorité dans les temps où nous sommes. Ardents au plaisir, nous manquons de patience et de dignité dans la peine. Le moindre revers nous effraie; toute déception nous abat. Ivres du mot de liberté, nous ne nous plaisons pourtant que dans le luxe et les loisirs que nous fait le despotisme. Nous savons renverser, mais nous ne savons pas édifier; ou, si nous rebâtissons quelque chose, c'est avec les matériaux épars de nos ruines. Avons-nous jamais su profiter de ce que nous faisions? Si nous en exceptons l'art de construire des barricades, n'avons-nous pas toujours montré la plus déplorable incapacité? Cette liberté, reconquise plusieurs fois au prix du meilleur sang, le premier ambitieux venu ne nous l'a-t-il pas toujours volée?
N'est-ce pas toujours la fable de Bertrand et de Raton? Napoléon, Louis XVIII, Louis-Philippe ne nous ont-ils pas dupés tour à tour, l'un malgré toute
sa gloire, les deux autres, avec leurs chartes constitutionnelles? — A peine la France se possède-t-elle elle même, qu'elle a hâte de se donner. Paresseuse, égoïste, insouciante, capricieuse et légère, elle n'a jamais su être à la hauteur de ses révolutions, dont les cruels, les ambitieux, ou les habiles ont eu jusqu'ici tout le profit. — Est-il un pays où l'opinion publique soit plus inconstante ou plus égarée? — Que ne disait-on pas de Lamartine, il y a huit mois? C'était un Dieu ! — Ou'est-il aujourd'hui? moins qu'un homme! ce n'est plus qu'un poète! — A la table où je dîne, silencieux personnage, j'entends chaque jour discuter les chances et les droits des candidats à la présidence. Que j'aurais à faire, s'il me fallait relever toutes les erreurs, toutes les exagérations, tous les paradoxes, toute la crédulité, toutes les illusions, toutes les folles terreurs, toutes les contradictions, tous les oublis, tous les mensonges passionnés des pauvres orateurs dont je subis les diatribes!
Pour l'un, Cavaignac est un traître, un cuistre, un ambitieux, un monstre, je ne sais quel caméléon, rouge ou blanc, selon qu'il importe à sa candidature; en revanche, Louis Bonaparte est notre sauveur, notre messie; cet inconnu d'hier, ce Suisse, cet Anglais, affublé grotesquement du nom de son oncle (singulière garantie, quand il s'agit de liberté!), est un grand orateur, parce qu'il ne parle point ; un grand administrateur, parce qu'il n'approuve ni ne désapprouve; un puissant politique, parce qu'il ne s'engage à rien! Pour un autre, Ledru-Piolhn est tout; ce sophiste emphatique, dont le cerveau est meublé de phrases au lieu d'idées, cet orateur de banquets, cet écrivain de circulaires, cet athlète sanguin de la démagogie, cet agitateur sans méthode, ce turbulent
tribun dont la devise est, comme dans cette farce que j'ai vue : honneur et gâchis, serait seul capable de porter secours à la France, et de réprimer des passions qu'il a lui-même déchaînées!
Un troisième s'en vient glisser que l'exilé de 1830, le fils problématique ou non de la duchesse de Berry, cette royale catin, le petit-fils du bigot Charles X, le protégé de l'Église, le catholique boiteux de Goritz et de Prague, ramènera seul, avec les bénédictions du ciel, la paix et le crédit, l'oubli des injures et la tolérance des doctrines! Un quatrième, plus sage, a gardé pour Lamartine sa sympathie d'honnête homme. Un cinquième, aussi fou que les autres, appelle à grands cris Joinville, pour concilier tout, c'est-à-dire pour tout remettre en question. — N'ai-je pas aussi entendu vanter Raspail, le charlatan de la République; Blanqui, qui en voudrait être le bourreau ; et Cabet, qui en est le Cassandre? — Quelques autres, qui se croient beaucoup plus fins et plus modérés, ne mettent-ils pas tout leur espoir dans Bugeaud, l'homme de l'aristocratie foncière, ou dans Thiers, l'homme de la bourgeoisie et de la finance? — Quel tohu-bohu d'opinions, que ma table; et c'est l'image de la France entière, et les journaux, au gage des partis, propagent et fortifient ces dissentiments illogiques, qui donnent beau jeu au dupeur le moins compromis!
Et tout ce chaos se donne rendez-vous pour le 10 décembre autour de l'urne de scrutin, où se feront mystérieusement nos destinées! Il y a bien des chances pour que le Bonaparte soit nommé; mais ce choix fait pitié ; et lEurope en rirait aux éclats, si elle n'était pas si occupée elle-même. — A mes yeux, il n'y a, pour des républicains, que deux
22 NOVEMBRE i848. 197
candidats sérieux : Cavaignac et Ledru-Rollin. Les bonnes âmes égareraient inutilement leurs voix sur Lamartine. Or, entre Ledru-Rollin et Cavaignac, le sage ne peut hésiter ; Cavaignac est le bœuf pacifique, qui tracera laborieusement et sûrement, quoique avec lenteur, le sillon républicain; Ledru-Rollin est le taureau sauvage, qui promènerait la charrue à tort et à travers dans le champ de l'avenir, encore à défricher!
Sachons donc enfin vouloir et garder quelque chose; et puisqu'un homme est là, qui nous promet la république pacifique, et qui depuis quatre mois a tenu parole, prêtons-lui notre appui, sans prétendre encore essayer d'un autre, quand c'est nous qui payons les frais de tous ces vains essais!
A ses parents.
Mercredi, 22 novembre
Tu veux, cher père, qu'à mon âge, les mots de patrie et de liberté, de dévouement et de bonne foi soient déjà vides de sens, et que je juge Ihumanité comme tu le fais, toi, médecin sceptique, philosophe ami de ton repos, poHlique incrédule, bourgeois uiéconlenl et renfrogné, qui voterais pour Tabsolufisme d'un Louis XIV, afin de te dispenser de raisonner et d'espérer quelque chose? — Non, non je n'en prends pas si vite mon parti; le mépris que je porte aux Français d'aujourd'hui, race indigne d'être libre, je ne le porte pas à l'homme tout entier; ce que
VOUS n'êtes pas capables de faire, révolutionnaires avortés de 1848, nous le ferons un jour. — Une émeute et quelques barricades, quelques noires figures d'insurgés ont suffi pour vous glacer le sang ;
— nous aurons plus de persévérance, et puisque, pour ma part, j'ai sauté le fossé républicain, dès avant le 24 février, je ne reculerai pas, et je garderai mes convictions aussi vives, aussi passionnées qu'au premier jour! que chacun du reste fasse comme il l'entend; je plains, mais du moins je respecte les préjugés honnêtes, les erreurs désintéressées, les illusions patriotiques. — Je ne t'en veux pas, cher père, de donner ta voix à un prétendant, quand il s'agit de fonder la république; tu es seul juge de tes raisons; tu crois que ce choix nouveau va tout remettre en ordre, quand je crois qu'il va tout remettre en question; tu crois voir un sauveur où je ne vois qu'un pei*turbateur public ; tu crois terminer lère révolutionnaire, quand je crois que ce choix la recommence!
— c'est bien; — le vote est libre. — Mais crains de voter la guerre civile. — Embrassons-nous, là-dessus, quoique d'opinion bien différente; et que Dieu protège la France, comme disent les pièces de cent sous!
A Laurent-Pichat.
Tours, le 24 novembre 1848.
Point de politique, Laurent, vous avez raison; — et pourtant je ne puis m'empccher d'y penser; et, y pensant, d'en parler. — Pourquoi rayer la France de nos lettres? parlons-on quelquefois, de cette chère malade; entrons doucement dans la chambre où elle
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souffre, et chuchotons au chevet de son lit. — Que de médecins se pressent à la porte ! — Comme elle est faible et pâle, comme elle se tourne et retourne! Et nous n'y pouvons rien ! — Récitons du moins la prière pour les malades.
J'ai assisté dimanche à une assez triste cérémonie : on a promulgué ici la Constitution. Sur le balcon dé l'Hôtel de Ville, en présence de Dieu, de la garde nationale et de quinze cents badauds, un gros homme orné de lunettes, flanqué d'un préfet, d'un archevêque, et de quelques conseillers à face maigre, a paru lire quelque chose que je n'entendais pas. Comme il relevait sa lecture par de beaux gestes, et que les mots de citoyens et de république arrivaient par intervalles jusqu'à mes oreilles, je me suis laissé persuader, avec tous les assistants, qu'il lisait effectivement la Constitution. Quand il eut achevé, levant le bras, ce qui fut imité par tous ceux qui couvraient le balcon, cet homme, qui était le maire, fit un : Vive la République ! — et cinq ou six voix dans la foule lui répondirent par le même cri, ou par ceux de : Vive Cavaignac! Vive la Constitution! — On se prit à rire; mais je ne riais pas. — On courut de là à la cathédrale, qui est l'église Sainl-Gatien, où le Te Deum fut chanté avec un ridicule accom[)agnement de grosse caisse et de clarinettes; la crosse des fusils retentissait lourdement sur les dalles, et les roulements du tambour annonçaient la présence de Dieu, ou son départ. — Les soldats ricanaient, les vieilles femmes toussaient, les fillettes jasaient; on entrait, on sortait avec bruit, on poussait les portes, on remuait les chaises, on chantonnait même avec les fanfares; c'étaient toutes les rumeurs confuses de l'irréligion qui faisaient leur bourdonnement dans la ruche sainte.
Et moi, appuyé dans un coin, à Tombre d'un pilier, je regardais avec douleur ce spectacle de bruyante indifférence; et, plus fervent que plus d'un fidèle, je méditais à ma manière quelque pensée pieuse, telle qu'il en fallait h ce lieu et à cette circonstance. Songez, Laurent, que le même jour, à la même heure, une fête pareille se célébrait dans toutes les communes de France; et comment? avec quelle ferveur? avec quelle espérance? dans quelle espérance! dans quel recueillement! Ah! Français! Français! vous n'avez pas la foi politique! vous Tavez eue un jour, un seul jour, à la fédération du 14 juillet 1790; et jamais depuis! — Les lois pour vous ne sont que des mots ! Moïse descendant du Sinaï vous eut trouvés railleurs ! Vous ne mettez pas assez d'espoir dans cette Constitution, même imparfaite; et votre rire sceptique, votre stoïcisme goguenard à l'endroit du bien et du mal a tué dès longtemps l'illusion de tous vos législateurs! — Combien, sous les voûtes de toutes ces églises, combien de prières intérieures, de prières ardentes, passionnées, patriotiques ont appelé la protection d'en haut sur l'œuvre humaine? — Combien de Te Dewn secrets ont-ils été entonnés? — J'ai donc raison de dire que c'était une triste cérémonie.
A la table d'hôte où je fais mon repas en silence, je subis l'insipide cliquetis de vingt opinions différentes, qui sonnent creux en se cognant ! — Il n'est pas de cause qui n'ait là son avocat ! Bonaparte et Cavaignac, Ledru et Raspail, Henri V et Joinville, Bugeaud et Lamartine ont leurs partisans bavards, et doivent sauver la France, pour peu qu'elle veuille s'y prêter !
Et notez que si l'on me demandait mon avis, je ne saurais que répondre, sinon : Vive la République! car j'y crois encore.
Qu'allons-nous voir le 10 décembre? — surtout que verrons-nous ensuite? — Les paris s'engagent, dit-on ! Pauvres fous ! — Du jeu que nous jouons, nous sommes l'enjeu nous-mêmes ! — En vérité, la France est bien malade, avec cette Constitution lymphatique qu'on lui donne! — Et Vienne, et Berlin, qu'en ditesvous? N'avez-vous pas une parole grave pour Robert Blum, le martyr? — Avez-vous vu comme Radetzki saigne les Italiens? — Un jeune enfant, que je connais à Milan, qui m'écrit quelquefois, qui s'est battu, et qui vient de fuir en Suisse, est imposé pour 40,000 livres; il n'a pas vingt ans. — On le traite comme un vieux conspirateur : exil et confiscation! — Vraiment, la jeunesse de notre temps n'était pas faite pour voir de si grandes et de si terribles choses; nous nous étions casés dans la décadence; nous nous trouvons surpris par la régénération. — Nous nous étions faits railleurs mélancoliques de tous les abus et de toutes les imperfections sociales, et nous sommes peu capables de faire autre chose. — Nous étions la jeunesse d'une société qui tire à sa fin, et voici que nous assistons à un commencement, contre toute attente et toute prévision. — Nous sommes obligés de nous refaire, et ce n'est pas facile; car ces dix-huit ans de scepticisme nous avaient marqués profondément, et nous sommes des monnaies à refondre. L'expérience des révolutions nous manquait : ces huit mois d'histoire moderne nous sont un plus puissant enseignement que tous les livres et tous les récils du passé. Encore un an on deux de ce spectacle-
là, et nous serons formés; nous serons la jeunesse nouvelle, nous pourrons agir, si bon nous semble. — Qu'en pensez-vous ?
Ma classe m'est agréable; les trente adolescents que j'instruis sont avides desavoir, et je leur vide une partie de mon sac ; mais qu'elle est vraie, la parole que Méphistophélès dit à Faust : « Le meilleur de ce que tu parviens à savoir, tu n'oses le dire à l'écolier! » Je leur enseigne l'opinion commune, qui n'est pas toujours la mienne. Ma voix affirme, quand mon esprit hésite; je tranche ce quejene puis dénouer; je livre en bloc, et tout d'une pièce, certaines idées que j'ai lentement amassées, parcelle par parcelle, en dix ans peut être! — Ma science est tout un engrenage dont ils n'aperçoivent point le laborieux mécanisme. — Je me demande quelquefois si mes paroles leur profitent, si mes pensées n'ont pas en moi un terrain particulier qui les fait vivre, et si, quand je les transplante chez eux, ce n'est pas un arbre sans ses racines que je leur livre, une plante qui ne fructifiera point!
Les opinions que je leur impose, une à une et isolément, prennent-elles en eux la même valeur qu'elles ont en moi, où elles forment tout un corps dont les parties s'appuient les unes sur les autres et se prêtent un mutuel secours? Quand je me reporte au temps de mes études, il me semble que rien ne m'en est resté, qu'il m'a fallu tout apprendre depuis; et j'en conclus quelquefois qu'on ne sait bien que ce qu'on s'est assimilé soi-même; qu'on ne possède vraiment une idée, qu'après avoir passé par une série d'idées diverses ou même contraires; qu'on ne croit à une chose, qu'après en avoir douté; qu'on ne doute
d'une chose, qu'après y avoir cru; que la science est comme un atterrissement formé par le flux et le reflux de la pensée; et qu'ainsi tout enseignement est une chimère, et que toute idée communiquée meurt dans le trajet!
Pourtant, j'aime mes fonctions, c'est pour moi mieux qu'un métier; je trouve je ne sais quel plaisir triste à étudier l'homme dans l'enfant. Tout sert pour observer; un vers d'Homère est une pierre de touche aussi bien qu'une strophe de Lamartine; toute huile est bonne à alimenter cette lampe qui tremblote au cerveau des enfants? Ma classe est un microcosme, dont je suis l'astrologue, et c'est là que j'amasse chaque jour la meilleure part de ma philosophie assez morose.
A ses parents.
Jeudi, le 30 novembre 1848.
Vous voyez bien, chers parents, que je n'ai rien à vous dire. Aussi je vous envoie, par compensation, un petit dialogue que j'ai écrit ce matin au courant de la plume.