C'est (le Dieppe qu'il était parti
encore la moins curieuse de Londres, celle du moins que l'imagination peut le plus facilement se représenter. — Nous l'avons visitée deux fois, à fond, surtout samedi dernier, jour de l'aristocratie. — Tout est grand, digne, irréprochable. Rien ici ne donne prise au ridicule, tant il y a de force et de volonté dans tout ce que le peuple anglais produit.
Que de préjugés je dissiperai ! — En voici quelques exemples : 1" le temps est le même qu'à Paris, pur, sans brume ni vapeur; les chemises restent parfaitement blanches ; Tair n'est nullement obscurci de fumée; la saison d'été et d'automne vaut les plus beaux jours de France; la chaleur est très grande. — 2° On marche sur les trottoirs, comme on l'entend; sur la chaussée, si les voitures le permettent; on est aussi libre dans son allure qu'à Paris; tout ce qu'on a raconté sur la marche est absurde, et n'existe pas. — 3° Les Anglais ont l'air beaucoup moins Anglais qu'à Paris, soit qu'ils aient chez eux plus d'abandon et de simplicité, soit que nous ne voyions à Paris que des échantillons ridicules. — On ne se croirait pas à Londres, en ne regardant que les visages; rien d'étranger, rien même de saillant. — Les femmes sont d'une beauté merveilleuse presque toutes; brunes, très brunes; nullement blondes (une blonde sur cent femmes) ; brunes et des yeux pleins d'esprit et de langueur; le teint blanc, la taille parfaite; — point de ce dandinement des hanches qu'on imagine être le propre des Anglaises. — Elles s'habillent comme à Paris, marchent comme à Paris. — Les hommes de même, sauf les moustaches.
Oui, les Anglaises sont jolies, je l'écrirai à L... ! — On reconnaît, j'ai reconnu à l'Exposition, samedi, et dans les rues, les héroïnes de Walter Scott et de
Cooper, les pâles brunes pleines de dislinclion et de sentiment, montrant pour sourire des dents admirables, et senveloppant dans des cachemires ou des camails élégants. — J'ai vu aussi caA^alcader sur les pelouses de Woolwich de beaux officiers, jeunes et fiers, la moustache retroussée, l'œil vif et profond, et très dignes d'aimer ces belles ladies, comme très capables aussi de leur inspirer des affections romanesques. Je crois le peuple anglais, dans les hautes classes, et même dans la classe moyenne, beaucoup moins positif, dans la Jeunesse, qu'on ne le dit d'ordinaire ; le positif arrive à trente ou quarante ans; mais il me semble qu'il y a bien du sentiment, et bien de la passion, dans ces visages de vingt ans, dans ces âmes nourries de Byron et de Shakespeare. — En France, on prodigue l'affection, à droite, à gauche, en veuxtu, en voilà! — Ces affections faciles, multiples, changeantes, sont-elles bien la marque d'une forte organisation pour aimer? je ne le crois pas. Il y a ici beaucoup moins d'abandon, mais bien plus d'obstination et de constance ; l'affection conjugale surtout y est solide, parce que le présent est tout pour les Anglais, et que les enfants, c'est l'avenir. — En France, où la chimère et l'utopie dominent, où l'on vit d'espoir, on aime mieux ses enfants que sa femme. — C'est pour eux que l'on travaille, d'eux qu'on se préoccupe toujours. Ici l'Anglais travaille pour sa femme et lui, pour se procurer et lui procurer l'intérieur le plus agréable, deux servantes, toute une petite maison. — Quant aux enfants, il en a ; mais il ne dote pas ses filles, qu'on épousera sans dot, et il laisse à ses fils le soin de travailler à leur tour. — Il semble qu'il n'ait d'enfants que pour propager l'espèce. — Et Dieu sait ce qu'il y a d'enfants à Londres I
Je commence à bien connaître celte grande ville : les belles rues, les quartiers pauvres, la Bourse, la Banque, le Palais de justice, les églises, les squares, les ponts, les parcs, etc. J'ai vu déjà bien des choses; maman est ravie. — Nous gardons pour la fin le Tunnel, la Tour et Westminster. — Nous irons peutêtre une fois au théâtre, à Adelphi; — Covent-Garden est fermé, le Théâtre de la Reine est fermé. — Je n'ai pas le temps de vous dire la plus minime partie de ce que je voulais. — Excusez-moi. Hier dimanche nous avons passé une bonne journée anglaise avec mon oncle. — Mercredi nous irons dîner encore à Woolwich. Mon oncle a reçu des perdrix de M. Paxton, le constructeur du Palais de Cristal, la plus belle idée qu'un architecte ait jamais eue, comme simplicité et comme grandeur.
A Laurent-Pichat.
Samedi, 6 décembre 1851 *.
Je serais allé vous voir aujourd'hui sans ma classe. Les classes n'ont pas un instant vaqué au lycée ; c'est dire que ce quartier-ci a été calme. Dites-moi comment vous allez; on a toujours besoin d'être rassuré sur ceux qu'on aime; le malheur a ses caprices. Mon frère est resté vingt-quatre heures absent. Après avoir tenté non sans danger, jeudi soir, de rentrer au logis, il a dû se retirer chez des amis. — Je ne suis pas inquiet de vous; mais enfin écrivez-moi; et dites-moi aussi, mon ami, si madame votre mère, si toute votre famille est en bonne santé. — Que vous dirai-je des événements? j'ai la rougeur au front.
Tout à vous de cœur.