Voir lettre du 30 avril 1848. Paee
encore inspiré les poètes; nous louâmes une grande barque et trois mariniers qui nous firent traverser dans sa largeur, jusqu'à Tabbaye de llautecombe, ce lac uni comme un miroir, caché au milieu des montagnes, tout résonnant d'échos lointains, à peine sillonné par quelques batelets de pêcheurs. — C'était le matin; une brume légère s'élevait du lac; l'un des mariniers chantait un air d'une harmonie triste et monotone; les deux autres frappaient les flots en cadence; nous étions assis nonchalamment sur les bancs de bois de notre embarcation; je me penchais en dehors, et ma main qui plongeait dans l'eau arrêtait au passage les joncs qui nageaient sur cette surface argentée par le soleil levant; — je regardais, dans une sorte d'extase, toutes ces montagnes aux formes bizarres, tous ces hameaux posés sur la rive, comme des hôtes qui attendent un ami; — je me perdais dans cette contemplation qui dura deux heures, et je trouvais, à cette vue, quelque chose de si puissamment poétique, que je plaignais les poètes de n'avoir pas chanté, de n'avoir pas connu peut-être cet Elysée des montagnes. — Et c'est le lac de Lamartine! — je suis content.
A ses 2^arents.
Tours, 31 mars 1849.
Je n'ai plus le droit de me plaindre : je voulais des aventures; j'en ai eu, et de toutes les espèces. Cette semaine a été prodigieuse, et c'est une merveille qu'après tant d'émotions je sois à peine incommodé, lorsque d'autres auraient eu peine à résistera d'aussi
singuliers événements. C'est ainsi qae le ciel se plaît à surprendre ceux qui se lamentent surTinsignifiance de la vie, et la monotonie des occupalions! Du reste, vous allez en juger par vous-mêmes; lisez sans effroi ce qui va suivre, puisque, je vous le répète, je suis sain et sauf, et, à part une égratignure, rien sur ma personne n'indique la trace de tant d'aventures nouvelles pour moi.
Lundi dernier, je me rendis chez M, B... — J'avais mis, pour la première fois, m.on gilet blanc; j'élais galamment habillé, pour faire honneur à ces aristos.
— Il y avait grande compagnie, une quarantaine de personnes, des comtes, des ducs, des généraux, le vieux chancelier Pasquier, le procureur général, des magistrats. — Il y avait aussi quelques dames, en grande toilette. — J'étais tout étourdi d'une si brillante compagnie, et je ne savais sur quel pied danser.
— Mme B... fut très aimable pour moi, et me présenta à quelques personnes qui m'invitèrent même à venir les voir. — Le chancelier Pasquier est fort simple de manières. — Je lui ai adressé quelques paroles ; — il est vieux, et un peu sourd; je lui ai parlé de son neveu M. d'Audiffred, que j'ai connu à Dijon.
A dix heures et demie, je partis discrètement. — Il faisait sombre ; j'étais à peine arrivé sur le mail Hcurteloup, qui mène à la Porte de Fer, que trois hommes se précipitèrent sur moi, et me bâillonnèrent; l'un me prit ma montre, qui ne m'a été rendue que ce matin, par le commissaire de police; les deux autres me dépouillèrent de mon paletot; et, comme, à ce moment ils entendirent des bruits de pas, ils m'entraînèrent du côté de l'embarcadère, je ne sais pourquoi, et, arrivés à une affreuse masure, ils y
entrèrent, et, malgré ma résistance, je fus enfermé au premier dans une chambre, sans lumière. — Comme onze heures sonnaient, je les entendis sortir de la maison; ils parlaient avec une femme. — Dès qu'ils se furent éloignés; je frappai à la porte du corridor; pas de réponse; je frappe encore, rien ; — alors j'ouvris la fenêtre, et comme le premier étage n'était pas haut, me cramponnant aux barreaux, je me laissai tomber en bas; j'en fus quitte pour une écorchurc au bras, et je me sauvai chez moi en toute hâte. — Le lendemain je fis ma déposition chez le commissaire de police. — Je vous apporterai le journal du mercredi, qui raconte tout cela. Les trois individus ont été arrêtés et interrogés; — on leur a demandé quelle était leur position sociale; ils ont répondu : « Républicains de la veille 1 »
Vous croyez peut-être que cette aventure a seule rempli ma semaine; détrompez-vous. — Mercredi soir, vers sept heures, par un temps neigeux, j'étais auprès de mon feu à travailler, quand j'entendis du tumulte sur l'avenue; un coup de fusil partit; bientôt, j'entends monter précipitamment dans mon escalier. On frappe à ma porte; j'ouvre : un homme s'élance dans ma chambre, en repoussant la porte. — « Qui êtes-vous », dis-je? — « Sauvez-moi ! cachez-moi !
— on me poursuit! » — « Vous a-t-on vu entrer ici? »
— « Je ne crois pas. » — J'entendis des gendarmes galoper sur l'avenue. — L'inconnu me dit : « Cachezmoi I » — « Mais qui êtes-vous? » — (il avait un long visage pâle, une barbe tirant sur le roux et quelque chose d'égaré dans le regard). — « Je suis Huber, me dit-il. » — « Le condamné politique? » — « Oui, moimôme. »
Des pas résonnèrent sur l'escaher; Huber se blottit
dans mon placard . — Un gendarme entra . — Je m'étais assis à ma table, travaillant avec sang-froid. — « Pardon, monsieur! vous n'avez entendu personne monter dans cette maison? » — « Non, monsieur, lui dis-je. » — Il jeta un coupd'œilsurla chambre, n'y vit rien, et sortit.
Enfin, chers parents, qu'il vous suffise de savoir qu'Huber est caché chez moi depuis ce temps; Mme Charles et M. S... sont dans le secret. On le couche dans un cabinet de M. S... — Le jour, il est chez moi, où certes personne ne songera à le chercher. — Je lui ai donné des plumes, du papier; il prépare une justification de sa conduite. — C'est ici qu'il a écrit sa dernière lettre que les journaux ont publiée. — Il a quelque argent, et paie ses repas à Mme Charles; c'est un excellent homme, un peu original, mais qui cause très bien. — Il doit nous quitter quand le procès sera jugé, c'est-à-dire demain ou lundi, pour aller à Nantes et, de là, s'embarquer pour Londres. — Il m'a donné deux lettres, l'une pour Ledru-RoUin, l'autre pour Proudhon, afin que je fasse leur connaissance, — à Pâques. — Ce qu'il y a de drôle, c'est qu'avant-hier le commissaire est venu me voir pour l'affaire du vol et qu'il a vu Huber, griffonnant à ma table. Je lui ai dit que c'est un maître d'études de collège.
A ses parents.
Tours, lundi 30 avril 1849.
Nous sommes passés de l'hiver à Tété sans transition. A peine la dernière neige venait-elle de fondre,
qu'un soleil tro)3ical est survenu, et grille les bourgeons éclos. — J'ai fait à ces premières chaleurs le sacrifice de ma chevelure: elle est tombée hier sous le ciseau, à l'heure où l'astre du jour, au milieu de sa course, éclairait une revue de la garnison au Champ de Mars! — Dieux! que je me suis trouvé laid, après ce fatal sacrifice! — Des deux côtés du front une toufTe de petits cheveux, qui veulent à toute force friser en dehors, formait comme une aile d'oiseau qui prend son vol; il semblait que j'eusse aux tempes ce que Mercure porte aux talons. — Je suis maître de mes cheveux, quand ils sont longs; je les domine alors, je leur impose la forme qui me plaît, je les tourne et les ploie à ma fantaisie: — mais dès qu'ils sont courts, ils frisent dans tous les sens, il font mille grimaces et mille contorsions sur ma tête; ils se conduisent en écoliers indisciplinés, et font damner le peigne, la brosse et la pommade ! — Quoi qu'il en soit, j'ai dû faire cette offrande à l'autel du printemps, ou plutôt de l'été! — Tout le parquet du temple, c'est-àdire du salon de coiffure, était jonché de ces mèches à jamais regrettables! Il faudra bien trois ou quatre mois pour ramener à son premier état ma tête ravagée! (j'allais dire dépeuplée!) Pauvre tête! pauvres cheveux! Moisson de mèches fauchées par l'impitoyable perruquier! — que de mèches! que de mèches! — Don Juan eût pu en donner à ses mille et trois amantes! — et moi je n'en ai pas même ramassé une!
C'est jeudi dernier, chers parents, que l'Alboni a donné son concert au théâtre. — On jouait le Caprice et le Roman d'une Heure; vous connaissez la première de ces deux pièces; l'autre est plus jolie encore; c'est délicat, c'est fin, c'est naïf,
c'est touchant, c'est original, c'est spirituel, c'est plaisant, c'est léger, c'est profond. — Alboni a chanté ensuite trois airs, qu'on lui a fait répéter tous; — un air de Berriot, un air de la Cenerentola, enfin son fameux brindisi.
La salle entière était louée; j'avais moi-même loué bravement une stalle pour mes cinq francs, et je ne m'en repens pas. — Grâce à mon coupon , on m'a laissé monter sur le théâtre, où j'ai pu voir et entendre l' Alboni à deux pas de moi, quand la toile était baissée, et à dix pas, quand elle était levée. — La voix de cette grosse jeune fille a quelque chose de prodigieux. Il faut entendre ces vocaUsations puissantes et faciles; ce timbre pur qui passe des notes hautes aux notes basses sans effort et sans fatigue; ces cadences interminables, aussi fermes, aussi nettes à la fin que lorsqu'elles commencent; ces intonations ravissantes ; ces roulades pleines de nuances délicates ; ces sons graves et mâles, qui sortent de la poitrine, comme d'un vaste tuyau d'orgue. Et quelle aisance, et quel art, et quel style! — on ne sait à quels intants cette femme respire! Ses larges poumons lui fournissent de l'air sans interruption, sans lassitude ; c'est la vigueur d'un soufflet de forge et la grâce d'un rossignol ! — Une chose lui manque pourtant, à laquelle on ne songe pas, tant qu'on écoute ses délicieux roucoulements : c'est le cœur, c'est la passion, c'est l'âme enfin!
Oui, cette femme manque d'âme. — Elle ravit, mais elle n'émeut pas; elle arrache des trépignements d'admiration, mais pas une larme, pas un frémissement électrique; c'est un ange gazouilleur, ce n'est pas un être humain, qui se plaint, qui souffre, et dont la voix saigne ! — Le choix même des
morceaux cfu'elle préfère indique assez quelle ne se sent pas portée au pathétique; — l'expression des sentiments douloureux lui est inconnue; elle saura rendre l'orgueil et les joies du triomphe; elle échouera s'il faut montrer le découragement, l'angoisse ou le désespoir. — Sous ce rapport, Grisi lui est supérieure, Mme Viardot peut-être aussi; la Malibran surtout l'aurait emporté sur elle. Mais quant à l'organe, celui de Mlle Alboni est, je crois, incomparable.
Je n'ai pas besoin de a'ous dire qu'on l'a comblée de bravos, accablée sous les bouquets de camélias! etc. — Toute la noblesse de Tours et des environs était au théâtre, en toilette de bal; — la rue était encombrée de carrosses ; on se serait cru à la sortie du Théâtre Italien.
A Laurent-Pichat.
Tours, le 5 mai 1849.
Vous l'avez dit, mon ami; c'est paresse, si je ne vous écris pas; quels motifs aurais-je d'être fâché contre vous qui ne dédaignez pas mon exigeante et monotone amitié? C'est paresse. Je fonds à ces premières chaleurs de mai; je fais peau neuve; non pas pour devenir papillon cependant; larve je suis, larve je resterai. J'avais hâte de voir poudroyer le soleil et verdoyer les prés. Par le temps de pluies et de bourrasques que nous avions depuis deux mois, la renommée de la Touraine n'était plus qu'une amère et inexplicable dérision. — Cette vallée de la Loire était une vallée de larmes! le vent d'ouest me persécutait :
il me fallait deux fois par mois courir après mon chapeau : rien n'est fait pour humilier davantage ! — Heureusement, voici Tété; le four chauïïe ; pecori Jam gratior iimbra est! — Il est vrai que la saison n'est guère avancée de ces côtés. Nous n'en sommes encore qu'aux bourgeons, ou peu s'en faut; mais le ciel est d'azur, les matinées sont charmantes. J'entends, le soir, de ma fenêtre, le formidable coassement des grenouilles du marais voisin ; ranseque palustres avertunt somnos! — Les pâquerettes se saluent dans l'herbe, comme des amies de pension qui se retrouvent; — les couleuvres, dont vous avez vu chez moi deux échantillons, s'endorment plus nombreuses sur le sable des chemins ; les coléoptères sortent de leur nid, et les grisettes de leur mansarde; c'est une double chasse qui s'ouvre; les amateurs se mettent en campagne; l'un s'arme d'un nœud de cravate, d'un pantalon de nankin, d'une moustache insidieusement retroussée, et d'un jonc flexible ; l'autre endosse la veste du campagnard, prend le chapeau gris, le liège, la filoche, les épingles. — Comme Ronsard, il veut « jusques au coude avoir l'herbe! » — Ils sont partis; trahit sua quemque volupias! nouveau souvenir décole; troisième citation! — Est-ce bien la troisième que vous subissez? — En vérité, oui! — ces vieilleries de la mémoire me reviennent par exception; — manet alta mente repostum; — ce qui fait quatre.
Je vous disais donc qu'on se met en chasse, qui sous les marronniers du Mail (toute ville de province a une promenade publique de ce nom), qui, dans les buissons et les marécages de la Loire et du Cher. Pour moi, voilà longtemps que j'ai reconnu que, papillon pour papillon, je réussirais mieux à prendre
les bêtes que les filles, — Les viclimes que je fais, je les pique sur liège, — et j'étudie leurs beautés au microscope.
Ce que vous me dites des vers de notre ami Eugène ' est parfaitement vrai, à part une dose d'indulgence qu'il n'était pas nécessaire d'ajouter à cette pui'gation amicale. — Sans croire, comme vous, qu'il ait beaucoup de bon sens (car j'ai les preuves du contraire), il est sur que la nature de son esprit le dispose peu à celte escrime des poètes contre l'idéal. — Il voit les choses un peu trop comme elles sont, à l'étal solide; vous autres poètes, bizarres chimistes, vous ne présentez guère les idées et les mots qu'à l'état gazeux.
Notre ami Eugène, assez délicat observateur des petites choses (c'est aussi mon avis), les isole et les dessine au trait; — son imagination a la qualité des lunettes achromatiques. — L'habitude d'enseigner y est pour beaucoup, mon cher Laurent; — les beautés qu'on enseigne, il faut qu'on les précise. — Ce pédantisme de l'expérience, dont vous parlez, est une des nécessités du métier qu'il fait. Quand il commente les poètes, avec ses écoliers, il est obligé de mettre le doigt sur des beautés visibles et sensibles, de faire valoir le développement d'une idée, la place d'un mot, le choix d'une expression, l'harmonie d'une rime, la sonorité d'un vers, la rotondité d'une période 1 — il doit indiquer les effets et les causes, sous peine de ne laisser dans les esprits que de vagues impressions, fugitives, inexpliquées! — Voilà pourquoi le maître qui instruit des enfants se préoccupe surtout des beautés qui ont leur raison d'être logique,