‹ Lettres de jeunesseChapitre 52 sur 60 · Eugène Manuel lui avait envoyé des vers · texte numérisé non relu

Eugène Manuel lui avait envoyé des vers

qui parlent au bon sens, tandis qu'il passe plus rapidement à travers le vaporeux domaine des impalpables fantaisies, des sentiments ailés, des harmonies insaisissables.

Si notre ami Eugène disait à ces têtes légères : « Sentez! nul commentaire n'est possible! voilà des beautés poétiques qu'ilfaut sentir! » il ne serait pas compris; ou bien, pour une sensation vraie qu'il produirait ainsi, il en susciterait un grand nombre d'autres qui seraient à rencontre du goût et de la beauté véritable. — Bientôt ses écoliers admireraient mille sottises, mille monstruosités, sous prétexte qu'une sensation vive se produit en eux, et qu'ils ne veulent plus juger que par-là! — Le mauvais goût du jeune âge (rappelez-vous vos quinze ans) s'épanouirait au grand jour par toutes les issues. — Il faut avoir longtemps jugé avec son goût, pour s'en remettre ensuite, à coup sûr, au jugement de la sensation abandonnée à elle-même. Cette aptitude si rare, même dans les esprits les plus mûrs et les plus exercés, vous la voudriez trouver dans ces folles intelligences, dont l'esprit n'est encore qu'un miroir réflecteur? — Apprenez que l'enseignement ne porte guère de fruit si l'on n'enseigne pâs par raison. Un professeur est un homme qui a réponse à tous lés pourquoi! — Si les écoliers jugent par sensation, ils ne tarderont pas à prendre pour mesure de .cette sensation leur plaisir; et l'on verrait alors qu'avec cette belle méthode ils trouvent que les romans de Sue sont mieux écrits que les oraisons de Bossuet, et les drames d'Hugo préférables à Phèdre et à Cinna !

Vous devez comprendre maintenant pourquoi la littérature du xvii® siècle est particulièrement commentée et recommandée dans les classes ; c'est qu'elle

est essentiellement pleine de beautés logiques, c'està-dire explicables; c'est qu'elle présente le plus merveilleux mécanisme de langage qui se puisse voir ; c'est que les auteurs de ce temps, où dominait l'esprit d'ordre et de méthode, et ce que l'on pourrait appeler le pédantisme du génie, faisaient tout avec une intention marquée, qu'il est facile de reconnaître encore après deux cents ans.

En pourriez-vous dire autant de nos contemporains? N'est-il pas vrai que c'est par sensation surtout qu'il faut les juger? qu'il faut être décidé à les trouver excellents d'avance, sans même être entré dans l'examen minutieux du langage qu'ils manient? N'est-il pas vrai qu'ils gagnent à être vus d'ensemble, et qu'ils perdent à être étudiés à la loupe? n'est-il pas vrai (ce qui est pour moi une preuve décisive) qu'ils gagnent à la lecture orale, et qu'ils perdent à cette attentive lecture de cabinet, où l'œil, sévère auxiliaire de l'esprit, suit sur la page les combinaisons de ridée et les contorsions des mots? — Combien quelques-unes des pires pièces de poésie de M. Hugo, quand elles sont lues de vive voix, produisent-elles d'effet, qui ne paraissent plus ensuite qu'un prétentieux enchevêtrement d'idées et d'images étranges?

Quand vous avez parlé de Déranger à propos de l'ami Eugène {parvis componere magna), je crois que vous avez été dans le vrai; il a pour ce poète une admiration profonde, et le préfère à la plupart de nos poètes coloristes, — Un autre rapprochement, auquel il se dérobe aussi en toute humilité, mais qui a quelque justesse, est celui que vous faites de lui et du Suisse Topffor; celui-là aussi a été maître d'école

et professeur. — On le sent à la netteté incisive de son langage quelque peu travaillé. Il se contente aussi d'un petit nombre de traits où il appuie; point de vague, point d'à peu près. — On retrouve chez lui les habitudes du dessinateur; s'il eût fait des vers, j'ose espérer qu'il les eût faits aussi mauvais que Tami Eugène, en conservant les distances.

Il n'a fait que de la prose; — et c'est à la prose aussi que doivent s'en tenir, je crois, toutes les intelligences de cette famille-là, tous ces puritains du style, tous ces sobres et scrupuleux artistes, sans élasticité, et qui ne savent pas rebondir. — La prose, et surtout le roman ou la nouvelle, se prêtent plus volontiers à une certaine médiocrité délicate, et rare encore, de l'esprit; et qui peut produire, avec du travail et une observation patiente, des œuvres assez estimables, dont la correction, le naturel, et une certaine sensibilité un peu railleuse font le mérite et le charme principal. — Nous n'aurons pas de peine à décider notre ami à s'en tenir à la prose, qui est son lot; — bonne ou mauvaise, il la maniera toujours avec plus d'abandon. Quand vous lui demandez encore des vers, vous vous gaussez de lui. — Tout ce qu'il vous a montré est ancien; ces essais lui sont chers pour ce qu'ils lui rappellent; mais il n'a jamais songé a recommencer d'infructueuses tentatives. — Avant de se mettre à observer les autres, soyez assuré qu'il a commencé par s'étudier lui-même, et qu'il se connaît assez pour avoir réduit sa vanité poétique aux dernières proportions. Il sait qu'il n'a point d'ailes, et il ne songe point à se frotter le dos pour qu'il lui en pousse.

Il ne peut accepter l'échange que vous lui proposez; il n'a que faire de votre cheval; et quant à

VOUS envoyer le sien, qu'en feriez- vous? ce n'est qu'une modeste bourrique, qu'il monte à poil, qu'il excite du talon; innocente et lourde monture, qu'il enfourche sans trop de crainte, pour courir de village en village, et de colline en colline! — Vous voulez lui inoculer votre extravagance? Vous y perdriez votre peine. Le bon La Fontaine l'a dit, voilà longtemps : « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce! » — Tenons-nous en à cette morale; et plutôt que de vous prêter vos défauts, pensant vous passer vos qualités, suivez chacun votre voie, ayez chacun votre saint.

J'en ai fini avec ce badinage, mon cher Laurent.

Vous me conseillez de travailler : je travaille; mais lentement; — j'ai mon magasin, comme la fourmi; je fais ma provision de tableaux, de portraits. — Ce sont des bribes de conversations, des traits de caractères, des coins de nature ébauchés à la promenade, des visages de femmes esquissés à l'église, des intérieurs de fermes et d'auberges, quelques larmes recueillies sur des joues brûlantes, quelques sourires fixés par un trait de plume. — Tout cela me servira, jo ne sais quand ni comment; peut-être n'en sortirat-il rien? mais je crois qu'il y a là quelque vie et quelque naturel ; je ne me mettrai à l'œuvre qu'assez tard ; je ne sais quelle voix du dedans me dit d'attendre, et de continuer à vivre, avant que d'écrire.

A ses. parents.

Tours, jeudi, Ascension, 17 mai 1849.

Nous avons ici des alternatives de pluie et de beau temps, qui empêchent toute promenade de longue haleine; la terre est détrempée; les orages sont fréquents; nous en eûmes, hier soir, un qui fut épouvantable. — La campagne se fait ravissante, et il est bientôt temps que papa vienne ; — les arbres et les prés sont de ce beau vert qu'on devrait appeler verl de mai. — Je conduirai ce vénérable père à Saint- Avertin, à Rochecorbon et dans les bois de Grammont; mais il faut qu'il soit bon marcheur.

Les élections se sont passées ici très pacifiquement;

— mais les hommes intelligents (et non re'acs) étaient indignés des manœuvres de Léon Faucher.

— Depuis huit jours, nous recevions tous les jours des dépêches télégraphiques, affichées dans les rues, et qui annonçaient les votes de la Chambre favorables au ministère, ou démentaient avec toute la mauvaise foi possible les nouvelles d'Italie. Chacune de ces dépêches se terminait par quelque provocation, dont la lourde population de Tours semblait ne pas s'apercevoir. La chute de Léon Faucher est juste; sa manœuvre électorale est la plus indigne qu'on puisse imaginer; et la Chambre, comme un animal qui réunit ses forces contre son ennemi, avant d'expirer, la Chambre a mordu jusqu'au vif ce ministère trop sûr de lui-même. Lisez les derniers, articles de la Presse. Girardin, ce merveilleux dialecticien, à qui il ne manque que d'être honnête homme, développe avec une logique invincible les

fautes du ministère et du parti modéré, qui laisse s'accumuler devant lui tous les éléments d'une révolution nouvelle!

Pour ma part, je ne comprends pas la politique de résistance,, appliquée dans toute son étendue. Des canaux valent mieux que des digues, et c'est la manie de tous les gouvernements de vouloir endiguer le flot révolutionnaire. Ces "digues, ces barrages, le flot les renverse toujours, et voilà comme la France se trouve périodiquement inondée, submergée! Pour Dieu, creusez donc un bon et large canal républicain, et le niveau du Fleuve Révolution s'abaissera aussitôt, et l'on naviguera dans un courant pacifique ! — Oh I les ingénieurs malhabiles, que ces hommes qui nous gouvernent! — « Il faut élever la digue, disent-ils, l'élever encore! jusqu'à ce que le flot n'y puisse plus atteindre! » mais la digue a toujours quelque endroit faible par où elle crève ; et bientôt le fleuve est une mer déchaînée; tout est emporté, et les débris de toutes choses, lois, moeurs, institutions, flottent comme des toits brisés sur cette vaste étendue d'eau qui gronde et bouillonne! — Un canal eût tout sauvé !

Le malheur est, en France, qu'on n'y voit que des partis extrêmes! — Les uns votent pour la digue; les autres pour le fleuve! — un petit nombre seulement votent pour le canal!

Je laisse là ma figure de rhétorique, pour vous dire plus simplement que la situation est difficile ; l'imprudence de Léon Faucher a fourni des armes aux rouges contre la nouvelle Chambre législative, dont l'autorité morale est entamée déjà, et dont l'élection se trouve entachée de manœuvres inconstitutionnelles. — Le parti socialiste prend des forces.

parce qu'on a tout fait pour le détacher d'une république modérée. — Les votes de l'armée indiquent une tendance aux idées nouvelles, et la discipline ne peut manquer d'en être ébranlée.

A ses parents.

Tours, mercredi 23 mai 1849.

Lamartine n'est pas nommé; c'est là pour moi l'un des résultats les plus frappants de ces nouvelles élections, et l'un des plus fâcheux indices de la situation où nous sommes. — Je sais bien que ce grand orgueilleux, qui s'enivrait de sa popularité, est puni par où il a péché; mais c'est un dur châtiment! — Quand j'ai vu que son nom ne se trouvait pas sur les listes que les journaux ont publiées, et qu'aucun département, pas même celui de Saône-et-Loire, n'avait mis son honneur à choisir Lamartine pour représentant, j'ai senti comme une blessure au cœur!

Celui que dix départements et deux millions de voix envoyaient à la Chambre au mois d'avril 1848, celui qu'on proclamait alors le sauveur de la France, celui qui personnifiait la liberté, l'ordre, la probité politique, le patriotisme le plus pur et le plus dévoué, toutes les nobles idées de la révolution, et tous les grands principes de la société, celui qu'on regardait comme le premier des citoyens, n'est pas même appelé à siéger dans la Chambre législative, et à défendre cette république qui fut en partie son ouvrage, — faute de quelques milliers de voix! — Six ou sept

23 MAI 1849. 23b

cents inconnus lui sont préférés; la France l'a traité comme un mort : elle Ta passé sous silence. La ville même qui se glorifiera plus tard de TaAoir vu naître lui a mesuré si parcimonieusement les suffrages, qu'elle semble le désavouer et le renier comme un fds coupable et digne de mépris! — Il se peut que Dieu ait voulu frapper par là une vanité idolâtre d'elle-même; mais, en vérité, de la part de la France, c'est plus que de l'ingratitude, c'est de linfamie! — Qu'elles doivent être tristes, les pensées du poète, en présence d'un résultat pareil! dure expérience pour ceux qui se nourrissent de gloire! — Lamartine sait maintenant, mieux encore que Cavaignac, ce que vaut la popularité, et combien peu elle dure dans ce pays ! Douze mois lui ont suffi pour passer par l'extrême enthousiasme d'un peuple, et par son extrême indifférence. C'est un fâcheux symptôme de l'esprit public, que cet oubli des services rendus, que ce mépris pour les qualités du citoyen; — et ceux même qui n'avaient dans les capacités politiques de M. de Lamartine qu'une médiocre confiance, et qui se défiaient de l'ardeur vagabonde de ses résolutions, ne devaient-ils pas se souvenir du moins du grand orateur, du ministre intègre, de l'homme du drapeau tricolore et du manifeste à l'Europe?

Ce qui est surtout d'une inquiétante signification dans cet échec, c'est que les A'oix des électeurs ne se sont guère portées, par toute la France, que vers les parlis extrêmes. La province n'envoie à la Chambre que des royalistes et des montagnards. La plupart de ceux qui, depuis un an, s'étaient jetés entre les deux partis pour tenter une vaine soudure, les modérés, les sages, abandonnés, reniés de part et d'autre, ont perdu courage dans les efforts d'une conciliation

impossible. — On devait s'y attendre! Comment les hommes entêtés du passé, et les hommes ardents de l'avenir saccorderaient-ils?

Aussi tandis qu'à Paris un Lagrange, un Boichot, un Ledru-Rollin recueillent plus de cent vingt-cinq mille voix, et qu'un Mole, un Thiers, un Bugeaud (nommés ou non, peu importe) en réunissent de leur côté plus de cent mille, le parti modéré est à peine représenté. On préfère au poète honnête homme un socialiste fanfaron ou un diplomate pourri!

A ses parents.

Tours, dimanche 3 juin 1849, 6 heures du matin.

Je vous dirai, chers parents, que je suis allé deux fois de suite entendre Rachel, hier et avant-hier. Moi qui n'avais encore été ici que deux fois au théâtre, j'ai voulu me dédommager; — et j'ai bien fait. — Voir Rachel dans une petite salle, le soir, l'entendre de près, dans deux de ses plus beaux rôles, c'est une occasion qu'on n'a point à Paris, et qui est rare en province. — Je suis ravi, passionné, hors de moi, en présence de tant de génie. — Elle a joué avant hier Phèdre; et hier, Polyeucte et le Moineau de Lesbie. Elle a amené avec elle une bonne troupe, dont fait partie Ballande, qui a été fort beau dans Polyeucte. Jamais, aux Français, je n'avais eu autant de plaisir à l'entendre qu'ici. — Sa voix, son geste, son regard, rien n'était perdu ; cet organe pur, sonore et strident pénétrait dans Tàme et la troublait profondément. — Que lAlboni est une pauvre créature, en comparaison

de Rachel! — et que les beaux vers sont encore plus beaux que la belle musique! quelles pièces, que Phèdre et Polyeuclel — On y découvre sans cesse raille beautés qui échappaient. — Ces pièces ont encore leur immortelle jeunesse. — On pleurait dans la salle, et moi-même j'avais des larmes dans les yeux Oui, Polyeucte ma fait pleurer comme un mélodrame ! — Quant au Moineau de Lesbie, comment vous dire tout ce que Rachel y a de grâce, d'esprit, de finesse, de mélancolie, de beauté? — Elle est toute souriante et pimpante dans son costume de courtisane. — Les diamants ruisselaient sur elle, — et quand, devant le miroir, elle posa sur son front grec le diadème de perles que Catulle destinait à sa fiancée, elle se couronna avec une coquetterie si triomphante, que toute la salle éclata en applaudissements interminables. — Et les bouquets de pleuvoir, et de pleuvoir encore !

Voilà deux soirées qui m'ont un peu distrait de ma solitude.

A ses parents.

Tours, 2 juillet 1849.

Journal (non suspendu par Vétat de siège). Il est huit heures du soir; je viens de faire un tour de promenade sur l'avenue de Grammont, jusqu'à un ruisseau qu'on traverse sur un vieux pont appelé le Pont de l'Archevêque. Puis, tournant à gauche, j'ai suivi un sentier dans les prés, jusqu'à l'enceinte du chemin de fer; je suis rentré par les nouvelles rues du

faubourg Saint-Etienne. — Le soleil se couchait ; — ^.les nuages formaient à l'horizon une perspective de montagnes qui rappelait le Dauphiné à s'y méprendre.

Je suis resté longtemps à les. considérer, avec un plaisir triste; c'étaient bien les Alpes, avec leurs cimes blanches, leurs coteaux boisés, leurs immenses pâturages, je reconnaissais Belledonne, Saint-Nizier, la Morte et les rocliers de Prémol, — je gravissais en idée ces pentes immobiles, je m'égarais dans ces vallées neigeuses, je rêvais àla montagne des Échelles, à la Dent de Crolles, au pic de Sarcenas. Puis, quand le ciel s'est éclairci, quand cette fantasmagorie de montagnes à disparu dans la brume, j'ai ressenti une impression pareille à celle que j'avais éprouvée déjà sur la route de Lyon, au delà de Giers, quand les dernières cimes du Dauphiné disparaissent aux regards, avec toute leur magique poésie, leur grandeur mélancolique, et qu'on se retrouve sur ce sol plat et dans ces plaines uniformes du Lyonnais !

La singulière chose, que l'âme et l'imagination de l'homme! que de fois je me suis porté cette année vers le Dauphiné, comme vers une contrée bénie et regrettable! que ces souvenirs me charmaient! Et pourtant, que dé fois, l'an passé, j'ai maudit la lointaine province où je me trouvais! que de fois j'ai levé tristement mes regards, vers ces montagnes qui m'emprisonnaient, cherchant à percer ce mur inaccessible, et me reportant avec bonheur aux pays de plaines, aux campagnes de la Seine ou de la Loire 1

Je regrette le Dauphiné; el s'il fallait y retourner, je serais le plus malheureux des hommes! — L'année dernière la Bourgogne m'inspirait des pensées semblables. — Est-ce donc une loi de notre nature de ne se plaire que dans le passé, d'embellir ce qu'on a

perdu, et d'y trouver des attraits particuliers, des charmes toujours nouveaux? Serait-il vrai que j'en arriverai peut-être à regretter même la Touraine ; et mon imagination surexcitant mes souvenirs, peindrat-elle de couleurs plus vives et plus poétiques cette vie insipide et factice qui est ma vie dans ce pays? — Que prouve cette inconstance du jugement, et cette illusion des souvenirs, sinon que les lieux importent peu au bonheur de l'homme, et que, s'il n'a pas en lui et autour de lui ce calme et celte joie qui naissent des afl'ections satisfaites, il traîne son ennui de province CH province, sans jouir du moment présent, et plaçant un bonheur imaginaire dans ce qu'il n'a plus, ou dans ce qu'il n'a pas encore!

Vous savez que M. de Falloux a enfin présenté une loi d'enseignement on ne peut plus favorable au clergé. L'évêque, le curé s'immisceront partout à l'instruction; trois évêques feront partie du conseil suprême; les écoles ecclésiastiques feront partout concurrence aux collèges, etc., etc. — 'Voilà donc ce qu'a produit le beau régime que papa vante et veut conserver! ^— la domination du parti prêtre! — Et c'est Thiers, c'est Odilon Barot, c'est Bonaparte qui prêtent les mains à cette hypocrite restauration du passé! — Ce qui est sûr, c'est que, si la loi passe (et elle passera), l'Université est à peu près perdue. Les collèges perdront les deux tiers de leurs élèves. Tout est J30uleversé, désorganisé. Les catholiques ont déjà la joie dans l'âme! — les jésuites se frottent les mains! — Que deviendra tout cela? — je l'ignore. En arrivera-t-on à demander des billets de confession aux professeurs? — Sans doute, il y a de graves réformes à faire dans l'enseignement; je suis le premier à le

reconnaître; mais est-ce aux prêtres qu'il faut confier le soin de surveiller et d'éclairer la jeunesse? Qu'en feraient-ils, de cette génération qu'on leur livrerait? des bigots, ou des sceptiques ; belle perspective, en vérité 1

A Laurent-Pichat.

Tours, 20 juillet 1849.

En tout autre temps vous eussiez eu raison, j'ai été souvent mort ; mais je n'ai jamais été plus ni mieux vivant que depuis huit jours : ma mère est avec moi. — Je la promène du matin au soir. Livres, cahiers, tout est fermé, tout se revêt de poussière; mon encre est coagulée, mon papier a jauni ; je ne fais rien ; et cette fois, sans remords. — Quant à penser à vous et à parler de vous, je n'y ai pas manqué.

Votre lettre, qui nous a fait doucement sourire, aurait pu, à la rigueur, nous faire pleurer; car la maladie fait des ravages à Tours, et sur cent personnes attaquées, il en est mort quatre-vingts en trois jours'. — Mais, Dieu merci, je suis vivant! — Vous me verrez en personne dans trois semaines, dans un mois au plus tard. — Vous verrez du moins le corps, je l'espère. — Pour l'esprit, ce pauvre esprit, je ne vous promets pas de vous le rendre intact. — Il a bien baissé depuis tantôt trois ans; vous aurez à le soigner de la goutte et de la paralysie, cher médecin ! Apprêtez les remèdes.

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