‹ Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.] (1864-1872) (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE PROGRÈS MAZZLNIEN.

M. Mazzini est venu remplacer par la secte de la Jeune Italie les anciennes sectes péninsulaires des carbonari. Voyons ce qu'étaient ces dernières. Leurs règlements, qui se trouvent dans une espèce de catéchisme remontant, — à ce que nous croyons, — à 1819, portent : « Art. 2. Pour être reçu carbonaro , il faut que le » candidat qui se présente jouisse dans le public d'une » bonne réputation civile et morale. » L'article 25 dit que « les présidents de vente sont chargés de surveiller » la bonne conduite des affiliés, dont ils sont respon-

» sables. » Gomme on Ta vu les statuts de la Jeune Italie ne s'occupent nullement, ni des antécédents, ni de la bonne conduite, ni de la bonne réputation des adeptes. Ils ne demandent que des gens prêts à tuer qui on leur désignera, fât-it réfugié sur ie sein de sa mère, ou dans le tabernacle du Christ. En fait de garanties morales , ils exigent tout simplement que les membres soient porteurs d'un poignard d\un pied de long. — Voilà le progrès !

Passons au pacte social de VAusonie, qui était communiqué au Grand Elu , dernier grade de la charbonnerie italienne. Leurs idées, leurs systèmes politiques et religieux, étaient exposés ainsi :

« Art. 22. Le pouvoir exécutif sera exercé par deux rois élus pour 21 ans par l'Assemblée centrale souveraine. L'un s'appellera roi de la mer, l'autre roi de la terre* Ils administreront , le premier la marine et les ports, le second l'intérieur de la république. Ils devront * se communiquer tous leurs actes , lesquels n'auront pas de valeur sans leur consentement unanime. En cas de dissidence, ils en référeront à l'Assemblée souveraine , qui nommera parmi ses membres un roi du peuple , lequel décidera sans appel la question entre les deux rois.

» Art. 55. Là* bannière nationale de l'Ausonie (l'Italie) sera triangulaire , une des pointes flottante , l'autre attachée à la hampe. Ge grand triangle sera formé de trois triangles égaux réunis, dont le plus élevé,* — près de la hampe, — sera bleu de ciel, celui au-dessous vert-pré, et celui flottant couleur d'or. Ges trois couleurs indiquent le

ciel, la terre, le soleil et les astres, qui composent l& système du monde, » (Il nous semble qu'il n'était pa? besoin de tant d'apprêts , de triangles , de hampes et de drapeaux, pour rappeler une vérité astronomique aussi élémentaire. Mais enfin cela valait encore mieux , à tout prendre, que d'adopter, comme l'a fait le mazzinisme, l'emblème sanglant du bonnet rouge.) • ••••••••••••• ••••

« Art 51. La religion chrétienne est conservée comme religion de {'Etat; tolérance du maintien des couvents et des ordres religieux, à condition qu'on aura été soldat fendant sept ans avant d'être moine,

» Art. 57. Les tombes des grands hommes et des bienfaiteurs de la patrie seront élevées, anx frais de l'Etat , le long des grands chemins , etc. *. »

Utopies pour utopies , nous avouons que nous préfére- ' rions celles-ci. Elles sont du moins bénignes, inoffensives, point impies, point sanguinaires , et même assez divertissantes. Au lieu de cela , nous avons maintenant les divagations mortellement lourdes et ennuyeuses de M. Mazzini, puis des principes se résumant ainsi : A bas les gouvernements! A bas la religion! A bas l'ordre social ! A bas tout ! — Il faut prêter une voix aux âmes généreusement féroces; — il faut tout détruire, tout incendier, tout exterminer.

Là est encore le progrès !

1 Gualterio. Docttmenti, p. 6 et suivantes.

Jugé par lui-même et par les siens. 143

GHAPITRE VIL

LÀ LIBERTÉ MAZZINIENNE»

Un écrivain italien, Parîni, a dit : « Je connais des libertés de plus d'une espèce : liberté vaniteuse , liberté tyranbique , liberté bavarde , et beaucoup d'autres qu'il vaut autant passer sous silence. Moi aussi j'aime la liberté, mais non la liberté amphibie. » Machiavel déclarait qu'il était, lui, pour la liberté libre [la tibertà Uberà). Il serait assez difficile de définir au juste la liberté mazzinienne; tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elle est d'un genre tout particulier. Et à ce propos encore , on reconnaît que Bianchi-Giovini a raison quand il reproche au grand agitateur de se servir d'une « phraséologie for- » gée dans les laboratoires du mysticisme, qui enlève aux » mots -leur signification propre et conventionnellement » reconnue, pour leur en donner une autre, vague, in- » certaine, et il faut ajouter, insidieuse ou mensongère, » attendu qu'elle confond ou falsifie les idées, et renverse » la véritable entente des choses 1 . »

Quaùt à la liberté d'opinions personnelles , l'infortuné Rossi et tant d'autres de leurs adversaires politiques tom-

1 Maziini, etc., p. 40.

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bés sous le stylet mazziniste, prouvent à quel poiut ils la respectent.

Quant à la liberté de la presse, qu'ils proclament, qu'ils préconisent, qu'ils aiment si ardemment... pour euxmêmes, comment F acceptent-ils quand il s'agit de journaux se permettant de ne pas être inféodés à la secte? Citous des exemples.

A Florence (1848) ils brisent les presses de (a Vispa; à Livourne, ils brûlent en place publique les exemplaires du journal toscan ta Patria, et intiment au directeur de la poste l'ordre de ne plus en recevoir à l'avenir, sous peine de mort 1 . Dans cette même ville, des cou pe-j arrêts du parti se portent dans les bureaux du Cittadino Italiano , et défendent au rédacteur en chef de continuer sa publication, ou sinon... 2 . En. Toscane encore, à Florence et à Pise, les mazzinistes soupçonnant que le résultat des élections pourrait bien ne pas leur être favorable, mettent en pièces les urnes du scrutin.

A Rome l'abbé Ximenès , — déjà cité , — ayant eu l'audace de plaisanter sur les déconvenues démagogiques dans un article intitulé Les trois flaschi, est lâchement poignardé (juillet 1848). A la nouvelle de cet assassinat, les rédacteurs d'un autre journal d'ordre, le Laharo K publient collectivement la déclaration suivante :

« Un de nos confrères est tombé hier frappé d'un coup de stylet porté par un bras inconnu. La liberté d'opinion et la liberté personnelle, garanties par les lois, ne pouvant

1 Guerazzi. Apologia, p. 42.

2 Massimo d'Azeglio, p. 535. .

nous être assurées par un pouvoir en dissolution, la rédaction du journal est d'avis d'en suspendre la publication jusqu'à ce que les lois aient repris leur pleine et entière vigueur. » Et le soir le peuple, — celui de M. Mazzini, — se rassemblait sous les fenêtres des bureaux de la rédaction, en poussant ces cris stupidement hétéroclites : « Vive la liberté de la presse ! A bas le Labaro ! Vive la liberté et mort aux prêtres '! » .

Le journaliste Bianchi-Giovini, qui avait pris un jour la licence S'attaquer ces grands apôtres de liberté , et qui avait pu voir combien ceux-ci se montraient conséquents aVec leur principe, quand il s'agissait de subir la moindre opposition, s'écriait : « Nous avons dit la vérité aux mi-

» nistres, aux généraux, aux divers partis de notre » pays : cela a plu aux uns et déplu aux autres; mais » personne du moins ne nous a calomnié : tous, au con- » traire , nous ont respecté. // rCen a pas été ainsi » quand nous nous sommes permis de dire ia vérité 9 à Mazzini et aux mazziniens. Ce sont de ces gens » qui prêchent la liberté pour eux et l'intolérance contre » les autres 2 . »

Carlo Rusconi raconte que vers la fin du siège de Rome, Sterbini s'étant rangé parmi les mécontents se mit un jour à parier, sur une place publique, contre la dictature mazzinienne et contre les fautes du gouvernement Un jeune sculpteur, ami de Mazzini , lui signifia qu'il eût à cesser ces discours séditieux. Sterbini voulant insister,

1 Histoire de ta Révolution de Rome, par Al pli. Balleydier, p. 152.

3 Mazzini, etc., p. 109.

iltt MAZ/IM

le séide mazziniste arma sa carabine et se montra disposé à s'en servir comme d'un dernier argument 4 . Cette carabine pourrait encore être citée parmi les exemples de iiberU sous l'autocratie triumvirale.

Massiuio.d'Azeglio, naguère proscrit pour l'indépendance de ses opinions, mais qui avait trop de sens et d'esprit pour se courber devant les odieuses ou ridicules absurdités du mazzinisme , est brûlé en effigie sur une des places de Livourne (1868) ; il nous apprend que, de plus, il recevait très-souvent des lettres anonymes contenant des menaces de mort. Et il ajoute à ce propos : « La non- » velle aristocratie démocratique a tellement copié les 9 façons de l'ancienne, qu'en fermant les yeux et en ne * regardant ni les figures ni les costumes, on se croirait » dans l'âge d'or des barons et des petits seigneurs du » beau milieu du dix-septième siècle'. » C'est-à-dire qu'on aurait tout simplement échangé la féodalité aristocratique contre la féodalité démagogique, les hauts barons de l'épée contre ceux du dévergondage phraseur, les tyranneaux de castels contre les tyranneaux d'estaminets. Pauvre progrès encore à notre avis que celui-làî

Dans un autre endroit, Massimo d'Azeglio disait plaisamment à ces singuliers apôtres de la fraternité : « En » vérité, quand je vois comment vous traitez vos frères , » vons me faites regretter de ne pas être fils unique. »

1 La Republica Homana, p. 162.

a Scritti polilici, p. 53â.

M. Mazzini arrivant à Livourne (le 8 février 1849) alors que la Toscane était sous un gouvernement provisoire , lance cette déclaration solennelle : « La nation , par l'organe de ses représentants élus au suffrage universel , fera connaître ses volontés , et nous nous inclinerons devant l'expression de cette autorité souveraine. » Mais bientôt, s'apercevant que le résultat des élections serait loin d'être favorable à son parti» il change d'attitude et de langage, v et reprenant ses allures habituelles de suprématie orgueilleuse et intolérante , il fait dire par un de ses journaux (Frusta repubticana, 18 février) : « Toute la Toscane démocrate n'a qu'un vœu : République et union avec Rome; et puisque toute la Toscane démocrate exprime ce vœu, nous ne voyons ni le besoin, ni la convenance d'avoir encore l'adhésion de ta partie de la Toscane gui n'est pas démocratique, a Est-il possible de proclamer avec plus d'outrecuidance l'oligarchie sectaire el le vasselage abject du reste de la nation, qui n'est considéré que comme un troupeau d'esclaves devant marcher humblement à la suite de ses maîtres et seigneurs démagogues? Voilà l'égalité, voilà la fraternité mazziniennes â ! voilà ce que c'est que ces marchands de liberté à faux poids !

1 Farini a fait une observation à peu prè^analogue : « Mazzini, dit-il , ne voit en Italie que sa propre secte ; il renferme le monde entier dans le cercle de son idée éternelle, une, immuable. » Stato Rom. f vol. ni, p. 314.

Dans les statuts de la société Y Unité italienne, il est dit, art. 17 :*« Tous ceux qui composent la société on* » deux devoirs à remplir : silence absolu , obéissance » aveugle aux supérieurs. » Voilà en effet comment M. Mazziifi a toujours compris la liberté quand il corn-* mande ; jamais on ne vit domination plus tranchante, plu^ arrogante"; il y a chez lui un mélange de l'autocrate, du capitan et du pédant de collège. Il ne tolère autour de lui que de très-humbles serfs. Et celte inconséquence de gens affichant les principes les plus exagérés d'indépendance et se prosternant platement aux pieds du grand Lama de la secte, n'a pas échappé à Gioberti : « Ne » manquent-ils pas de sentiments élevés et libéraux, dit-il, » ces individus qui,— r avec toute leur haine contre la mo- » narchie, — ont besoin d'adorer un homme et de se dop- » ner un prince, tandis qu'ils se révoltent contre celui qui » est reconnu par l'universalité ! On sait leur idolâtrie pour » Mazzini, à qui ils sont aveuglément inféodés et dévoués; » ce qui est d'autant plus étrange que ces sectaires allient * » l'obéissance servile avec des maximes d'égalité et des » cris de liberté 1 . » Il paraîtrait cependant que le joug, ou plutôt la pédantesque férule du maître, s'est fait sentir avec tant de pesanteur et d'outrecuidance, qu'à la fin le vasselage est devenu intolérable, et qu'il s'est manifesté des tentatives intestines d'affranchissement. C'est du moins

1 Binnornmenfo, v. i, j>. s.ltt.

ce qui résulte du manifeste d'un comité démocrate romagnol (1852), où il est dit que de nombreux cris s'élèvent au sein du parti contre la dictature abhorrée de Mazzini (l'aborrita dittatura mazziniana 4 ).

Le jour de Pâques, à Rome (18A9), M. Mazzini triumvir ordonne aux chanoines de Saint-Jean-de-Latran de Célébrer, — à l'autel réservé pour le pape, — une messe solennelle à laquelle il se proposait d'assister avec l'étatmajor démagogique de son gouvernement, avec la tourbe des clubs, avec son peuple, à lui, etc. , etc. (tous gens trèssincèrement religieux, comme on sait). Les chanoines se refusent à une semblable profanation. Alors,— pour montrer qu'il respecte la liberté des cultes à l'égal de toutes les autres libertés, — le triumvir condamne, de sa pleine autorité, chacun des membres du chapitre à une amende de 120 écus romains. L'arrêt porte que les chanoines avaient « offensé gravement (a dignité de (a religion, excité du scandale, et qu'il était du devoir du gouvernement de maintenir la religion sans tache » (immaculata). Détestable dérision jointe à un odieux arbitraire ! C'est le négateur de la divinité du Christ, qui voulait faire semblant de se prosterner devant ses autels, et qui crie au scandale, — comme si le scandale ne venait pas uniquement de lui! Et c'est l'ennemi acharné, l'insulteur incessant du

1 Democrazia, p. 12».

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christimismc, qui prétend se charger de veiller sur la dignité et VintvijviU de celle môme religion!!!

Le 7 mars 18/»9, paraît à Rome un décret portant que tous les employés qui refuseront de faire acte d'adhésion an gouvernement de la République romaine seront immédiatement prircs de leur traitement et de leur emploi. — Toujours au nom de la liberté des consciences et des epinions.

Gualtcrio raconte que, — lors de l'expédition mazzinienne de Savoie en 1834, — t un démocrate, auquel on » avait déjà tiré beaucoup d'argent pour cette inepte et folle » entreprise, s'étant enfin aperçu qu'on le trompait, et o ayant crié contre l'infamie de pareilles manœuvres, fut » menacé de mort et serait tombé sous les poignards des » sectaires, si l'historien Sismondi, qui demeurait à cette » époque à Genève, ne l'avait pas soustrait à leur rage *. »

Autre fait à peu près du même genre et que nous avons déjà cité dans une précédente note. Une circulaire adressée par M. Mazzini aux comités de l'émigration italienne (janvier 1849) se terminait ainsi : «Insistez auprès des riches » émigrés pour qu'ils nous prêtent généreusement le con- » cours de leur or, avec menace aux récalcitrants » de ia publicité des journaux, pour démasquer l'hy- » pocrîsic de leur amour patriotique. »

Ces deux derniers exemples prouvent qu'avec M. Mazzini l'argent est libre comme tout le reste.

Ne serait-il pas temps enGn que ces charlatans, ces modernes tartufes de liberté, — gens au fond les plus despotes,

' Gli uUimi Rivotyimenti,x>. flîî.

les plus oppresseurs et arbitraires qui se puissent rencontrer, — cessassent d'abuser d'un nom qu'ils n'ont jamais compris, qu'ils ne veulent pas comprendre? Un montagnard delà Convention, Gusset, de Lyon, s'écriait un jour :« Oui, la liberté, mais pour (es patriotes; quant à nos ennemis, nous ne leur devons que (a mort. » En voilà du moins un qui avait le mérite de la franchise.

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