‹ Lettres de jeunesseChapitre 54 sur 60 · Voir plus haut p. 52, n · texte numérisé non relu

Voir plus haut p. 52, n

trateur et du maître; il a de la mélancolie et de la sérénité à la fois; quelque chose d'âpre dans la parole, et de tendre dans la pensée; une façon de saisir et d'émouvoir par un mot, par une image; une profusion d'aperçus de toute nature, dont on ferait un des livres les plus profonds et les plus intéressants de ces temps-ci ; mais aussi une paresse et une nonchalance qui l'éloignent de l'action et lui font tomber la plume des mains, dès qu'il veut commencer son œuvre 1

Il passera, sans rien laisser de lui-même, que ses disciples, qui sont en grand nombre, et qu'il a marqués d'un sceau ineffaçable. Comme Fauriel, comme Royer-Collard, il a fait école d'idées, il a prodigué sa belle marchandise .aux générations qui passaient, sans tenir aucun livre de comptes;' et sa libéralité d'esprit ne l'a pas appauvri cependant. Il est resté jeune, grâce au commerce et à l'amitié des jeunes. Pour n'avoir pas été ministre, pour ne s'être point trop mêlé aux roueries de la politique active, il a gardé ses ardeurs d'autrefois, ses convictions vives, ses fougues de tribun; et pour peu qu'il soit dans une heure dépanchement et d'abandon, et qu'il ait auprès de lui une âme qui le comprenne, alors, comme jadis, il ouvre encore les écluses et laisse couler à flots cette parole pressée, pleine de reflets, limpide ou enveloppée d'écume, sonore et quelque peu caillouteuse quelquefois, par le cliquetis imprévu des mots et des pensées. — Bref, on ne peut se lasser d'écouter cet homme presque inconnu, qui est l'ami de Thiers et de Guizot, de Lamartine et de Béranger, qui est celui de Chateaubriand, à qui Jouffroy exposait ses doutes, à qui Gioberti demandait dernièrement conseil, dans les salons de M. de Falloux; et

qui depuis vingt ans, et plus, au-Globè, dans les prisons de Paris ou de Berlin, au Conseil Royal, à TÉcole Normale, a toujours prédit les événements à coup sûr, et a vu ses amis, ses disciples, ses élèves monter au pouvoir, ou toucher à la renommée, sans jamais rechercher lui-même Tun ni l'autre !

J'ai donc causé hier soir deux heures avec lui, dans un vaste salon, fort obscur; il n'y avait qu'un flambeau à l'un des bouts de cette pièce, et nous étions assis sur un divan, à l'autre extrémité, nous voyant à peine, et nous arrêtant quelquefois dans le silence et la méditation, lui pour se souvenir, moi pour prévoir. Je l'ai quitté à dix heures; j'étais content de lui, et il l'était de lui-même

A ses parents.

Tours, samedi matin, 3 novembre 1849.

Lçi semaine a été bonne pour moi; — dimanche dernier, nous sommes allés, vers onze heures, à Vouvray, MM. F..., 0..., C..., le grand A..., et votre serviteur. — Le temps était beau, et n'a pas cessé de l'être depuis; — M. et Mme G... nous attendaient; on faisait la vendange. — ■ Une douzaine de vendangeurs, hommes, femmes, enfants, étaient attablés dans la vieille cuisine, quand nous arrivâmes, et faisaient leur repas; — puis les femmes retournèrent aux vignes, et les hommes au pressoir, où nous les suivîmes. — Nous nous mîmes bravement à la roue; on venait de faire une nouvelle taille à la motte; — tout s'ébranla, et la bi^enache coula tout à flot dans la tonne; — j'en bus à même, mais modérément, car

les effets en sont à craindre, tant pour le cerveau que pour les entrailles.

Nous interrogeâmes ensuite un des vendangeurs sur les noms des différentes pièces du pressoir; je n'aurais jamais cru que cela fût si compliqué.

— Jugez-en par le dialogue suivant : — « Comment s'appelle tout l'échafaudage? — le pressoir. — Et ceci? — la roue et la vis, où le câble s'enroule.

— Et ces poutres qui soutiennent la roue? — les jumelles. — Et le tas de raisin? — c'est la motte.

— Et ces trois pièces de bois que vous placez sur la motte? — des aiguilles. — Et ces huit poutres que vous placez en travers des aiguilles? — ce sont les madriers. — Et ces trois planches en travers des madriers? — les longes. — Et sur les longes, ces trois poutres plus courtes? — les petits cochonneaux. — Et sur les petits cochonneaux, celte grosse pièce de bois? — Parbleu! c'est la truie! — Et ces deux pièces, aux côtés de la truie? — les contretruies. — Et sur la truie, cette énorme charpente? — c'est la semelle. — Et ces tampons de fer, sur la semelle? — le crapaud et la crapaudine. — Et dans la crapaudine, ce trou rond? — c'est là que s'engage la vis du pressoir, et qu'elle appuie. — Et cette pelle, comment l'appelle-t-on? — c'est la chambrière. — Et ce balai ? — c'est la vétille.

« Et vous autres? — (dis-je à l'homme que j'interrogeais, grand gaillard velu et d'un aspect assez farouche, l'œil ardent, l'air fier, le sourcil épais) — et vous, comment vous appelez-vous? — Nous sommes des palâtres. — Et nous? — (dis-je avec quelque hésitation) — et nous, comment nous appelez-vous? (les autres vendangeurs s'arrêtèrent pour écouter); — Vous? vous êtes des trop heureux. » Et il disait

cette terrible parole d'un air si sombre et si résigné à la fois que nous tressaillîmes tous, ces messieurs, ces dames et moi-même ; et la conversation en resta là.

Jeudi matin, je reçus un billet tout parfumé de Mme B... Elle m'invitait à dîner pour le jour même, sans cérémonie. — Je portai aussitôt ma carte chez son concierge; et je m'y rendis, le soir, vers six heures, en toilette sombre, avec le gilet neuf de maman, qui me va fort bien. — Je fus reçu par M. de L..., qui faisait de la tapisserie, et par la jeune sœur de Mme B..., femme du receveur général de Bourges, qui passe l'hiver ici sans son mari. Nous eûmes bientôt fait connaissance; et, comme toujours, je fus séduit par cette familiarité de bon ton, par cette grâce élégante et fine, par cette causerie pleine de charme et d'abandon, qui font de ces dames du beau monde un assemblage incomparable de qualités exquises, que rehaussaient encore, chez Mme B..., de très beaux yeux, un visage tout à fait avenant, des cheveux noirs magnifiques, mille poses féminines, toujours variées et toujours agaçantes, une petite moue poétique qui lui allait le mieux du monde, et une façon de parler, de rire, de se lever, de marcher, de s'asseoir, de se retourner, d'écouter, de regarder, d'approuver, qui est le privilège et le secret de ces belles coquettes!

Mon Dieu! que le luxe sied bien à la beauté! et qu'une femme, quand elle est jeune et jolie, paraît plus jeune et plus jolie encore, quand on l'aborde dans un opulent salon, parmi la soie, le velours et For; quand ses moindres mouvements font bruire le satin de sa robe; quand sa main blanche gantée

d'une mitaine noire feuillette un livre précieux; quand, pour appeler un laquais, elle saisit nonchalamment le lourd cordon de la sonnette; — ou quand elle vous offre avec grâce deux gouttes de thé dans une petite tasse de la Chine! Je m'étais déjà senti subjugué de la sorte, à Dijon, quand je rendais visite à la charmante Mme D..., si frêle dans sa grande chauffeuse; à Grenoble, lorsque je passais la journée chez Mme G..., spirituelle comme Mme du Deffand, et menacée de devenir aveugle comme elle; mais jamais je n'avais ressenti, au même degré qu'avant-hier, ce charme irrésistible de la richesse au service de la beauté. Qu'aurait dit le vendangeur de Vouvray, le pauvre palâtre, à la vue de ce luxe, à cette image de félicité, qui enivre? — « Vous êtes des trop heureux! » — Je rendis ces dames pensives, en leur racontant cette parole. Ce fut là ma vengeance.

A Laurent-Pichat.

Tours, le 14 novembre 1849.

Mon Laurent, monsieur Lesieur, le chef de division au ministère, m'a écrit un mot pour me proposer une chaire de cinquième à Saint-Louis, en attendant mieux. J'ai accepté. Je pars demain pour Paris, d'où j'espère bien ne plus sortir. Je quitte donc, de la façon la plus inattendue, cette chère ville de Tours, où mon année eût été douce; mais je la quitte sans regrets; je n'y laisse rien, ou presque rien de moimême. Quelques mains pressées, quelques regards un peu tristement échangés, quelques baisers sur de

fraîches joues d'enfants, — et tout sera dit. — Tout départ est pénible cependant, même le plus souhaité; jamais je ne l'avais autant senti. Quel changement plus heureux que celui-ci, quelle bénédiction du ciel, de rentrer enfin au logis!

Voilà plus de trois ans que je parcours la province! La joie de ma mère et de ma famille sera grande; — et la mienne, vous qui me connaissez, vous la pouvez imaginer. — Malgré cela, je ressens quelque chose en moi, à quoi je ne sais quel nom donner. — Je n'ai pas de regrets, encore une fois; — je ne puis appeler ainsi cette peine passagère de quitter des personnes qui ne me sont rien; — mais enfin c'est une peine; il y a, entre elles et moi, mille petits fils invisibles qui nous lient, et dont la réunion est une attache plus forte que je ne l'aurais cru. Il est deux maisons, qui me laisseront des souvenirs. Il s'y trouvait d'aimables et charmantes femmes, des hommes dont on eût pu faire des amis.

La Touraine elle-même me paraît plus belle, depuis hier ; elle emprunte à lidée du départ un charme mélancolique, parfaitement servi par le plus beau temps du monde. Rien de comparable à l'été de la Saint-Martin, tel que nous lavonsici depuis quinze jours. Je travaille, la fenêtre ouverte, et le soleil y entre à flots, au 14 novembre; les prairies sont encore vertes, les arbres n'ont pas perdu leurs feuilles; la Touraine est belle en automne, et les couchers du soleil sur la Loire ou le Cher y sont ravissants.

Voilà donc, Laurent, les dispositions où je suis; — heureux, jusqu'à ne pas croire à mon bonheur; triste, en même temps, jusqu'à ne pouvoir m'expliquer ma tristesse. Il n'est pas jusqu'à la douleur de ces pauvres enfants, mes écoliers, qui ne me soit sensible. Ils sont

foudroyés de mon départ; c'est le mot. — Parmi mes collègues, on me regrette, on menvie aussi. Par un hasard étrange, les personnes avec qui je faisais mes repas à table d'hôte sont depuis trois jours en voyage, en tournée (ce sont des ingénieurs des ponts et chaussées) ; ils ne me trouveront plus à leur retour, et leur surprise sera pénible. — Une jeune mère avait mis son fils en seconde par la seule considération que je revenais à Tours; voilà des pei'sonnes toutes troublées; qu'y puis-je faire? — Une fois à Paris, je tâcherai qu'un voile épais s'abaisse sur tout ce passé provincial, que je ne donnerais pas pour un monde, mais que j'ai besoin d'oublier.

Adieu! je vous ait écrit l'autre jour une lettre un peu dure; mais quoi? il faut secouer l'arbre, pour que les bons fruits en tombent.

A bientôt et pour toujours.

LONDRES-PARJS

A son père.

Septembre 1851.

Londres ' dépasse tout ce qu'on en attend. — C'est la merveille des merveilles. Jamais l'homme n'a concentré plus de puissance sur un même point. J'ai regret de le dire, mais Paris est mesquin ; les Français mesurent l'air et l'espace, comme s'ils en avaient peu; ils économisent la place et la matière; aucune unité, aucune force. — Ici, tout se tient, tout est grand, tout est calculé pour l'ensemble; on sent qu'un même esprit d'ordre a bâti ces rues immenses, ces vastes squares, ces milliers d'églises, d'écoles, de monuments de toute espèce; — on sent qu'un même souffle anime toute cette population, et que, du premier au dernier, tous travaillent pour Vensemble. — Les individualités disparaissent, la personne n'est rien, le peuple est tout. De là quelque chose d'effrayant, comme une machine à vapeur qui broie tout ce qu'elle rencontre, et ne s'arrête devant rien. — La misère ici, tout afifreuse qu'elle est, n'est qu'un détail. — Ce n'est pas

1. Eugène Manuel était allé avec sa mère en Angleterre au mois de septembre 1851. Un oncle d'Eugène Manuel habitait Woolwich.

une, deux, dix maisons qu'on bâtit à la fois, c'est cent ou deux cents, toutes pareilles, admirablement alignées, pleines des plus commodes appartements, respirant l'aisance dès l'abord. — Ce matin, lundi, j'ai parcouru Londres pendant quatre heures; je n'ai vu que de vasles rues, à perte de vue; du monde partout; une babel fabuleuse! — Imaginez quelques centaines peut-être de rues Rambuteau plus larges et plus animées qu'à cinq heures du soir!

Mais il y a quelque chose de plus étonnant que les rues de Londres, c'est la Tamise. — Ici rien à rappeler de Paris, rien à comparer. — Le petit port de Dieppe' fait pitié à côté! — On ne parle pas assez de la Tamise, parce qu'on est incapable de décrire ce qu'on voit : c'est un fouillis de vaisseaux, de bateaux à vapeur, de barques, qui vont, viennent, stationnent, embarquent ou débarquent des hommes ou des choses, sur un fleuve qui, à Londres, a quatre fois la largeur de la Seine, et qui a plus encore, à Greenwich et à Woohvich, — des flottilles entières de vaisseaux à trois mâts occupent les rives du fleuve, les docks, les chantiers; — quatre ou cinq bateaux à vapeur se croisent sous l'arche d'un pont. — On est ébloui, extasié. — Rien que la route de Woohvich à Londres par la Tamise vaut le voyage. — Cette activité de deux millions d'hommes est belle avoir; elle explique le repos religieux du dimanche, repos profond, absolu, contraste curieux avec le travail de la semaine. — L'activité française n'est pas la véritable; le repos français n'est pas le vrai repos.

Consolez-vous, mes amis, de ne pas voir l'Exposition. Certes, c'est une admirable chose, mais c'est

Page 1