Le choléra avait éclaté à Tours
Je . vais solliciter, ces vacances, pour ne plus quitter Paris ; — triste métier que d'habiter les antichambres de M. de Falloux, ou celles d'un chef de division, et de traiter avec un garçon de bureau pour être inscrit sur la liste des audiences I — J'irai vous voir souvent, pour effacer de mon esprit ces heures viles et honteuses, et me retrouver homme, en pressant la main d'un homme qui n'a jamais rien eu à solliciter !
Je vous demanderai des conseils pour l'édition des lyriques français que j'achève, et que le libraire Dezobry a déjà annoncé comme étant sous presse. — La plupart des notes sont prêtes, mais je garde pour les vaccances l'introduction sur la poésie lyrique. Je n'ai encore qu'une vague et confuse idée de ce qui remplira cette préface. — Vous m'y aiderez, vous tâcherez de me dire ce qu'est la poésie lyrique; car j'ai tant lu et médité sur ces matières, que tout s'est brouillé à mes yeux, et que j'ai grand besoin de consulter un vrai poète, qui me dise son secret, — en deux mots. — Les nom de David, de Pindare, d'Horace, de Malherbe, de Rousseau, de Déranger sont en mouvement dans ma tête; Hugo y joue sa partie ; — Ronsard s'en mêle ; — la strophe et l'antistrophe, la stance et le couplet me font des rêves burlesques; c'est un beau désordrel — Ah! que la critique est chose difficile I complexe! obscure! — rien de plus contestable qu'une affirmation, en littérature? — De quelle école faut-il être? Songez que je travaille pour les lycées, et même pour les séminaires, et que l'édition ne doit être mise à l'index ni par les croyants de l'Université, ni par ceux de l'Église! — Et moi qui ai tant d'inclination à tomber dans toutes les hérésies ! — Comment pourrai-je m'en tirer? Écrivez-moi encore avant les vacances; je vous
répondrai peut-être, si mon discours des prix est achevé. Autre besogne fâcheuse et délicate cette année 1 — Vous savez pourquoi.
A ses i^arents.
Tours, le 27 juillet 1849.
J'ai lu mon discours au proviseur ; il Ta trouvé très bon, et très sage. — Pour ma part, il m'est impossible de le faire plus prudent; je rougirais de mentir à ma pensée; c'est déjà faire un assez grand sacrifice que de ne la pas laisser voir, et de garder un respect de circonstance pour tout ce que je hais ou méprise.
D'après ce que je connais des hommes, un discours hardi et passionné serait le plus sûr moyen de me faire revenir à Paris, comme on l'a vu pour la plupart des philosophes ou des littérateurs qu'on trouvait trop dangereux pour la province. — Mais enfin, c'est un essai que je ne veux pas tenter; je me tiens dans de justes bornes; mon discours pourra être interprété de différentes façons, et les gens d'esprit verront bien que les coups que je porte aux socialistes retombent sur les jésuites et que mon bâton fait coup double ; mais le vulgaire n'y verra que du feu; et les personnes mal intentionnées ne sauront par où me prendre.
Les doctrines du cher père sont un peu trop commodes, et je ne les admets pas, ni lui non plus, j'en suis sûr. — Je conçois qu'on ne dise pas ce qu'on pense (et c'est ce que je fais) ; quant à dire ce qu'on ne pense pas, je laisse ce rôle au parti des prêtres et des légitimistes, au parti que nous haïssons tous,
et qui a fait le malheur de la France et qui s'apprête à le faire encore ! — je suis républicain ; mon discours lésera; je suis universitaire : mon discours défendra l'Université; — je hais les privilèges de la fortune et de la naissance; je le ferai entendre; — je compte sur l'émancipation progressive des classes pauvres : je ne le cacherai pas. Il m'est indifférent qu'on me prenne pour ce que je suis, pour un homme convaincu de la nécessité de toutes les réformes ; mais je ne veux pas qu'on me prenne pour ce que je ne suis pas. pour un réactionnaire, pour un blanc, pour un flatteur des riches et un adorateur des prêtres. — Le jour où les principes libéraux triompheront (car ils triompheront un jour!), je ne veux pas qu'un discours lâche et menteur me pèse sur la conscience, ni que personne puisse me reprocher d'avoir fait le jésuite, quand lés jésuites avaient la victoire.
Du reste, ne soyez pas inquiets; je suis prudent, et la pensée, même la plus audacieuse, peut se déguiser avec assez d'art pour que les yeux myopes des auditeurs aient peine à la reconnaître. Dans un temps où la pensée n'est pas libre, les habiles peuvent encore tout dire. — Mais ce n'est pas le cas pour mon discours ; le peu que je dis ne fait qu'effleurer la politique, et n'a rien d'agressif. .
A ses parents.
Tours, le 3 août 1849.
Louis Bonaparte a eu assez beau temps, le 29, à Angers ; fort mauvais temps, le 30, à Nantes ; le temps a été passable à Saumur, pour le carrousel du 31 ;
enfin le 1" du mois d'août a été parfaitement beau dans notre bien-aimée ville de Tours. Dès le matin, on avait tout pavoisé, le Mail, les places, les portes, surtout la rue Nationale; partout des mâts, des drapeaux, des bannières, des trophées, des emblèmes. Les hôtels regorgaient de voyageurs; les paysans arrivaient de tous les environs, dans leurs charrettes, dans leurs carrioles, ou à pied, par troupes n'ombreuses ; les gardes nationaux de dix lieues à la ronde, dans des costumes inimaginables, se groupaient, tout suants et poudreux, sur le Mail, ou sur la place de la Mairie.
A onze heures, le canon a annoncé le convoi du Président. Je me suis rendu sur le Mail où la foule était grande, et j"ai vu passer le cortège, qui se rendait à pied à la préfecture. Je vous dirai plus tard TefTet que m'a produit le Président, car je l'ai vu presque toute la journée, de très près chaque fois, et le soir, je ne l'ai pas quitté des yeux, à trois pas de lui. A onze heures, je suis rentré m'habiller. Nous étions convoqués pour midi, chez le proviseur, afin de nous rendre à la réception solennelle; — mais nous arrivâmes trop tard pour être reçus, car ce pauvre Bonaparte avait tant de choses à faire !
A midi et demi eut lieu la revue; j'y allai avec MM. S... et G...; nous vîmes deux fois Bonaparte; puis, quand le défilé eut lieu sur la place de la Mairie, M. S... et moi, fendant la presse, nous nous allâmes établir au premier rang de la haie de soldats qui faisait face au Président, et nous pûmes le contempler près d'une heure au grand soleil. Il se tenait sur un petit cheval blanc ; tous deux fort ennuyés, le cheval et lui. La chaleur était accablante. — Il saluait de temps en temps. — Presque point de cris, ni à la
revue, ni au défilé. Quelques voix firent entendre : Vive la République. On n'entendit presque pas le cri de : Vive Napoléon, vive le Président. — Les campagnards, en petit nombre, avaient gardé, par tradition, leur : Vive l'Empereur, qui fit rire.
L'accueil, en somme, fut très froid; beaucoup de curiosité, nul enthousiasme. — Devant un café, un groupe cria : « Vive la République sociale! » — La revue à peine achevée, huit chaises de postes, attelées de quatre chevaux chacune, arrivèrent sur le quai; je courus à la portière de la première où Ronaparte monta; il me toucha en passant; la foule se pressait familièrement autour de lui. Dans cette première chaise de poste (découverte comme les autres) se trouvait le président et, avec lui, M. Rulhière, le préfet, et le maire; — dans les autres, des généraux, des autorités, civiles et militaires; des littérateurs, etc. ; M. de Falloux n'y était pas. — Les chaises de poste partirent au grand galop pour Mettray, suivies et précédées d'un escadron de gendarmes et de chasseurs. — Rien n'était beau comme le passage de ces voitures, sur le pont de la Loire, au milieu de ces flots d'hommes et de poussière 1 — Du reste, nuls cris.
Je rentrai accablé de fatigue; puis, un peu reposé, me voilà de nouveau dans les rues, seul. — Quand le président revint de Mettray, je me trouvais à la fenêtre, au cabinet de lecture; je le vis donc encore. — Je le revis quand il s'en revint dîner de la préfecture à la mairie. — Que d'allées et de venues! — On ne voyait que lui, en vérité! — A neuf heures seulement, je m'habillai : tout de noir, gilet blanc, frisé, avec des gants jaunes, un mouchoir brodé, selon Tordre de Valérie; — et mes vieux souhers un peu
vernis; — je voilai assez bien la partie misérable de mon costume. Avant dentrer au bal, nous allâmes voir les illuminations et le feu d'artifice qui fut assez convenable. Les illuminations consistaient en girandoles et en lustres suspendus tout le long de la rue Royale comme aux Champs Élysées en 1841. L'effet était charmant.
Mais ce qu'il m'est impossible de vous décrire, c'est l'aspect des escaliers, des huit salons et des vastes jardins de la préfecture! — Imaginez les palais des mille et une nuits, le jardin d'hiver, que sais-je? — Un vaste escalier descendait du premier étage sur la pelouse; la façade, les bosquets, tous les arbres, éclairés par des lanternes de couleur et des lustres ; — la lune resplendissait sur le tout. — Dans les salons, des fleurs, des tentures, des draperies merveilleuses 1 — L'un des salons, spécialement destiné au président, était encore plus orné que les autres, et une espèce d"estrade s'élevait au fond, pour le neveu du grand homme. — Mais à quoi bon vous détailler tout?
Je ne cessai pas d'examiner et d'écouter Louis- Napoléon, et M. de Falloux, qui arriva au bal; ils dansèrent tous deux, deux contredanses. — M. de Falloux me parut bien ; sa tète est un peu longue ; son œil est limpide; il a quelque chose de M. Jauffret. — Je ne lui parlai point, car c'eût été fort inutile ; on se poussait, on se foulait tellement! — Quant à Bonaparte, c'est un homme qui fait peine; — petit, mal fait, avec des yeux ternes et indéfinissables, un teint jaune, une peau ridée; quelque chose de bon et de doux, du reste; point de physionomie, peu d'intelligence ; l'un des moins bien du bal ; d'ailleurs si humble, si embarrassé de sa personne, si étonné,
qu'on ne peut s'empêcher de le prendre en pitié et d'avoir pour lui une affectueuse compassion. — Son visage est un type allemand; son accent, très lourd, très pâteux, très allemand. Il disait : « Ch' aurais bien voulu aller fiziter Genonzeaux, » à Mme de Villeneuve, la propriétaire de ce château.
Mme de Sivry, la préfète, la promené dans les salons, dans les jardins ; — il s'est laissé mener comme un enfant, levant ses yeux fatigués vers les dames. — Il s'est allé coucher vers une heure, — ainsi que M. de Falloux. — Les autres personnages illustres sont restés : M. Rulhière, M. de Persigny, M. l'amiral du Petit-Thouars, les généraux Bedeau, Tartas, Rapatel, M, Edgard Ney, des officiers en quantité, Jules Janin et d'autres journalistes, M. Mazères, etc. — Et un monde! et des toilettes! et des diamants ! — et des buffets ! 3 000 glaces.' (je n'ai pas même mangé une seule de ces glaces) et un souper! — J'allais; je venais, je regardais. — Beaucoup de jolies femmes. J'eus l'insigne honneur de promener Mme B..., qui était à la recherche de sa sœur, et qui me pria d'être son cavalier ; elle me dit qu'elle trouvait le président affreux, et quil avait des yeux de poisson cuit; — c'est tout à fait cela; — je ne dansai qu'une seule contredanse... — Je partis à trois heures du matin; le bal alors commençait réellement, c'est-à-dire qu'on pouvait se retourner un peu; — d'ailleurs le président s'était depuis longtemps retiré, et je l'avais admirablement étudié.
Je vous avoue qu'il est triste de voir un homme aussi ordinaire à la tête de la France; il n'a rien d'imposant; à cheval cependant il est beaucoup mieux. -- Son caractère paraît triste; il sourit peu. — Il a beaucoup causé avec les dames, nullement
avec les messieurs. — Un discours qu'il a prononcé au dîner de la mairie est fort curieux, et plein d'honnête et franche médiocrité; vous le lirez dans les journaux. — On a assuré ce matin une chose fort curieuse, c'est qu'il avait avec lui sa maîtresse^ et qu'elle était au bal sous le nom de la princesse Bacchiochi. Nous vîmes en effet une admirable personne, pâle et grande, qui ne dansa pas, qui paraissait ne point être connue, et qu'un personnage qu'on appelait le prince Bacchiochi conduisait par le bras. — On la reconnut pour une ancienne actrice; et le prince Bacchiochi, cousin de Bonaparte, s'était complaisamment chargé de l'amener à Angers, à Saumur et à Tours. — Je vous donne cela, comme on me Ta dit, sans rien garantir; mais la ville en parle beaucoup. — C'était du reste la plus belle personne du bal, et le président ne lui parla môme pas, et n'eut pas l'air de la regarder.
Bonaparte partit le lendemain matin-, à neuf heures. — Pauvre victime! on l'attend encore dans d'autres villes! — Qu'était-il venu chercher? Une manifestation impérialiste? — Il n'y a rien eu de pareil. Le parti qui le pousse (car lui est trop faible et trop honnête) en est pour ses frais. — Le cri qu'on a le plus poussé encore est : Vive la République!
On m'a rendu mon discours de prix, qui avait été envoyé au recteur; il m'a été rendu avec cette note : « Vu et approuvé, pour être prononcé à la distribution des prix du lycée de Tours, ce discours plein de sens, de bon goût, d'élévation, et même de profondeur. » — Je ne me croyais pas si profond ! — On n'y a rien effacé, excepté un mot sur la république, que j'appelai : notre cher et dernier espoir; on y a mis
cette petite note : « Ce discours ne devant avoir rien de politique, je retrancherais les cinq mots soulignés, qui, de nature à obtenir les suffrages du plus grand nombre, pourraient en pure perte déplaire à quelques-uns. »
Je suis content en somme, que mon discours ait plu, car je persiste à le croire tout politique; mais la politique y est dissimulée assez habilement sous une question d'enseignement; et j'ai trouvé moyen de dire tout ce que je pense ; — à demi mot, il est vrai !
A Laurent-Pichat.
Tours, 10 août 1849.
C'est aujourd'hui la Saint-Laurent; je vous la souhaite bonne et heureuse. Ces jours-là, l'amitié doit avoir ses indulgences plénières; soyez indulgent pour moi, ne m'accusez pas. Je suis toujours le môme pour vous, et toutes les fois que je reçois vos lettres, trop rares et trop courtes, je suis heureux. Ne dites pas qu'elles me sont un fardeau, ne vous calomniez pas vous-même! — Si vous saviez ce que j'ai de préoccupations depuis huit jours! — Vous ne vous doutez de rien : — vous me supposez assoupi dans ma béatitude provinciale? — Vous ne savez pas que j'ai passé par mille perplexités, par des hésitations pénibles, par des ennuis de toute espèce. — Sûrement vous allez me pardonner.
Vous saurez donc que le directeur de l'École Normale, M. Dubois, m'a écrit une longue lettre, pour me proposer, au nom du ministre, de partir pour l'école d'Athènes, et de parcourir pendant deux ans
avec toutes sortes de privilèges, l'Italie, la Grèce, rÉgypte, l'Asie Mineure et Constantinople. — Pendant six mois de chaque année, j'aurais enseigné publiquement les littératures anciennes et modernes aux étudiants d'Athènes; et pendant les six autres mois, j'aurais visité les ruines, les bibliothèques, les sites fameux de l'Orient. On me payait mes voyages; on me logeait à Athènes, on me donnait en outre 3 600 francs de traitement, — plus la décoration de V ordre du Sauveur à peu près assurée au retour. — M. Dubois m'engageait assez vivement à profiler de cette occasion presque unique de faire le plus beau des voyages.
J'ai hésité huit jours; j'ai consulté mes parents, mes goûts, mes désirs, mes tendances; je me suis demandé quels étaient mes projets pour l'avenir, la direction de mes études, la forme parliq^ilière de mon ambition; — jai étudié en moi l'espèce de bonheur qui m'attirait le plus, et qui répondrait le mieux à ma nature; jai examiné aussi létal de ma santé, qui n'a jamais été bien solide; j'ai songé surtout au chagrin qu'auraient mes parents de me voir partir, à ma grandmère qui est vieille, à mon frère qui a besoin de mes conseils, à ma sœur que je désire marier à quelque brave et honnête employé, à tous ceux que j'aime, et que j'aurais regret à quitter; — et j'ai refusé.
Ma réponse à M. Dubois est partie hier, et je me sens libre et soulagé, comme si j'avais échappé à quelque danger redoutable. — Je suis libre, je reste en France, avec mes parents, mes amis, et mes livres 1 — Moi, jirais donner deux ans de ma vie à des jouissances que je ne partagerais avec personne? J'irais quitter tout un monde de douces affections et de calmes loisirs pour la splendeur monotone du
ciel grec? pour clés ruines? pour les souvenirs d'un passé dès longtemps éteint; pour des rivages que je rêve peut-être plus beaux que je ne les trouverais?
Deux années sans revenir en France ! — N'est-ce pas une affreuse perspective? Est-on sûr de trouver au retour ceux qu'on a laissés en partant? — N'est-ce rien, d'ailleurs, que de voir marcher les événements de ce temps, d'assister aux luttes de la liberté, aux efforts intéressés des factions, à l'enfantement de l'avenir? — je quitterais la vie pour la mort? — le présent pour le passé? — la Chambre des Représentants pour le Parthénon? — Et quels avantages y trouverais-je au retour? — J'aurai vécu, deux ans, de sensations, uniquement; serai-je sûr au moins d'être placé à Paris? — Ne m'aura-t-on pas oublié? Un autre ministre se croira-t-il obligé de tenir les promesses de celui-ci?
Enfin, n'aurai-je pas perdu toute une série d'idées, tout un travail desprit, qui se fait chaque jour en France, et dont il est important de prendre sa part? — Peut-on être impunément absent de son temps, pendant deux années? N'est-ce pas une lacune que rien ne peut remplir? — Une époque a ses transitions, comme un discours; il faut les saisir, sous peine de ne pas entendre la suite de l'œuvre; tout se lie dans les faits; — et l'on ne comprend tout, que lorsqu'on voit tout. — Le beau plaisir, si la nouvelle de quelque révolution importante m'arrivait au bord du Granique ou sur les ruines de Ninive! — Qu'ai-je à faire de ces pays-là? Satisfaire ma curiosité? au prix de mon repos, de mon bonheur véritable! — Connaissez-vous un site au monde qui vaille le ruisseau de la rue Saint- Antoine?
Rien ne m'empêchera, d'ailleurs, daller quelque jour, à mes frais, passer trois ou quatre mois en Italie et même en Grèce; mais deux ans! — C'est à en mourir d'ennui! — Non, je ne partirai pas, et vous m'aprouverez; — je n'ai pas l'humeur aventureuse. Si jamais cette inspiration rare qui produit les beaux livres ou les récits touchants doit m'agiter, ce ne sera pas sur les coteaux de l'Acropole ou parmi les cèdres du Liban, mais dans quelque humble chambrelte, près d'une bonne et gentille femme ', entre deux ou trois marmots souriants, à
1. Voici, sur le bonheur conjugal, les réflexions qu'Eugène Manuel adressera plus tard à ses parents au cours d'un voyage à Strasbourg où une entrevue matrimoniale lui avait été ménagée, entrevue d'ailleurs à laquelle il ne put se résoudre à donner suite :
Strasbourg, 21 sept. 1856.
Biinanche.
« Mes chers parents,
« Je suis à Strasbourg, installé dans une chambre très convenable à l'hôtel de Met:, et je commence le récit de mon voyage. Je suis parti, vous le savez, dans les dispositions les plus sérieuses et les plus calmes. J'aurais peut-être souhaité que ce ne fût qu'une partie de plaisir; mais j'étais décidé à faire de mon voyage une épreuve, un essai; à le pousser peut-être jusqu'à ses dernières conséquences, à n'apporter aucune légèreté dans l'affaire la plus grave de cette vie, à saisir enfin une occasion de plus de m'étudier moi-même et d'observer les autres.
Je ne suis pas superstitieux de ma nature, mais dans les moments solennels, aux heures où il semble que Tavenir et la destinée tout entière peuvent être mis en question, je cherche à rattacher à quelque chose ma faible raison, et, par une puérilité bizarre ([ue je ne me charge pas d'expliquer, j'ai recours à des pratiques, auxquelles, dans le fond, je ne donne aucune importance, mais dont le résultat occupe un moment mon imagination, et fournit même quelquefois un aliment à mes réflexions les plus sérieuses. En voilà bien long pour vous dire qu'un instant avant de quitter la maison, j'ai ouvert au hasard ma vieille petite bible latine; et, voyez la coïncidence vraiment étrange, le verset sur lequel je tombai du premier coup, au haut de la page, à droite, fut celui-ci; c'est du latin, mais je vous le traduirai : « Si inveneris
deux pas de ma mère, parmi les loisirs de la famille, et dans l'air qu'on respire au foyer domestique : toute autre jouissance n'est qu'une fièvre passagère, où quelques génies exceptionnels peuvent se plaire comme dans leur élément propre, mais qui serait pour moi une maladie véritable; j"y perdrais ce par quoi je vaux peut-être, sans le remplacer par rien que de stériles souvenirs.
Adieu ! approuvez-moi et consolez-moi ; car enfin je sacrifie quelque chose.
eam, ne lu negligas quasi alienam », ce qui signifie : « si tu la rencontres, ne la néglige pas comme une étrangère ».
« Ne riez pas de moi : ne croyez pas non plus que j'admette en principe une intervention divine dans de si petites choses, ni que j'aille chercher mes inspirations dans les hasards de la Bible, au lieu de les demander à ma raison ou à mon cœur; seulement, cette fois, le hasard m'avait étrangement servi, et c'est pourquoi je votis raconte ce menu détail; j'en ai été très vivement frappé; et le verset semblait m'indiquer, avec une netteté si parfaite, ma ligne de conduite, que je suis parti sous cette impression.
« J'avais emporté le beau roman d'Ulbach, Suzanne Duchemin, que j'ai relu en entier, et qui s'accordait encore avec les dispositions où je me trouvais : cette lutte de l'amour idéal et de l'amour vulgaire, cette opposition entre les tendances toutes spiritualistes de l'un des héros et les goûts matériels de l'autce; d'un côté, la beauté et la jeunesse sans élévation, sans poésie; de l'autre, l'imagination poétique dans un corps moins jeune, dans une enveloppe usée ou délabrée; cette alternative qui pousse le jeune amoureux ou vers les désirs terrestres, ou vers les aspirations divines, enfin cette espèce de miracle qui, à la fin, concilie tout : c'était bien là ce qu'il fallait pour m'agiter, et pour occuper mes pensées. J'en étais là, moi aussi; car enfin, que dois-je aussi chercher dans le mariage? Où et comment trouver une âme qui me convienne, et dans quel corps faut-il la chercher? Dois-je voir matériellement les choses ? dois-je surtout chercher une compagne ordinaire, une femme de ménage, une intelligence un peu grossière, une forme quelconque, une mère pour mes enfants à venir? Ou me faut-il. pour être heureux, un être plus étrange, avec plus de défauts et plus de qualités, avec une organisation plus délicate et plus compliquée, avec un caractère
A Laurent-Pichat.
Paris, 15 septembre 1849.
Hier soir^ j'ai causé durant deux heures avec M. Dubois-, qui m'a fait de fort curieuses révélations sur nos hommes pohtiques qull connaît depuis trente ans. — Sa causerie m'a été une jouissance véritable. C'est un homme singulier et éminent, quand il daigne dépouiller le masque de Tadminis-
moins saisissable, avec des goûts plus élevés que ceux des autres femmes, avec plus de savoir et plus de lecture, et qui promette aussi plus de passion, et une passion plus idéale? Et puis, moi qui n'aime que ceux qui m'aiment, moi qui ai besoin d'être devancé en amour, comment pourrai-je me décider jamais à m'unir à une inconnue, à un problème, à une énigme ? — Aimer, pour moi, c'est se dévouer; comment me sentirai-je disposé à me dévouer pour une femme qui me prend par convenance et que je prends par intérêt, à qui le premier venu peut donner autant de preuve d'aiïection que moi-même, et pour qui tout homme peut être un mari, puisque tout mari est un homme? Plus je m'efforce à me connaître moi-même, plus j'ai de peine à définir ce qui me conviendrait. Avec mon caractère, puis-je être heureux par des moyens simples? Faut-il que le romanesque soit un des éléments de ma vie? Les femmes valent-elles toujours de vrais sacrifices, et les plus ordinaires ne sont-elles pas encore les meilleures et les plus commodes? Plus d'une fois, mon cœur n'a pas été d'accord avec ma raison; qu'en fallait-il conclure? — N'y aurait-il pas danger, au contraire, à trouver, dans une femme, mes façons de voir; et, dans ce cas-là, l'homme n'est-il pas bientôt dépassé, et trouvé encore trop matériel? Et si l'on veut donner une grande valeur aux troubles qu'on ressent, comment et à quoi distinguer les impulsions ou les fantaisies du cœur, des devoirs véritables? Voilà les réflexions, plus ou moins creuses, que je faisais, avec bien d'autres encore, pendant que nous roulions vers Nancy, et à mesure que je lisais mon roman, tout en examinant le paysage.... ».