‹ Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.] (1864-1872) (volume 2)Chapitre 12 sur 27 · M. MA2ZIM GRAND RÉFORMATEUR SOCIAL · texte numérisé non relu

M. MA2ZIM GRAND RÉFORMATEUR SOCIAL

Nous avons vu, dans un précédent chapitre, M. Mazzini traitant plus que cavalièrement toutes les sectes socialistes

raie à l'état de vapeur, ne néglige pas , lui , les frais du culte , — bien qne son culte n'existe pas. Il nous semble que M. Mazzini s'entend assez bien à faire la quête, et, depuis vingt ans, l'Italie doit en savoir quelque chose.

Faut-il citer des preuves?

Stressant aux ouvriers italiens (Apostolato, 1843), il dit: « Aidez-nous; le sou du pauvre est comme le grain de froment » d'où sort l'épi, suffisant pour rassasier une famille entière, » parce que la bénédiction de Dieu est sur le sou gagné par l'ou~> v vrier à la sueur de son front, » Il est impossible assurément de demander un sou avec plus d'onction apostolique. Et plus loin encore : « Aidez-nous avec vos offrandes à élargir la sphère » de V apostolat, » etc. Enfin, le dernier chapitre d'une circulaire mazzinienne aux comités de l'émigration italienne (janvier 1849) se termine ainsi : « Nous vous prions de persister dans » votre zèle pour la sainte cause d'Italie, d'insister auprès des » riches émigrés afin qu'ils ne restent pas au-dessous des devoirs •» de l'époque, et vous prêtent généreusement le concours de » leur or, avec menace aux récalcitrants de la publicité des » journaux pour démasquer l'hypocrisie de leur amour pari triotique. » Ce qui équivaut à crier : « La bourse ou la diffamation! » Nous le reconnaissons, ceci n'est pas d e la boutique; non, car pareille chose ressemble plutôt à de Ut forêt. — CVst beaucoup mieux sans doute.

de France et les différents chefs d'école ; nous l'ayons entendu déclarer tous leurs systèmes, — sans exception, — bâtards , égoïstes , corrupteurs , absurdes , immoraux, impossibles, irréalisables, empreints uniquement d'un grossier matérialisme , au point qu'ils n'aboutiraient qu'à réduire l'hoipme aux conditions de l'animal ; et M. Mazzini a même inventé un mot tout exprès pour exprimer cette idée, en disant que le socialisme français tendait à Y animaiisation ( animalizzazione ) de l'espèce humaine 1 . Cependant le Moïse de la rénovation italienne , — comme M. Mazzini s'intitule modestement lui-même, — répète à chaque instant que toute révolution doit être sociale, sous peine de manquer son but. U doit donc avoir sur ce point si grave, si important, des idées, des systèmes à lui, qui ne soient ni absurdes, ni immoraux , etc. , ni surtout impossibles et irréalisables. Examinons :

« Le communisme, inconnu à l'Italie et repoussé par le » plus grand nombre des républicains , est considéré par » nous comme une idée antiprogressiste , hostile à la » liberté humaine et pratiquement impossible. — » Le socialisme, — aspiration plus que système, — n'a » de signification que comme désir de substituer à l'anar- » chie effrénée des droits et privilèges individuels qui au- » jourd'hui luttent les uns contre les autres, l'association » progressive , conséquence pratique de la fraternité eu- » séignée par le Christ 2 . »

1 Democrazia, p. 151.

2 Ai sacerdoti italiani, février 1851.

Bien; mais ce ne sont là que des négations, et, — nous l'avons déjà dit, — la négation est chose facile et à la portée de tout le monde. Nous verrons d'ailleurs bientôt comment le grand novateur sera conséquent avec ces mêmes négations.

Poursuivons. M. Mazzini s'adresse au peuple italien : « Mais parle, peuple ; que font nos ennemis pour soulager » ta misère? Pour eux les richesses et tes plaisirs , » pour eux tes emplois, pour eux tes honneurs , » pour toi l'esclavage. Regarde autour de toi, peuple, » et vois s'il est une terre bénie du ciel et comblée de ses » dons à l'égal de celle que tu habites. Un petit champ » (campicello) , que tu y posséderais , suffirait à vêtir et à » alimenter ta famille. Mais un très-petit nombre de » privilégiés la détiennent* tout entière , et tu ne p peux en espérer , toi , d'autre portion que cette qui » servira pour ta sépulture f . »

Nous ferons observer en premier lieu à M. Mazzini que ce ne sont là que des déclamations textuellement plagiées au socialisme français , qui les a mille fois tournées et retournées. Déjà nous avons signalé au chapitre III les emprunts de langage religieux faits au catholicisme, tout en le honnissant , et voici que la même chose se reproduit à propos des socialistes de France, également reniés. Il nous semble peu convenable de dévaliser et de vitupérer ainsi tout à la fois ; c'est un procédé que ne saurait excuser, même la grande pauvreté , ou plutôt, l'extrême misère d'idées et d'expressions dont est affligé le grand apôtre italien.

1 Al Popolo italiano la Giovrntit (1 er janvier 1833).

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En second lieu , la tirade qu'on vient de lire à l'adresse du peuple péninsulaire, pèche par ce point capital qu'elle n'a aucun rapport avec la vérité. Il n'est peut-être pas de pays où, — en raison de l'absence de grandes propriétés» de vastes fermes, — la terre soit plus divisée qu'en Italie. Ce qu'on appelle véritablement la détresse et la faim y sont inconnues , et on trouverait difficilement un paysan qui n'ait pas ce campiceUo dont il est parlé ci-dessus *. Si donc l'homme du peuple italien ne possède que le coin de terre nécessaire à sa sépulture , c'est uniquement parce que M. Mazzini avait besoin de réduire les pauvres de son pays au dernier degré du dénûment et du désespoir. .. pour un effet de rhétorique.

Revenons à la recherche du nouveau système social qui doit s'élever majestueusement sur les absurdités et • les impossibilités de toutes les autres sectes.

« Les tiens matériels , source de bonnes choses s'ils » sont appliqués à l'avantage collectif, de mauvaises s'ils » servent à un but d'égoïsme, DOIVENT SE DISTRI- » BUER selon les œuvres et l'éducation morale des » hommes (hanno a distribuirsi a seconda délie opère e » délia educazione morale degli uomini 2 ). » Et ailleurs : « L'humanité ne doit constituer qu'une seule race , créée » pour former une seule .famille d'égaux, associés libre- » ment en une foi de devoir et d'amour , pour donner

1 « On peut dire qu'en Italie, — comparativement surtout à » tant d'autres nations, — les classes dites indigentes ignorent la » misère , ignorent la faim ; et la faim est la plus puissante cause «d'agitation des peuples.» (Massimo d'Azeglio, Scritli pol., p. 13.)

3 Vltalia del Popolo, n* d'octobre 1849.

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• avec l'œuvre commune un complet développement aux

• facultés morales de chaque individu, et toute l'activité » possible aux forces de production existant sur le globe, » EN EN distribuant les fruits selon les besoins , les » mérites et le travail (distribuendone i frutli secondo

• i bisogni , i meriti e il lavoro ' }. »

Mais, — ou nous nous trompons fort , — ou c'est là du pur communisme, de ce même communisme dont M. Mazzini ne voulait pas absolument, qu'il a déclaré un rêve barbare 9 absurde et immoral, — avec un mélange de saint-simonisme , également repoussé par lui comme une utopie mesquinement utilitaire, comme tendant à une immorale réhabilitation de la chair , et de plus, comme faisant disparaître la liberté indivi* duelte. Qu'est-ce cependant que la distribution dont il est parlé ci-dessus , sinon une reproduction servile de la formule saint-simonienne : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres ? Ici tout est plagié, mots et idées. M. Mazzini nous indiquerat-il son moyen neuf, son moyen à lui pour réaliser tous les résultats énumérés plus haut , sans tomber dans le communisme et le saint-simonisme, pour faire, — suivant ses expressions , — de la révolution sociale sans aboutir au socialisme ?

« Nous voulons, dit-il encore, un état dans lequel une

• voie soit ouverte à chaque homme pour le dévcloppe- » ment de ses facultés morales et physiques, et pour lui » assurer un travail continu, LIBREMENT CHOISI dans

1 Prose } p. 169.

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» la mesure de ses jouissances \ • Mais c'est là tout simplement un plagiat du droit au travail, idée du socialisme bâtard, corrupteur, etc.; et cette formule du travail librement choisi dans {a mesure des jouissances, est pillée complètement aux fouriéristes, si dédaigneusement honnis par M. Mazzini , comme n'aspirant qu'à être les futurs cuisiniers de l'humanité. Jusqu'à ce moment , le prétendu novateur n'a fait que nous traîner dans les vieilles ornières socialistes. Le moyen donc, le fameux moyen de rénovation qui ne devait ressembler à aucun autre

« Il faut que 4e travail soit reconnu comme la » source légitime de la propriété 2 . .. Travail pour » tous, récompense bien proportionnée pour tous; ni oi- » sivetê, ni faim pour personne... Tout homme désireux » de travail doit en trouver dans une société bien or- » donnée* (encora le plagiat du droit au travail).,..

» Le progrès de l'esprit humain renversait par le moyen » de la bourgeoisie , de l'aristocratie financière , le privi- » lége de la noblesse de race ; et il renversera par le » moyen du peuple, des hommes de travail, le privi- » lége de la bourgeoisie propriétaire et capitaliste \ »

Mais ce ne sont toujours , — pour le fond et la forme , — que plagiats sur plagiats des utopies irréalisables , matérialistes , égoïstes , etc. ; M. Mazzini ne cesse pas de se traîner dans ce qu'il appelait tout à l'heure V orgie

1 Bemocrazia, p. 157. t.Ibid., p. 176. *

3 Ibid., p. 293.

4 Ibid., p. 289.

cLu socialisme français. Le renversement du privilège de la propriété et du capital, qu'est-ce encore qu'un nouvel emprunt au rêve barbare, absurde, immoral y du communisme? Le moyen inédit n'arriverat- il pas enfin?

« Après l'émancipation de X esclave est venue celle du

» serf; celle du prolétaire doit suivre *. » Celte phrase

n'a guère été répétée qu'environ cinquante mille fois

par les feuilles socialistes françaises. Passons. Le moyen?

« La famille , la propriété se transformeront dans l'ave-

» nir. La famille, améliorée de plus en plus par l'égalité et

» par l'influence de l'éducation nationale , deviendra un

» sanctuaire où se formeront des citoyens pour la patrie ,

» comme la patrie donnera des citoyens à l'humanité. La

» propriété , accessible à tous , conséquence et repré-

» sentation d'un travail accompli , représentera

9 f individu humain dans ses relations avec Vuni-

» vers matériel , comme la pensée le représentera

» dans ses relations av$c l'univers moral 2 . »

Ce chapelet de paroles appartient bien à M. Mazzini ; mais ce n'est qu'une insignifiante logomachie ; de la socialisterie précieuse, entortillée, quintcssenciée, comme on en aurait pu faire à l'hôtel de Rambouillet. Il s'agit d'autre chose ici; il s'agit de savoir comment l'incomparable réformateur entend s'y prendre pour changer la face sociale du monde, sans se jeter dans les immoralités, les barbaries, les impossibilités des sectes françaises,

1 Democrazia, p. 289.

2 VItalia del Popoto, n° d'octobre 1849.

qu'il a si bien conspuées, et en ne se servant du socialisme, — aiusi qu'il l'a dit tout à l'heure, — que comme d'une simple aspiration. Or, est-ce avec une aspiration qu'il prétend assurer du travail à tous, et qui mieux est, un travail au choix? — Est-ce avec une aspiration qu'il arrivera à distribuer (es biens matériels de (a terre selon les œuvres et l'éducation morale des hommes ? — Est-ce avec une aspiration surtout qu'il compte renverser te privilège de ia propriété et du capital ?

Ceci est puéril ; nous demandons le moyen de réalisalion découvert par son puissant génie , et inconnu jusqu'à ce jour. Mais nous avons beau chercher , il ne se montre nulle part. M. Mazzini nous laisse sur ces négations, ces divagations , ces contradictions. Voilà donc à quoi se réduisent ses droits au titre de réformateur social! A fié-

trir, à rejeter énergiquement les monstruosités et les folies des utopistes français, en général; puis à reprendre ensuite, à proclamer en détail, — pour son propre compte, —

ces mêmes monstruosités, cesjnêmes folies; — à se poser avec la double face d'un Janus, disant d'un côté aux gens de sens et d'ordre en Italie : Ne craignez rien, je repousse avec horreur le communisme comme antiprogressiste , illibérai et impossible, tout au plus permettrais-je de parler de socialisme, mais seulement à titre d'aspiration; — puis, d'un autre côté, à la foule inintelligente et avide : Venez à moi, je vous donnerai le travail, les jouissances , je veux que vous renversiez le privilège de la propriété et du capital, je veux que vous vous distribuiez les biens matériels. Et maintenant nous

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pourrions dire non -seulement : Où est dans tout cela la nouveauté, la création, le progrès? — mais encore : Où est la loyauté, la franchise?

Ainsi , en résumé , le problème de « la révolution so-

-ciale • posé par M. Mazzini reste à l'état de prémisses» mais sans aucunes conséquences : — cliquetis de paroles jetées à tort et à travers, sans ombre de logique, de cohésion ; — incessant antagonisme de oui et de non ; — rien de net, de positif, surtout pas l'apparence d'un moyen d'application. Sur ces questions si graves, si brûlantes, qui ne devraient jamais être imprudemment soulevées, — car elles ne se résolvent pas avec de niais marivaudages comme celui-ci : La propriété représentera l'individu humain dans ses relations avec l'univers matériel, comme la pensée le représentera dans ses rapports avec V univers moral; — sur ces questions, disonsnous, M. Mazzini se montre aussi contradictoire, aussi indéûni, aussi insaisissable que partout ailleurs. Nous le mettons au défi de dire formellement ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas. C'est un sphinx d'une nouvelle espèce , posant des énigmes dont il ne sait point lui-même la solution, et, — non pas dévorant, — mais assommant de lourdes phrases ceux qui cherchent vainement à le deviner.

Et M. Mazzini, — on ne l'a pas oublié peut-être, — reproche au socialiste Proudhon de n'avoir abouti, en définitive, qu'à créer le vide ! Et que crée-t-il donc, lui, bon Dieu ! Mais peut-être cette attaque ne provenaitelle que d'un mouvement de dépit jaloux ; peut-être le grand négateur italien a-t-il la prétention que LE vide soit son domaine exclusif.

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Nous avons, — dans les trois précédents chapitres, — additionné les mérites de M. Mazzini comme réformateur politique, comme réformateur religieux, comme réformateur social. A présent, tirons une barre, et voyons le total : 0, 0, 0; et pas autre chose, ce nous semble.

Et cependant jamais amour- propre humain ne s'acclama, ne se prôna soi-même avec plus de franchise, d'aplomb et d'enthousiasme; — jamais empirisme novateur ne s'annonça à plus grand renfort de cymbales et de trompettes ; jamais, — en un mot, — pour nous servir d'une appréciation de Gioberti déjà citée , — on ne vit tant de présomption accolée à tant de nullité.

On pourrait faire observer, — et nous ne savons pas bien précisément si cette idée vient de nous ou de quelque autre, — qu'il y a des modes pour penser et parler, comme il en est pour s'habiller. Les esprits fashionables ou d'élite donnent le ton en se parant les premiers d'idées neuves et de bon goût, qu'ils portent parfaitement. Les intelligences de second ordre s'en revêtent à leur tour, en variant seulemeht parfois quelque peu la coupe ou, — si l'on vent, — la forme, en ajoutant par-ci par-là une broderie, un agrément. Le vulgaire ne fait qu'endosser ensuite servilement ce qu'on lui dit être généralement bien porté en ce genre. Il va se pourvoir dans les grands entrepôts intellectuels ouverts au public ; — l'usage des pensées toutes faites a précédé de fort longtemps celui des habits tout confectionnés. Enfin, il y a une sorte de bazar du Temple où les

esprits les plus pauvres, les plus dénués, vont décrocher toutes les friperies usées et depuis longtemps mises au rebut.

C'est évidemment là que s'adresse M. Mazzini. N'avezvous pas reconnu dans son bagage les vieilleries philosophiques et démocratiques qui datent de trois quarts de siècle? Et encore paraît- il ignorer les procédés, — assez vulgaires pourtant, — pour dissimuler, autant que faire se peut la vétusté des défroques de hasard; encore ne sait-il pas s'en vêtir en les arrangeant de façon qu'elles aient du moins l'air d'être ajustées, de se tenir. De là les incohérences qui, — chez lui, — sont si fréquentes, si visibles.

Un autre de ses traits caractéristiques, c'est ce que nous appellerions la superstition des mots; il semble qu'il considère ceux-ci comme ayant par eux-mêmes, — et en dehors de toutes les conditions de sens, — une sorte de puissance magique. Aussi le voit-on ne s'étudier qu'à en rassembler un certain nombre d'une façon (elle quelle, et alors sans doute, il est persuadé que tout est gagné 1 .

1 On pourrait citer encore à l'appui de cette observation les nombreuses variations qu'il a apportées dans la dénomination de son parti , — à mesure qu'il éprouvait des échecs , — comme si des changements de noms pouvaient devenir un gage de triomphe. Ainsi il Ta appelé successivement :

1831 , La Jeune Italie, à Marseille. — Avec cette épigraphe empruntée à M. Cousin : « Les jeunes gens de vingt à trente-cinq ans ont grandi dans la révolution; eux seuls sont notre espérance. » (Il est bon , par parenthèse , de faire remarquer qu'à cette époque M. Mazzini était jeune , et qu'il se flattait naturellement d'être placé à la tête d'un gouvernement de jeunesse. Mais du moment qu'il a commencé à mûrir, il a cessé d'invoquer

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Comment expliquer autrement ses vaines et insignifiantes formules, — telles que Dio e il Popolo,-~après l'Italie des empereurs, après l'Italie des papes, {'Italie du peuple, etc. , — qu'il répète à tout propos et pour ainsi dire machinalement? Cette superstition linguistique est du reste tout simplement renouvelée du moyen âge, du beau temps de l'hermétique, alors que les sorciers prétendaient remédier à toute espèce de maux et faire sortir de terre d'inestimables trésors, avec l'aide seulement de quelques paroles sans liaison, réputées cabalistiques.

Un autre tic qu'on n'aura sans doute pas manqué de remarquer, c'est sa singulière prédilection pour les mots vagues, indéfinis, tels que Y avenir, l'idéal, la liberté, l'humanité, le progrès, le peuple, etc., — pour les mots kaléidoscopiques où chacun, — en les tournant et retournant, — peut voir des milliers d'aspects différents, — pour les mots qui remplacent dans les discussions politiques le corbillon des jeux de société, où tout le monde est libre de faire entrer ce qu'il lui plaît.

Bornons-nous, — comme exemple, — au mot qu'il emploie le plus fréquemment, — le peuple. Jamais le grand réformateur n'a voulu expliquer ce qu'il entend par cette dénomination. Une seule fois il a émis une défini* tion , et encore ce n'était qu'une définition négative :

le triomphe exclusif des politiques de vingt-cinq à trente ans.)

1840, Apostolat populaire , à Londres.

1848 (mars), L'Association Nationale, à Paris.

1848 (octobre), L'Italie du Peuple, à Milan.

1849, La Future Europe, avec des réfugiés d'autres nations, h Londres.

i*àJ, Comité national italien, à Londres.

a aujourd'hui, dit-il, IL n'y A pas de peuple^/ n'y d a qu'une masse esclave, inerte, sans éducation, » par la force des circonstances. » ( Popolo oggi non v'è ; v'è unagente schiava, inerte, ineducata, per forza di cose '. ) Mais, pourrait-on objecter peut-être, puisque aujourd'hui il n'y a pas de peuple et seulement une masse esclave, inerte, sans éducation, comment pouvez-vous soutenir ailleurs qu'au peuple seul appartient d'être Y interprète de ta loi de Dieu sur ia terre, de décider les questions d'ordre politique et religieux, de gouverner, d'administrer directement, etc., etc. ? Pourquoi mettez- vous sans cesse en avant le peuple, que vous reconnaissez ne pas exister, etc. , etc. ? Passons, nous ne devons plus en être depuis longtemps, ce nous semble, à nous arrêter à une contradiction de M. Mazzini.

En vain Bianchi-Giovini lui a crié : v Avant tout, dites- • nous un peu ce que c'est que le peuple ? Vous, répu- » blicain , qui avez constamment ce mot dans la bouche , » l'avez-vous jamais défini une seule fois? Qu'entendez- » tous par peuple? Les nobles ou ceux qui ne le sont pas? » Ceux qui possèdent ou ceux qui ne possèdent pas ? Les » gens instruits ou les ignorants ? La classe bien élevée ou » le vulgaire? Parmi ceux-là, quels sont les admis , quels » sont les exclus 2 ? » — Point de réponse.

À la vérité d'autres compatriotes de M. Mazzini se sont chargés , à son défaut , d'expliquer ce qu'il entend par peuple.

1 Prose, p. 281.

3 Mazzini e le sue utopie, p. 31.

GiOBERTl : « Les mazziniens appellent peuple le petit » nombre de gens (quei pochi) qui applaudissent à » leurs théories *. »

Massimo d'Azeglio : « Une compagnie de comparses, » de professeurs de bruits et de tumultes, s'en va parcou- » rant l'Italie , d'une contrée à l'autre , avec mission de * représenter le peuple. Qui a besoin d'un peuple, » d'une démonstration, pour devenir ministre ou pour » toute autre chose , s'entend avec le directeur de la » troupe. Les acteurs arrivent , on leur jette quelques » sous , on leur dit ce qu'ils doiveut crier, et le tour est » fait. Puis, le lendemain, on lit dans un journal quelcon- » que que le peuple héroïque de telle localité ? s'est » levé comme un seul homme contre ceux qui foulaient » aux pieds ses droits , qui trahissaient la sainte cause du d peuple s , etc. » Massimo d'Azeglio traçait cette piquante description en février 1849 , c'est-à-dire au moment même où M. Mazzini et consorts étaient portés au pouvoir par le vœu unanime du peuple. Ainsi le tableau a dû être peint d'après nature.

En admettant les commentaires ci-dessus , il serait bien possible que M. Mazzini , — qui a déjà plagié tant de monde, — plagiât aussi Louis XIV, et qu'il s'en vînt dire un beau jour : Le peuple, c'est moi. — De même que, — par une conséquence très-peu forcée d'ailleurs du dogme hégéliste qui place l'homme sur l'autel , — nous ne serions point trop étonné de l'entendre dire encore un peu

1 Rinnovamenio , vol. i,p. 339.

2 ScritH politici , p. 528.

plus tard : Dieu, c'est moi. De celte façon, ce serait à la fois plus simple et plus intelligible.

Parmi les mots indéfinis et inûnis qu'affectionne spécialement le grand novateur, nous avions oublié de citer ceux-ci : le if eau 9 le vrai, te juste. Soit qu'il s'agisse de littérature , de politique , de religion ou de système social, il est bien rare qu'il ne répète pas à chaque page : Je suis pour ie éeau, pour te vrai , pour le juste. Or, ces mots occupent incontestablement la première place parmi les plus vagues, les plus controversés, les plus multifaces. A la vérité M. Mazzini a toujours soin de les écrire avec une grande lettre, de cette façon : il Bello, il Vero % il Giusto. Mais nous doutons fort que même des majuscules .puissent faire qu'on s'entende un peu plus aisément fii-dessus.

Ajoutons, — avant de terminer, — que M. Mazzini se plaît souvent à se proclamer ls Prophète de l'Idée. Cela ne rappelle-t-il pas quelque peu ces posadas espagnoles portant une large enseigne sur laquelle est écrit en gros caractères : Hôtellerie, et qui manquent absolument de tout ce qui constitue un établissement de ce genre?

De plus, l'auteur des divers systèmes si sensés, si clairs, si raisonnablement coordonnés , que nous venons de faire connaître , se plaît fréquemment à accabler d'amères railleries ce qu'il appelle les gens pratiques et positifs (i pratici e i positivi). Il y a dans Lafontaine une fable où il est question de renard et de raisins, et qui, si nous ne nous trompons, recevrait merveilleusement ici son application.

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