‹ Lettres de jeunesseChapitre 50 sur 60 · SIMPLE DIALOGUE : OUI ET NON · texte numérisé non relu

SIMPLE DIALOGUE : OUI ET NON

« Est-il vrai que le choix d'un président vous embarrasse? — Oui.

— Êtes-vous républicain? — Oui.

— C'est-à-dire que vous voulez faire un essai sérieux de la République? — Oui.

— Est-ce faire un essai sérieux de la République que de choisir pour la présidence un homme qui ne serait pas républicain? — Non.

— Louis-Napoléon a-t-il prouvé qu'il) 'était? — Non.

— Ne doit-on pas supposer, tout au contraire, qu'il rêve l'Empire, puisqu'il a tenté deux fois d'y parvenir. — Oui.

— Ne peut-on pas conclure de ces deux folles entreprises, que celui qui les a faites a quelque mépris pour les Français, et qu'il les croit prêts à accepter ou à subir toute espèce de régime, et toute espèce de maître, avec un entraînement irréfléchi, ou une indolente résignation? — Oui.

— Un homme qui croit qu'il faut duper les peuples est-il digne d'éloges? — Non.

— A-t-il montré, depuis, toute la sincérité qu'on pouvait exiger de lui? — Non.

— Ne s'est-il pas tenu à l'ombre, évitant de s'engager auprès d'aucun parti, de se déclarer sur aucune question? — Oui.

— Ne s'est-il pas abstenu de voter, dans dix-huit occasions importantes? — Oui.

— Est-ce autre chose qu'un calcul politique? — Non.

— Mais supposons que celui qui en 1836 et en 1840 envahissait le sol français aux cris de : Vive l'Empereur! tandis qu'un de ses complices se chargeait de recruter trois cents gueulards aux poumons vigoureux, chargés de jeter le même cri, supposons que ce prétendant soit devenu républicain, le jour où il s'est aperçu qu'il ne pouvait rentrer en France qu'à cette condition. La présidence n'est-elle pas la première magistrature de la république? — Oui.

— N'y doit-on pas appeler un homme éprouvé, un homme capable? — Oui.

Louis Bonaparte a-t-il prouvé qu'il Télait? — Non.

— Dans les pays étrangers où il a résidé, le considérait-on comme un homme supérieur, ou même distingué? — Non.

— A-t-il écrit quelque beau livre? — Non.

— S'est-il illustré comme soldat? — Non.

— A-t-il brillé comme orateur? — Non.

— A-t-il montré de la dignité dans l'exil? — Non.

— N 'a-t-il pas choisi pour son séjour de prédilection l'Angleterre? — Oui.

— N'était-ce pas la dernière contrée qu'il eût dû choisir, s'il avait eu l'âme vraiment française? — Oui.

— N'a-t-il pas paradé dans les fêtes de l'aristocratie anglaise? — Oui.

— Ne s'est-il pas mis au service de la police anglaise? — Oui.

— Est-il, de tous ceux de sa famille, le plus digne d'estime? — Non.

— Ses deux folles tentatives ne donnent-elles pas la mesure de son intelligence? — Oui.

— Ne s'est-il pas couvert de ridicule, par cette turbulence présomptueuse, que rien ne justifiait? — Oui.

— Le ridicule est-il mortel en France? — Oui.

— Louis Napoléon, par sa conduite passée, par la médiocrité de son mérite, n'a donc aucun droit à la présidence de la répubhque? — Non.

— Paraît-il au moins s'appuyer sur les hommes à la fois les plus intelligents et les plus honnêtes? — Non.

Ceux qui se groupent autour de lui ne sont-ils pas, pour la plupart, des flatteurs, des ambitieux ou des mécontents? — Oui.

— Est-ce bien par estime pour lui qu'ils le secondent?— Non.

— Ne spéculent-ils pas sur la popularité du nom qu'il porte? — Oui.

— N'est-ce pas pour le diriger à leur gré, ou pour ramener un nouvel ordre de choses? — Oui.

— Est-ce qu'il ne rallie pas tous les ennemis de la République? — Oui.

— Est-ce par amour pour la République qu'ils le soutiennent? — Non.

— Pour un grand nombre de partisans, il n'est donc pas un but, mais un instrument? — Oui.

— Ne dit-on pas que les paysans voteront pour lui? — Oui.

— Croyez-vous vraiment à cette unanimité de la campagne? — Non.

— N'est-ce pas une tactique fort connue, d'affirmer qu'une chose se fera, afin qu'elle se fasse? — Oui.

— Quoi qu'il en soit, n'est-ce pas son nom surtout qui éblouit les gens de la campagne? — Ouï.

— Et ce nom prouve-t-il quelque chose? — Non.

— Connaissent-ils bien les antécédents de Louis Ronaparte? — Non.

— N'est-ce pas pour eux surtout qu'il est un rayonnant Inconnu. — Oui.

— Ne sont-ils pas imprudents et aveugles de porter leurs voix sur ce fantôme trompeur? — Oui.

— Ne les a-t-on pas abusés? N'a-t-on pas parlé d'une diminution considérable sur les impôts? est-il facile de promettre ? — Oui.

— Cette diminution instantanée, et sur de vastes proportions, est-elle praticable dans un pays où l'administration publique a des besoins si nombreux

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et des ressorts si compliqués? est-il facile de tenir? — Non.

— Est-il au pouvoir d'un homme de faire renaître le travail et le crédit? — Non.

— N'est-ce pas le souvenir de l'empereur qui séduit les campagnards? — Oui.

— Ont-ils tort? — Oui.

— L'Empire n'a-t-il pas usé presque une génération d'hommes en dix ans? — 'Oui.

— L'Empire n'a-t-il pas épuisé la France en impôts de toute sorte? — Oui.

— L'Empire n'a-t-il pas fermé la bouche à toutes les voix libres? — Oui.

— L'Empire n'a-t-il pas amené l'invasion? — Oui.

— Notre gloire ne nous a-l-elle pas coûté bien cher? — Oui.

— Sans la compensation de cette gloire, le régime impérial eût-il été tolérable? — Non.

— Le neveu a-t-il, au moins, la puissance et le génie d'organisation qu'avait l'oncle? — Non.

— • Ils sont donc fous de regretter l'Empire, sans l'Empereur,- et pour le seul plaisir de fonder une dynastie impériale? — Oui.

— C'est pure superstition de grognards? — Oui.

— Et dans les villes, y a-t-il beaucoup de bonne foi et d'unité parmi les partisans de Bonaparte? — Non.

— Croyait-on, dans l'origine, que ses prétentions fussent sérieuses? — Non.

— N'y voyait-on pas uniquement un mot d'ordre, un cri de ralliement des factieux? — Oui.

— Les honnêtes gens n'ont-ils pas bientôt gémi de voir avec quelle facilité et quelle inconséquence le peuple ignorant s'éprenait d'un nom? — Oui.

— N'est-ce pas le plus misérable des journaux qui

a, Tan des premiers, prôné cette candidature? — Oui.

— N'était-ce point par haine d'un autre nom ? — Oui.

— Quant au nom de Bonaparte, n'est-il pas le drapeau de toutes les rancunes? — Oui.

— De toutes les jalousies? — Oui.

— De toutes les haines? — Oui,

— De toutes les ambitions rampantes? — Oui.

— De toutes les craintes bourgeoises? — Oui.

— De toutes les espérances monarchiques? — Oui.

— De tous les instincts égoïstes? — Oui.

— De tous les souvenirs surannés ? — Oui.

— Il s'appuie donc, pour être président de la République, sur ceux qui veulent renverser la République? — Oui.

— Croyez-vous qu'un nouvel essai de gouvernement monarchique puisse être plus heureux que les précédents? — Non.

— Pas plus un Empire qu'une Restauration? — Non.

— De deux choses l'une : ou Bonaparte ne veut être que président, ou il veut être empereur? — Oui.

— S'il arrive à l'Empire, ce sont de nouvelles révolutions qui se préparent, des guerres de dynasties, des vengeances de républicains, la lutte sanglante de tous les partis? — Oui.

— Mais pourra-t-il se résoudre à se démettre de la présidence au bout de quatre ans? — Non.

— Et quand même il le voudrait, ses conseillers, plus acharnés que lui au pouvoir, le lui permettront-ils? — Non.

— Et si le chef est incapable, ne verrons-nous pas recommencer cent combats ministériels, cent duels de portefeuilles? — Oui.

— Et sans prévoiries choses d'aussi loin, le lendemain même de Télection de Louis Bonaparte à la présidence, les partis si divers qui le soutiennent ne se sépareront-ils pas ? — Oui.

— Ne verra-t-on pas alors de combien d'éléments hétérogènes était composée cette majorité factice?

— Oui.

— N'y a-t-il pas, dans ce nombre, des philippistes?

— Oui.

— Des légitimistes? — Ouï.

— Des impérialistes? — Oui.

— Des alarmistes? — Oui.

— Des royalistes quand même ? — Oui.

— Croira-t-on que tous ces gens-là poursuivent la même chose? — Non.

— Est-ce l'ordre qu'ils veulent? — Non.

— N'espèrent-ils pas qu'à la suite du plus grand désordre possible, et du milieu d'un chaos politique, leur opinion finira par triompher? — Oui.

— Ils ne secondent donc Louis Bonaparte que parce qu'il embrouille tout? — Oui.

— Et les quelques honnêtes gens qui voient dans ce grand nom une garantie d'ordre et de prospérité se font donc illusion? — Oui.

— Ils s'imaginent que Bonaparte remédie à tout, rallie tout le monde, et qu'avec lui la révolution est close. Est-il aveuglement comparable à celui-là? — Non.

— Ainsi, dans le cas où Bonaparte réussirait, nous devons nous attendre à de nouveaux troubles? — Oui.

— D'abord, ses propres efforts pour arriver à l'Empire? — Oui.

— L'agitation de ses partisans les plus fougueux, pour l'y pousser? — Oul

— Les agressions constantes des républicains? — Oui.

— Des socialistes? — Oui.

— Des légitimistes? — Oui.

— Des orléanistes? — Oui.

— Ces partis ne s'uniront-ils pas alors contre lui, pour défaire leur propre ouvrage? — Oui.

— N'est-ce pas la guerre civile, et plus acharnée que jamais? — Oui.

— La France, plus épuisée qu'elle n'est même aujourd'hui, en serait réduite à revenir à la République, ou à une restauration éphémère, que suivraient des révolution nouvelles? — Oui.

— Après un long trajet à travers le désordre et le sang, nous reviendrions au point de départ? — Oui.

— C'est-à-dire à un nouvel essai de République? — Oui.

— Car vous ne pensez pas, encore une fois, que le principe monarchique, qui meurt par toute l'Europe, ait assez de vitalité pour renaître en France et s'y perpétuer? — Non.

— Puisqu'il s'agit donc d'établir définitivement, et de fortifier, par toutes les garanties d'ordre, le gouvernement républicain, il est sage d'éviter tout ce qui peut nous rejeter dans les luttes du principe monarchique? — Oui.

— Louis Bonaparte, par cela seul qu'il fut prétendant, et que son républicanisme est douteux, nous y rejette? — Oui.

— Eût-il même la capacité et la bonne foi, son nom sert de drapeau à trop de partis, et à trop de passions, à trop de rancunes et à trop de mécontentements pour que la République y puisse trouver la force dont elle a besoin? — Om.

— Est-ce autre chose qu'un souvenir', ou une menace? — Non.

— Vous pensez que, pour être fidèle au principe républicain, on ne doit pas porter sa voix sur un candidat qui rappelle des principes tout différents? — Oui.

— Vous pensez que Tordre, le crédit, la confiance renaîtront mieux et plus sûrement, si la France s'engage bravement dans la voie républicaine, au lieu d'y revenir plus tard par de nouveaux détours? — Oui.

— Voterez-vous pour Louis Bonaparte? — Non.

A ses parents.

Dimanche soir, 10 décembre 1848, 7 heures.

Le sort en est jeté! les urnes sont pleines; que vat-il en sortir?... La journée a été admirable : un ciel d'une pureté! un soleil tout réchauffant! une température d'une douceur! — Dieu semblait sourire joyeusement! — Quoi qu'il arrive, le suffrage universel est une belle chose. Ces campagnards qui arrivaient par longues files, tambour battant, le maire et le curé en tête, sont un spectacle digne de l'homme, digne d'un pays libre! — Tout le monde volait; les uns, dans leur entraînement de reconnaissance, dans leur patriotisme rétrospectif, dans leur ardeur irréfléchie, acclamaient Bonaparte; d'autres aussi faisaient le môme choix, par rancune et par hypocrisie; d'autres plus réfléchis en même temps que plus républicains, nommaient Cavaignac; un grand nombre d'ouvriers ont choisi Lcdru-Rollin; — Allons 1 c'est bien! les choix sont libres! — Soumettons-nous d'avance au résultat du suffrage universel

de peur de le condamner! — Surveillons bien ce Bonaparte, s'il est nommé président; à la moindre tentative d'usurpation, qu'on le jette à bas; il ne faut pas que la république nous soit encore escamotée par quelques ambitieux! — Espérons du reste que tout se passera avec calme, à l'honneur de la France; et que les anarchistes en seront pour leurs frais! — Ces paysans sont de vrais moutons de Panurgel On leur mettait le bulletin en mains; ils se laissaient faire! — Hier soir, on a brûlé une botte de paille, en grande cérémonie, comme si c'eût été ce pauvre Cavaignac; les légitimistes étaient là; on devinait leur présence dans les groupes! — N'était-ce pas pitié que dentendre des marmots de cinq ans crier : « A bas Cavaignac! il a ch... dans son sac! » ou bien: « il est tombé dans la m.... ! » Voilà ce que c'est que le peuple! — le peuple libre! à Athènes, à Rome, en France, en Amérique, il est toujours, il fut toujours le même! — léger, inconséquent! épris sans raison; acharné sans motif; jouet de tous les partis; ébloui par tous les grands noms ; engoué ; tiraillé ; libre pourtant! Car c'est encore la liberté, que de se donner à vingt maîtres, ou d'obéir à vingt caprices, ou de commettre vingt inconséquences! — On est libre d'être sage, et libre aussi d'être fou! — La liberté, c'est bien souvent le droit de se choisir son maître !

Lundi soir, H décembre.

On sait le résultat du scrutin à Tours; sur 10 000 votants. Napoléon a eu 8 000 voix, Cavaignac

dix sept cents {1700) et Ledru-RoUin 300. Allons! allons! le suffrage universel fait de belles choses! — Etrange entraînement! — Folie! Inconséquence! — Que va-t-il arriver? — Si du moins, fort d'une imposante majorité, le neveu de l'autre entrait résolument dans la voie républicaine ! — Ce serait son salut. — D'aillenrs, n'est pas usurpateur qui veut! — Puissions-nous ne pas voir Henri V! — Je ressens une certaine joie d'avoir voté avec la minorité; on a toujours constaté que les minorités avaient eu raison.

La dernière proclamation de Cavaignac est un vrai testament politique, un De profundis. — Pauvre général! Le voilà qui va rejoindre Lamartine dans le martyrologe de l'ingratitude et de l'oubli! — De tous ces ambitieux, il était le plus honnête; — Ledru- Rollin est un porteur de toasts, pas autre chose! — Raspail est le marchand d'orviétan de la république; Louis Bonaparte n'est rien qu'un nom; ce n'est pas lui qui va gouverner, c'est la coterie de Thiers; — c'est l'optimisme politique; c'est le statu quoi — Le National renversé fait place à ce vieil infirme qu'on appelle le Constitutionnel l — Après ce triomphe, les légitimistes ne doutent plus qu'une troisième épreuve du suffrage universel, bien chauffée, bien préparée, ne leur amène le boiteux de Goritz!

Bonaparte, mon ami, la tâche est lourde pour toi; je le plains plus que je ne te hais; tu n'as pas la caboche de ton oncle, et les partis qui t'ont porté là vont tous te demander le prix de leurs services! Pauvre Bonaparte! Je n'échangerais pas mes nuits de sommeil contre les tiennes! — Ah! comme l'Europe va rire!... et l'Amérique! — La France est folle, je vous le dis. — Mais enfin elle use de sa liberté; je n'ai rien à y voir; advienne que pourra; et vive le

suffrage universel, même quand il se trompe ! — il faut bien qu'il fasse des sottises, avant d'être sage; — tout ce que je demande, c'est que nous ne les payions pas trop cher !

A ses parents.

Tours, mercredi 20 décembre 1848.

Nous avons eu ici trois semaines de mai, en décembre; un vrai printemps, à faire illusion aux papillons, s'ils n'étaient pas tous en terre. — Les roses tout étonnées se regardaient fleurir sur leur tige; et les bourgeons se demandaient entre eux s'ils devaient éclore tout de bon, et donner des feuilles aux arbres dépouillés! Le bon Dieu, tout préoccupé des élections, avait oublié un instant de surveiller les saisons; le Printemps folâtre en profita pour devancer ce lourd vieillard Hiver, qui marche pas à pas. — Mais, depuis hier soir, tout est rentré dans l'ordre, tout suit son train naturel; et j'ai rallumé mon feu, éteint depuis quinze jours.

Je suis forcé de l'avouer, cher père : Napoléon a la majorité! — La sottise est faite; la France, comme tous les fous de bonne maison, l'a faite grandement, libéralement, cette sottise éclatante; elle Ta tirée à cinq ou six millions d'exemplaires! — Tu chantes victoire; pour moi, je trouve l'iiorizon fort rembruni, le ministère projeté me déplaît; les Mole, Thiers, Bugeaud se mettent à l'écart, pour rejeter sur d'autres tout le fardeau de la situation; les légitimistes cherchent quelque nouvelle lactique pour ramener leur éternel Bourbon; les socialistes four-

bissent leurs armes, et fondent des balles. — Le second acte de la révolution commence; attention! Un débutant y va jouer le premier rôle; gare aux sifflets et à la cabale! — Je suis un spectateur impartial; toi, cher père, je te vois au parterre parmi les claqueurs I — Ah 1 si ce Bonaparte pouvait satisfaire les hommes aussi facilement qu'il contentera les enfants : avec quelques jours de congé! — Les 3 838 voix que Lamartine à eues à Paris sont une honte pour la nature humaine, et pour la France.

— Voilà donc tout ce que produit la reconnaissance politique! — Quant à Cavaignac, je le plains : il doit sévèrement juger le peuple français ; et il a raison ;

— je me félicite d'avoir voté comme j'ai fait, contre l'inconnu, contre la nouveauté, contre le prestige des souvenirs, contre le hochet impérial, — L'avenir dira qui s'est trompé de nous deux.

Je suis encore allé me promener aux bords de l'Indre, jeudi dernier. J'ai fait neuf lieues à pied ce jour-là, pour n'avoir pas trouvé, le soir, de maraîcher qui put me ramener en voiture. — J'ai visité en détail le grand viaduc; j'ai aperçu la maison de M. Delaville-Leroux, à la Roche. — A la nuit, je me suis mis en route pour revenir; j'ai rencontré à quelques pas de l'Indre une espèce de roulier, en blouse, et suivi d'un chien, qui allait à Tours et me proposa d'être mon compagnon de voyage; — il faisait nuit; nous étions à quatre lieues de Tours, loin de toute habitation; le plus sûr était d'accepter. Il me mena par des chemins de traverse, dans les bois, le long des prés, dans des sentiers à lui connus; nous suivîmes même quelque temps le talus du chemin de fer de Bordeaux, qui passe dans cette direction,

et OÙ Ton travaille beaucoup. — Je n'étais pas très rassuré, seul avec cet inconnu et son chien; — cependant je causais avec lui, avec beaucoup de confiance, et il me parut que ce n'était pas un homme dangereux.

Le temps était très noir; j'aperçus tout à coup une hutte et de la lumière, dans un fourré d'arbres. Il s'en approcha, ouvrit la porte, comme on fait quand on connaît les lieux, et me fit signe d'entrer. — Je le suivis. — C'était un cabaret de campagne, parfaitement isolé; une vieille femme nous versa deux verres d'eau-de-vie, et je les payai. — Mon compagnon me laissa faire. — La vieille paysanne nous raconta qu'elle était fort misérable, et qu'elle était restée deux jours sans avoir de pain chez elle. — Je voulus payer l'eaude-vie le double du prix qu'elle me demandait; elle refusa. — Nous nous remîmes en route, causant politique. — Il commençait à pleuvoir; il était huit heures du soir; — le chien jappait en courant devant nous; je ne voyais pas à dix pas de moi; j'enfonçais dans la boue; car la chaleur du jour avait dégelé les terres molles où nous marchions, sans suivre de chemin tracé. — Je ne savais pas où j'étais; mais mon homme avançait comme quelqu'un qui sait où il va.

— Nous fîmes ainsi deux lieues, jusqu'à un village nommé Joué, sur la route de Chinon. — Tout le village dormait; mais un cabaret était ouvert. Mon individu y entra encore, avec la même familiarité.

Là, le spectacle était moins rassurant : sur une longue table, autour d'une chandelle enfumée, étaient couchés, accoudés, des hommes d'assez mauvaise mine, les uns dormant, les autres jouant aux cartes.

— On nous servit encore deux petits verres, et c'est mon homme qui paya; il en faisait un point

d'honneur! — Il se mil à causer avec tous ces gaillards, qui me regardaient dun air hébété, comme Tsne bête curieuse; car jetais en bourgeois, et assez proprement vêtu. — Il en vint plusieurs autres, tous en blouse, qui s'établirent de même autour de la table, et se mirent à boire, en parlant assez bas. Je fus obligé d'avertir mon compagnon qu'il se faisait tard. Nous partîmes enfin, et quand je fus hors de ce bouge, je respirai; nous avions encore le Cher à traverser et une lieue et demie à faire pour arriver à Tours. — De peur, je n'en avais aucune; mais pourtant, j'examinais de temps en temps à la dérobée mon individu, son gros bâton et son chien.

Nous étions dans un chemin creux, qui conduit à un endroit qu'on appelle le Pont Volant, à quelque distance d"une avenue de peupliers qui mène ellemême aux bords du Cher; le lieu eût été merveilleusement choisi pour une embuscade; mais c'est à peine si j'y songeai, occupé que j'étais d'écouter les interminables histoires de mon guide. — Il me racontait qu'il avait été marchand de bois; que la grande inondation de la Loire l'avait ruiné, en lui emportant pour quinze mille francs de bois à brûler, et que la préfecture lui avait un jour accordé trentehuit francs d'indemnité, qu'il refusa avec indignation; — qu'il vivait assez tristement, avec quatre enfants, du produit de deux chevaux et d'une charrette; — qu'il transportait du sable, des pierres, pour les travaux du chemin de fer, etc.

Nous approchions de Tours. En traversant le faubourg désert de Saint-Sauveur, qui est en dehors de la ville, mon compagnon fut reconnu et accosté par un individu qui se tenait devant une maison, et que l'obscurité m'empêchait de bien distinguer. — Ils

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causèrent quelques minutes de choses et d'autres, après quoi nous continuâmes tous deux notre chemin; et comme je lui demandais quel était cet homme, il me répondit : c'est le bourreau, — ec il ajouta : « Vous voyez qu'il n est pas fier ; c'est un brave homme, bien charitable, et qui fait beaucoup d'aumônes. » — Je le mis alors sur ce chapitre-là, et il me parla longuement du bourreau, de ses deux filles, de cette charmante famille, etc., etc. — Enfin nous arrivons au Mail ; et c'est là seulement que nous nous séparâmes. — J'étais sain et sauf, et si peu fatigué, que je pus encore aller lire mes journaux.

A Laurent- Pichat.

Tours, 2 février 1849.

Lisez-vous les Confidences! — avez-vous lu Raphaël? — Je trouve cela merveilleusement écrit; — Graziella est délicieuse; — et Julie, qu'elle est différente de la raisonneuse de Rousseau, qui met le vice en action et la vertu en paroles! — Savez-vous que j'ai une grande joie? Ce « lac » des Méditations, ce lac aux flots harmonieux, ce lac, qui s'est accru de toutes les larmes qu'il a fait verser aux femmes, ce lac dont nul ne savait le nom, ce lac dont j'étais amoureux, je le connais, je l'ai vu, c'est le lac du Bourget ; Raphaël a tout éclairci ! — L'an passé', nous fîmes, à cinq, un voyage à Chambéry, à Aix, à Hautecombe; je m'étonnai que ce pays admii'able, plus mystérieux, plus mélancolique que la Suisse même, n'eût pas

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