APRÈS LA THÉORIE LA PRATIQUE, OU LES OEUVRES
MAZZINIENNES.
Ces œuvres ont sur les théories l'avantage d'être du moins un peu plus claires, sinon plus admirables. Mais nous aurons encore ici à signaler de nombreuses et flagrantes contradictions. On sait déjà que M. Mazzini ne peut jamais s'accorder avec lui-même. A la vérité, ce doit être assez difficile. Mais avant d'entrer sur ce nouveau terrain des faits, nous demanderons s'il n'est pas naturel de s'attendre que le grand génie qui a fait orgueilleusement de tous les systèmes, de tous les gouvernements, de tous les rois, ministres, hommes d'État, etc., etc., — passés et présents, ayant existé ou existant dans quelque pays du monde que ce soit , — « un escabeau à mettre sous ses » pieds, » suivant l'expression du Psalmiste, — se gardera bien, lui, — quand le moment sera venu d'agir, —de se traîner dans les misérables sentiers battus jusqu'à ce jour par les pas vulgaires de la pauvre humanité , et qu'il s'en ira loin, bien loin, tracer un lumineux sillon dans des voies aussi resplendissantes qu'inconnues? Ne doit-on pas croire que ce nouvel illuminé qui dit modestement de lui-même : « Nous avons peut-être entrevu Vidiat , et nous nous » sentons capable de voler dans tes invisibles régions
de i' esprit*; » — qui, — du haut de ces régions, regarde si souveut en profonde pitié les mesquins intérêts terrestres, — ce qu'il flétrit du nom de grossier matévialisme; — qui ne considère la terre que comme « une
• échelle du ciel, une ligne de l'immense poème de
• l'univers, une note de l'accord infini célébrant » la pensée divine 2 ; » — que cet illuminé, disonsnous, — se placera toujours dans des sphères d'action spiritualisées , éthérées , quasi-célestes? Ne doit-on pas s'^ tnaginer que cet humanitaire enflammé , — nous ne trouvons pas d'autre expression aûn de rendre l'ardeur le tendresse qui paraît le consumer pour l'humanité en général, pour ses frères de quelque nation qu'ils soient;
— qui ne cesse de prêcher avec la plus touchante onction 'amour de ses semblables, comme dans ce passage, par axemple : « Aimez; l'amour est l'aile de l'âme vers » Dieu et vers le Grand , le Beau , le Sublime , qui sont
• l'ombre de Dieu sur la terre;.... l'amour, fleur semée > sur la voie du devoir 3 , » etc.; — qui, .dans son cosmopolitisme sentimental, déclare que le genre humain ne forme qu'une seule famille, et qu'on ne pourra pas parler lu bonheur de l'humanité, tant qu'une seule âme sœur {anima sorella) souffrira quelque part sur cette terre ;
— que cet humanitaire enflammé, disons-nous, n'aura jamais en vue que la félicité de ces hommes qu'il semble chérir avec tant de dévouement, d'idolâtrie, et éprouver le besoin de presser incessamment tous sur son cœur?
1 Scritti letterari, vol. m, p. 209.
Democrazia, p. 275.
Vltalia del Popolo, n° de février 1850.
Enûn , ne doit-on pas regarder comme chose assurée qttë M. Mazzini n'agira jamais *de façon à mériter le blâme d* ses contemporains, et surtout un jugement sévère de J* postérité , car il déclare, — avec cette préciosité souvet^^ déjà observée en lui , — que « les malédictions de l'avenu x » sont le poignard île Vâme i ? »
Voyons comment les réalités répondent à toutes ces inductions. Al. Mazzini a commencé sa carrière d'action pai les sociétés secrètes, les conjurations, les conspirations, choses peu nouvelles assurément, qui ont joué si souvenl un rôle en politique et en tragédie, et dont on a tant abusé , — depuis un demi-siècle surtout , — qu'elles sont tombées dans la dernière vulgarité. Et cependant, le soidisant Mahomet italien n'a pas même su marcher è travers ces chemins si rebattus. Écoutons Gioberti : « Il ne » réussit même pas dans le vulgaire métier de conspira- » teur, quoiqu'il l'exerce depuis si longtemps , attendu » qu'il manque d'art pour connaître les hommes et de » prudence pour les conduire ; de telle sorte qu'il devient » la proie et le jouet de quiconque l'approche. Comme il » laisse très -facilement apercevoir toutes ses trames, il » mérite plutôt le titre d'agitateur que celui de conspira- » teur 2 . »
Il est bon de remarquer en outre qu'en prenant de pareilles voies, M. Mazzini choisissait précisément, — avec son intelligence habituelle, — celles qui avaient été particulièrement fatales à son pays et avaient causé sa ruine. Un
1 Lettera a Carlo Alberto (1831).
2 Rinnovamento , vol. i, p. 341.
Italien qui fait autorité comme littérateur et comme écrivain politique, t]go Foscolo , n'a-t-il pas dit il y a quelque quarante ans : « Pour refaire l'Italie, il faut défaire les » sectes?» (Per rifare V Itatia , bisoqna dis far e te sette.)
Et dès qu'il était entré dans les conjurations , M. Mazzini, — en homme exorbitamment modeste qu'il fut toujours, — devait naturellement prétendre que ce métier se recommandât à la plus haute estime , à la plus vive admiration du monde. Aussi s'écriait-il : « Non , il n'y a » pas de carrière plus sainte au monde que cette d'un » conspirateur, qui se constitue vengeur de t'Jiu- » manité et interprète des lois éternettes de (a na- » ture *. » Et comment , dans l'organisation des sectes conspiratrices, s'y prenait-il pour faire mieux encore ressortir ta sainteté de la mission et le respect pour (es (ois éternettes de ta nature ? — En proclamant le droit discrétionnaire d'assassinat politique !
Prouvons-le tout de suite en citant quelques extraits des règlements de la Jeune Italie * :
« Art. 1 er . La société est»formée pour ia destruction indispensable de tous tes gouvernements de la Péninsule, et pour former un seul Etat de toute l'Italie, sous la forme républicaine. »
« Art 30. Les membres qui n'obéiront pas aux ordres de la société secrète, et ceux qui en dévoileront les mys-
1 Lettera a Carlo Alberto, 1831.
7 ' Piccola Cronaca, par Benedetto Cantalupo, p. il 7, 123,
lôres, seront poignardes sans rémission. Même châ — liment pour les traîtres*
» Art. 31. Le tribunal secret prononcera la sentence, en i désignant un ou deux aflidés pour son exécution immédiate.
» Art. 32. L'affidé qui refusera d'exécuter la sentence prononcée sera reconnu parjure, et comme tel, mis à mort sur-le-champ.
» Art. 33. Si (a victime condamnée parvient à s'échapper, elle sera poursuivie sans relâche en tout lieu , et le coupable sera frappé par une main invisible , se fût-il réfugié sur te sein de sa mère, ou dans le tabernacle du Christ.
» Art. 34. Chaque tribunal secret sera compétent non-seulement pour juger (es adeptes coupables , mais encore pour faire mettre à mort TOUTES LES PERSONNES qu'il aura vouées à l'extermination...*
» Art. 39. Les officiers porteront une dague de forme antique; les sous-officiers et soldats auront fusils et baïonnettes , plus un poignard d'un pied de long, sur lequel ils prêteront serment, » etc.
Ah! maintenant, monsieur Mazzini, il ne s'agit plps de niaises et ridicules divagations, c'est l'indignation qui l'emporte, c'est l'horreur. Venez donc encore étaler vos colères de rhétorique contre les féroces et stupides excès de la tyrannie , contre les saturnales arbitraires des anciens tribunaux d'exception ! N'est-il pas vrai qu'il offre bien autrement de garanties votre tribunal masqué, grâce auquel la vie de chacun serait mise à la discrétion du dernier chenapan anofiyme ! Qu'elle est respectable, qu'elle est sainte, cette justice de tapis francs démagogiques I
Toilà donc à quoi aboutissent vos beaux élans de concorde, d'amour, de fraternité , d'embrassements universels , — à emmancher des poignards homicides dans des tirades humanitaires!
Et comme on la reconnaît bien toujours votre monomanie rhétoricienne , lorsqu'au milieu de ces détails de sang et de meurtre , vous vous préoccupez encore de lancer de grosses phrases de mélodrame comme celle-ci : « Il sera poignardé, fût-il sur le sein de sa mère, ou dans le tabernacle du Christ ! » Mais ici cette monomanie cesse d'êtrç grotesque pour devenir odieuse. Affectez donc encore des extases vaporeuses, parlez-nous de vos incessantes aspirations vers l'idéal, dites-nous que vous vous plaisez à balancer vos ailes dans les espaces invisibles; elles doivent être blanches et angéiiques ces ailes, alors que vous ne craignez pas de les tremper dans la boue sanglante des conciliabules de meurtre. # Et ce n'est pas Gni; nous venons de voir l'horrible, nous arriverons au hideux.
Le 20 décembre 1848, le Comité central général d'Italie (ramification de la secte mazzinienne) répandait dans le royaume de Naples le manifeste suivant :
« Considérant que l'homicide politique n'est pas UN CRIME, et encore moins lorsqu'il s'agit de se délivrer d'un ennemi qui dispose de puissants moyens, et qui peut rendre en quelque manière impossible l'émancipation d'un généreux et grand peuple ;
» Considérant que Ferdinand de Naples est l'ennemi le plus acharné de l'indépendance italienne et de la liberté de son peuple ;
» Est approuvée la résolution suivante , pour être pu bliée , par cous les moyens possibles , dans le royaume d» Naples:
» Une récompense de 100,000 ducats est offerte à celuou à ceux qui délivreront l'Italie du susdit tyran;
» Comme il ne se trouve daixs la caisse du cotnit que 65,000 ducats disponibles pour cet objet , 35,000 autres seront levés par souscription '. »
L'avez-vous entendue cette exécrable maxime : l'homicide politique n'est pas un crime ! Et on s'en vient la prêcher au nom de Y humanité, du progrès, de la morale épurée ! Et que dire de ces relevés intimes relativement à l'état de la caisse de l'assassinat, de ces 35,000 ducats en déficit, attendu qu'il n'y en a que 65,000 portés à Y avoir du sang? Est-il donc décidé que le niais trouvera toujours sa place dans les divagations mazziniennes, même quand elles sont atroces? Et c'est par de pareils moyens que prétend s'imposer la domination d'un pédant à tête folle et vide, se grisant au bruit de ses phrases creuses, ainsi que Quasimodo au bruit de ses cloches ; — d'ambitieux sans moralité et sans talent ; — d'aventuriers besogneux courant les bouleversements révolutionnaires , comme jadis leurs prédécesseurs couraient les brelans ; — de nullités tarées ; — de furieux imbéciles, suivant l'expression d'Armand Carrel!
1 Voir le curieux ouvrage de M. Albert de Dalmas, intitulé Le Roi de Naples , sa vie , ses actes , sa politique , ouvrage rempli. d'aperçus nouveaux et intéressants , et auquel nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudraient se faire une juste idée des événements qui se sont accomplis dans le royaume des Deux-Siciles depuis 1830.
Et c'est en Italie, sur cette oasis de l'Europe, que Dieu sl faite si belle, si souriante, si harmonieuse, qu'on voudrait implanter une démagogie discordante et sauvage! C'est au milieu de ses parterres de lauriers-roses et d'orangers, que l'on voudrait creuser les cavernes du meurtre politique! C'est sous ce ciel d'une clarté si suave et transparente comme l'opale, que l'on chercherait à importer les plus brumeuses rêveries des plus sombres climats du Nord! Que deviendrait l'Italie ainsi transformée, bon Dieu ! Ah! qu'on a bien raison de dire que M. Mazzini gâte tout ce qu'il touche! Si on le laissait faire, cet homme finirait par gâter jusqu'au soleil de son pays.
Nous avons oublié de faire observer tout à l'heure que toutes ces sanguinaires folies de sociétés secrètes, d'établissement de tribunaux ténébreux, s'arrogeant le droit de vie et de mort sur tout le monde, n'avaient pas même le mérite de l'invention, — si toutefois ce pouvait en être un. Ce ne sont que des imitations du Vieux de la M ontagne, des Francs-Juges du moyen âge, des Tugenbund et des Jungenbund de la moderne Allemagne. C'est toujours la nouveauté telle qu'on la rencontre chez M. Mazzini.
Citons à présent un manifeste mazzinien publié dans l'Italie du Peuple, à la date du 23 juin 1849. C'est le digne pendant du catéchisme meurtrier qu'on vient de lire; c'est là encore que l'on pourra voir à quel point est
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franche et sincère la sensiblerie humanitaire affectée par le grand rénovateur, et combien il faut se fier à ses appa-
rences de tendre et mélancolique rêveur, ne voulant faire de mal à personne, — [si ce n'est au bon sens; c'est là en- Gn qu'on apercevra derechef tout ce qu'il cache d'onction et de mansuétude sous sa robe d'apôtre :
« Les sociétés où règne l'injustice » (c'est-à-dire non constituées suivant les lubies d'un arrogant visionnaire) « doivent être renversées jusqu'au fond de leurs en* » trailles... Les êtres qui naissent ne peuvent se sous- » traire aux lois de leurs destinées. Le chemin que par- » court le genre humain est toujours tracé par des ruines ;